Auteur: Dimitri Dimitrievich

Dimitri Dimitrievich, né derrière le rideau de fer du puritanisme, français de hasard, amoureux de la liberté et des femmes, écrit des oeuvres d'imagination pure.

Une femme libre

ApsaraElle a réalisé son rêve, ayant toujours su qu’elle y arriverait, ayant pour cela finalement contraint sa nature qui l’entraînait vers d’autres choix, d’autres usages de l’argent qu’elle gagnait pourtant sans effort, mais jamais assez, lui semblait-il, pour lui permettre d’en mettre de côté, s’étant longtemps bercée de l’illusion qu’elle pourrait investir sans épargner, ayant donc dépensé sans compter, pendant la plus grande partie de sa vie, en tout cas ses plus belles années, celles où elle était toujours la plus éblouissante, où qu’elle passât, et consacrant dans ce but la presque totalité de son confortable traitement de fonctionnaire de luxe en achats somptuaires dans les boutiques les plus huppées de la capitale, fascinée depuis toute petite par les photos des magazines aux pages glacées, les mannequins – baptisés plus tard top-models – somptueusement parés, ayant ainsi rapidement décidé, sitôt venu l’âge de séduire, qui était chez elle venu très tôt, qu’il ne lui suffirait pas d’être la plus gâtée par la nature, qu’elle se voulait caméléon à la pointe de la mode la plus branchée, acceptant d’avance non seulement la dépense qui aurait paru à tout autre déraisonnable mais les soins que cela exigeait, les courses d’une boutique à l’autre, les portemanteaux surchargés de vêtements qu’il fallait examiner un à un – elle avait l’œil et ne s’arrêtait que sur ce qui en valait la peine mais, quand même, la surabondance du choix la mettait souvent dans l’embarras – et les essayages, avec la déception qui naissait immédiatement quand le vêtement envisagé lui renvoyait une image détestable d’elle-même, détestable à ses yeux en dépit de l’affirmation contraire de la vendeuse qui, ayant flairé la bonne cliente, croyait pouvoir lui faire acheter n’importe quoi, cependant elle était trop sûre de son goût, trop consciente de l’image qu’elle voulait donner d’elle-même pour céder, n’obéissant d’ailleurs jamais qu’à ses propres caprices, puis s’étant décidée, non sans quelques ultimes hésitations malgré tout, pour une ou plusieurs pièces de vêtement, sortir la petite plaque de plastique qui représentait tout son avoir, tout ce qu’elle avait gagné pendant une année outremer, ou presque tout, parce que même dans la petite ville de l’île du bout du monde où elle résidait, il y avait aussi des tentations auxquelles on ne pouvait toujours résister, elle présentait donc à la vendeuse cette carte plastique assortie de la mention « premier » ou « gold » qui convenait à son standing et ressortait de la boutique lestée d’un ou plusieurs sacs de lourd papier, de ces étudiés – la griffe, la couleur insolite et quelque autre détail comme la matière de la poignée ou du cordon – pour signaler aux passants que la personne en leur possession n’était pas n’importe qui, non que ce fût nécessaire, en l’occurrence, car, à la manière dont elle s’habillait, il était déjà évident qu’on avait affaire à une fashion victim, aussi détonnait-elle dans cette ville grise, qui se prétendait capitale de la mode, et s’il est vrai qu’il y avait là tout ce qu’il fallait pour satisfaire les clientes les plus exigeantes de la haute comme de la basse coutures, il n’en demeure pas moins que l’aspect des habitants démentait cruellement une telle ambition, on eût dit qu’ils n’avaient aucun souci de leur apparence, une erreur au demeurant car ils faisaient pourtant des efforts, les femmes surtout qui consacraient un budget conséquent à leur habillement, et le commerce de la mode ne vivait pas uniquement d’une clientèle étrangère, mais elles demeuraient si timorées, si conformistes dans le choix de leur tenues pour sortir que l’on ne pouvait manquer de s’interroger sur l’usage qu’elles faisaient de leurs achats, sur cette schizophrénie qui faisait d’elles, dans les boutiques, des clientes à la pointe de la mode, et dans la rue, des passantes semblant s’appliquer avant tout à passer inaperçues, le contraste entre les tenues chatoyantes sinon provocantes des mannequins de celluloïd exposés dans les vitrines et celles si ternes des femmes de la rue demeurant un mystère pour tout visiteur étranger, qui se prenait quelquefois à penser, pour peu qu’il eût eu l’occasion de visiter quelques pays arabes, ou musulmans, qu’il avait peut-être affaire à un comportement semblable, car dans ces pays l’on est frappé à la vue de tant de magasins exposant sans aucune vergogne des dessous féminins carrément indécents que l’on ne parvient pas à s’imaginer portés par des femmes voilées qui affichent les mœurs les plus austères. Or cette ville arabe, ou musulmane, tout ce à quoi elle a voulu échapper, elle y est pourtant revenue – il est vrai que son peuple, sous la tutelle d’un souverain plutôt moderniste n’est pas le plus arriéré – puisque c’est là justement où se trouve l’appartement merveilleusement situé, avec une vue à 180 degrés sur l’océan, décoré par ses soins avec le goût le plus exquis, auquel elle aspirait pendant toutes ces années où elle avait cédé à l’entraînement pour le chiffon de luxe, et qu’elle a finalement acquis lorsqu’il lui apparut qu’était peut-être venu le temps de tourner la page, que sans doute elle ne pourrait plus continuer à sans cesse éblouir, à être toujours et partout le point de mire, celle que l’on admire ou jalouse, ou que l’on croit mépriser parce que trop voyante, trop audacieuse, enfin « trop » comme on dit de nos jours, mais qui ne laisse personne indifférent, elle est donc retournée dans cette ville qu’elle croyait avoir fui pour toujours, attirée par elle ne sait exactement quelle nostalgie de l’enfance, de la famille toujours aimée malgré l’éloignement, ou de l’animation du bazar, des odeurs fortes qui sortent des échoppes, des rues bordées de palmiers, des haies de bougainvilliers, des maisons et des immeubles qui, même dans la partie dite européenne, ne sont pas du tout ceux de l’Europe, certes la ville a changé et le bâtiment élevé au dernier étage duquel elle se tient en ce moment en contemplation n’existait pas lorsqu’elle est partie, elle la découvre comme elle n’aurait jamais pu la voir auparavant, immense et blanche avec, au loin, le bleu de la mer et le bleu du ciel qui se confondent, placée ainsi à cet étage élevé, elle éprouve une jouissance inédite, non plus celle d’avant quand elle se découvrait chaque fois différente et chaque fois plus belle dans de nouveaux atours, celle inattendue d’être ici incognito comme la souveraine du peuple qui s’agite à ses pieds dans l’enchevêtrement des rues et des ruelles, les voitures semblables à des jouets et les têtes d’épingles des piétons, djellabas, gandouras, costumes occidentaux, toutes ces tenues disparates de son peuple quelque peu mêlé entre deux cultures enfin confondues par la distance, car il lui arrive de se demander si elle n’a pas eu tort, finalement, de revenir, si elle saura se réadapter, après tant d’années passées ailleurs sous des cieux où les femmes peuvent se montrer – mais le mot ne convient pas la concernant, s’exhiber serait plus juste – sans honte, sans provoquer immédiatement un attroupement, des insultes, voire pire, elle a admis qu’elle devra renoncer au plaisir de se sentir désirée dans les yeux des hommes, car elle n’a rien perdu de ses attraits même s’ils ne provoquent plus sur la gent masculine tout-à-fait la même commotion que jadis, elle a admis qu’elle devrait faire preuve de plus de modestie, sans s’être encore tout-à-fait passé à la pratique, n’ayant baissé l’audace vestimentaire que d’un cran, se déplaçant le plus souvent en voiture et toujours accompagnée par un homme de la famille capable d’écarter les intrus. Elle est habituée à surprendre ceux qui la rencontrent et prend même un plaisir certain à en choquer quelques-uns, ce n’est donc pas ce qui la gêne mais la pression de la rue musulmane, toute cette frustration qui peut se transformer soudainement en violence, tandis qu’il lui revient au contraire certains épisodes glorieux comme cette fois où, visitant la grandiloquente demeure des derniers vrais rois – les suivants ne furent que des monarques constitutionnels – de son pays d’adoption, elle fut arrêtée au moment de passer sous le portique du poste de sécurité par un agent assez beau, ma foi, lequel, ayant aperçu par l’échancrure du vêtement qu’elle avait justement déboutonné autant que nécessaire pour attirer les regards la naissance de ses seins somptueux, lui avait demandé d’ôter son blouson, mélange de haute laine et de fourrure rare, à lui seul une œuvre d’art, dans le but manifeste d’en voir davantage, et il fut servi, au point qu’il lui fit passer quelques minutes plus tard, par l’intermédiaire d’une collègue envoyée à sa poursuite, un billet avec son numéro de téléphone, dans l’espoir plutôt absurde qu’elle l’appellerait, le culot de cet homme l’amusait encore, comme il la flattait, car elle se trouvait ce jour-là avec toute sa famille, le mari et les trois enfants dont l’aînée déjà jeune fille accomplie, il est vrai qu’elle paraissait encore si jeune, en ce temps-là, que l’agent de sûreté n’avait pas cru ou pas cru possible de croire qu’elle fût autre chose qu’une grande sœur un peu excentrique, d’autant que la différence d’âge évidente avec le mari aux cheveux de neige ne portait pas à les voir comme un couple, ce qui pouvait advenir exceptionnellement quand elle se croyait à l’abri entourée de sa famille se produisait constamment quand elle se promenait seule dans la capitale – le mari et les deux fils, encore des enfants, goûtant de moins en moins les vacances en métropole et préférant le plus souvent rester chez eux, sur leur île, avec le bateau tout prêt, le lagon tout près et tant de poissons multicolores à traquer, ou à pêcher si comestibles, quant à la fille elle avait l’âge de se distraire de son côté – alors elle se trouvait abordée par des hommes parmi lesquels se reconnaissaient tout de suite les loups pour qui elle n’était qu’une proie de plus, simplement plus spectaculaire, à mettre à leur tableau de chasse, et qu’elle renvoyait toujours gentiment mais fermement, très différents des jeunes hommes, parfois même des adolescents, totalement subjugués par sa beauté, qui rassemblant à grand peine leur courage avouaient en balbutiant une admiration éperdue, ne demandant rien, n’espérant rien sinon peut-être qu’elle leur accordât un sourire, quand elle tombait sur l’un de ceux-là, ce qui était rare car l’alliage de la timidité et de l’audace ne peut se rencontrer souvent, s’il lui plaisait, il se pouvait qu’au lieu de le renvoyer comme les autres, elle se montrât particulièrement gentille, qu’elle l’encourageât même, qu’elle finît par accepter de boire un verre avec lui, et même, très exceptionnellement, une invitation à dîner, quand ce n’était pas plutôt elle qui invitait, car elle tenait à contrôler la situation, qu’il ne crût pas qu’elle lui devrait quelque chose, elle ne cherchait pas, en effet, sauf une fois ou deux peut-être, à coucher, elle aimait séduire et la jeunesse l’attendrissait, elle aimait découvrir le pur amour dans les yeux d’un jouvenceau, le pouvoir absolu dont elle disposait, dont pourtant elle n’userait pas, préférant laisser inaboutie une histoire qui aurait fatalement blessé le cupidon puisqu’elle ne croyait pas suffisamment elle-même à l’amour pour envisager de rompre les liens rassurants de la famille. Elle me racontait parfois ces rencontres quand nous nous retrouvions, elle et moi, à la capitale, dans un appartement de passage pour quelques jours ou quelques semaines des vacances qu’elle passait loin des siens, elle me laissait alors pour un soir, tandis que je sortais de mon côté, allais rendre visite à des amis qu’elle ne connaissait pas ou qu’elle n’appréciait guère, elle courait à un de ces rendez-vous galants qui ne devaient pas déboucher, m’assurait-elle, sur autre chose que de la galanterie, il y avait ces rares jeunes gens de rencontre mais elle avait aussi toute une cour d’admirateurs fidèles, des hommes d’âge respectable, bien installés dans la vie, dont elle tenait suffisamment les rênes pour les autoriser tour à tour à l’inviter dans quelque restaurant huppé où ils seraient heureux de la montrer, de se montrer avec elle, de se livrer à un badinage auquel elle consentait d’autant plus volontiers qu’aucun des deux protagonistes n’ignorait qu’il s’interromprait aussitôt sorti du restaurant, elle parce qu’elle ne voulait pas davantage, lui parce qu’il était trop bien élevé pour insister auprès de celle dont la beauté si éclatante et si courageusement étalée ne laissait pas, quoi qu’il en eût, de l’intimider, il la ramènerait après un dernier verre et elle me retrouverait, excitée et ravie, dans l’appartement où, rentré avant elle, je m’emploierais à cueillir le fruit qu’un autre aurait fait mûrir. J’avais en effet réussi, après une cour assidue, alors que je me trouvais moi aussi en poste dans son île, à la convaincre de me laisser devenir son amant de cœur et de corps, une exception dont elle souffrait, dont nous souffrions tous les deux, au plus fort des feux de la passion, tant qu’on imagine qu’il est impossible de vivre loin de l’autre, et moi plus fort qu’elle qui avait encore tant de tendresse à offrir à un mari et à des enfants, tandis que je restais seul en proie au désir insatisfait lorsque, après une journée d’un labeur un peu vain mais néanmoins épuisant, je regagnais ma somptueuse résidence trop vaste pour moi, j’ignorerai toujours pourquoi elle m’élut moi au milieu de tant de soupirants – car elle avait dans l’île comme à la capitale, une cour d’amoureux platoniques dont elle entretenait le zèle au su et au vu de tous – peut-être est-ce l’apparence de pouvoir que me conférait la fonction que j’exerçais alors qui la séduisit mais je préfère croire qu’elle fut touché par les poèmes enflammés que je ne cessais de lui écrire, des vers qui n’étaient destinés qu’à elle, ma muse, qui fut touchée par l’accent de sincérité, par la violence du sentiment qui s’y exprimait, non que j’accorde à ma production poétique davantage qu’elle ne vaut, qu’on me croie néanmoins si je dis qu’elle fut accouchée dans les tourments d’une passion impossible à satisfaire. Nous nous aimâmes donc, non sans drames et scandales, dans une île où tout se colporte très vite, y compris chez des personnes qui préfèreraient éviter d’inutiles souffrances en demeurant dans l’ignorance, ou l’incertitude, je fus heureusement, à cet égard, bientôt renvoyé vers la métropole – j’avais déplu dans une fonction, où, ainsi que je l’appris à mes dépens, il ne s’agit que de plaire, quant à faire c’est peine perdue, ou il faudrait être appuyé par un gouvernement énergique, ce qui là encore est peine perdue puisque, comme je finis par l’admettre, mais trop tard, il n’a pour ses représentants qu’un seul mot d’ordre : « pas de vague » – nous nous sommes donc longtemps retrouvés à la capitale, à l’occasion de ses vacances annuelles, ici ou là, au gré des appartements qu’elle dénichait, où nous cachions nos amours clandestines, des périodes de bonheur, sauf que rien n’est simple, il fallait se réhabituer l’un à l’autre, s’accepter tel que nous étions, et nous voyant si peu, nous ne pouvions qu’avoir développé chacun des idiosyncrasies pas toujours plaisantes pour l’autre, je la trouvais frivole, elle me jugeait trop petit-bourgeois et sans doute l’étais-je à côté d’elle habituée à vivre à grandes guides, elle venait d’une riche famille, le luxe lui était un dû alors qu’il était pour moi, non encore complètement dépêtré de mon judéo-christianisme, presque un péché, elle n’était d’ailleurs pas elle-même indemne d’une certaine culpabilité et il ne lui était pas si facile de passer de la quiétude familiale aux bras d’un amant, nous buvions des liqueurs fortes, nous fumions de l’herbe, quand elle venait à manquer nous nous rabattions sur les cigarettes qu’elle roulait avec autant de dextérité qu’une cigarière cubaine, il nous fallait tout cela pour nous détendre, pour qu’elle succombe, nous n’étions jamais ivres, incrédules quand nous faisions le compte de tout ce que nous avions absorbé et nous constations à peu près indemnes, nous parlions, elle surtout, j’adorais l’écouter, tout ce qu’elle disait était drôle, enlevé, et puis je ne cessais de la regarder, ses grands yeux verts, soulignés d’un trait de khôl, on dit des lacs pour se noyer, c’est banal, pourtant je m’y noyais bel et bien, je m’ébrouais pour rectifier un détail de son habillement, défaire un bouton supplémentaire de son chemisier, effleurer un sein qui débordait voluptueusement du soutien-gorge – à moins qu’elle n’eût déjà enfilé un pyjama, c’était l’hiver –, quand elle rentrait chargée de ses achats dans les boutiques, il fallait immédiatement qu’elle les essayât pour moi, elle se déshabillait, se rhabillait, cherchait au fond d’une immense valise jamais défaite qui lui servait de garde-robe portative ce qui accompagnerait le mieux le nouveau vêtement qu’elle venait de passer, elle rechaussait ses bottes ou une paire de stilettos qui traînait dans un coin de l’appartement, je prenais mon appareil photo, improvisais un éclairage, rectifiais un décolleté pas assez profond à mon goût et je la photographiais sur toutes les coutures, elle était très douée avec toujours un merveilleux sourire, à la fois tendre et mutin, à présenter à l’objectif, nous pouvions faire ainsi des centaines de photos, cela dépendait du degré de sa frénésie consommatrice, je n’avais rien à dire, alors, contre sa frivolité, au contraire tous ses précieux atours me faisaient l’aimer davantage, je la couvrais de baiser, elle me grondait un peu si je risquais d’abimer une pièce de vêtement chèrement acquise, enfin il fallait qu’elle se déshabillât complètement, qu’un lit nous accueillît, il était tard, nous étions épuisés, de boisson, de fumée et de sa beauté dont le spectacle dans le miroir, inlassablement répété et cependant toujours neuf, nous enivrait plus que tout le reste, si je l’enlaçais alors, vêtu moi aussi de quelque vêtement qu’elle m’avait fait acheter, auquel je n’aurais jamais songé tout seul, à côté d’elle dans le miroir je me voyais autrement, je nous trouvais parfaitement assortis, me disant que le hasard avait bien fait les choses qui m’avait envoyé au loin dans son île pour que je puisse la rencontrer, qu’elle me séduise, que je la séduise, que le feu nous embrase qui nous fait nous rejoindre dans cette capitale grise que je n’aimais guère d’ordinaire, transfigurée par sa présence, car sa beauté, sa vitalité étaient contagieuses, elle avait cet étrange pouvoir, au lieu d’accentuer, par contraste, le peu d’attrait de tout ce qui l’entourait, de le rendre soudain plus aimable, les objets inanimés se contentant de renvoyer passivement la lumière qui irradiait d’elle, les vivants désireux de se montrer sous leur meilleur jour pour un sourire de la madone au visage si pur et au corps d’apsara, son corps fait pour l’amour, la taille d’une jeune fille d’autrefois qu’on aurait maltraitée dans un corset, la poitrine ronde et ferme, les fesses rebondies, les muscles fuselés par la pratique assidue des salles de sport, et la bouche aux lèvres sensuelles, écarlates, l’irrésistible appel au péché dans un visage par ailleurs si pur, son corps foudroyant qui faisait tourner la tête aux hommes les plus endurcis et qui a fait de moi à jamais son esclave jamais rassasié, je la voulais à moi toute à moi, je ne savais quoi toucher, quoi embrasser, quoi contempler, lui prendre la main était déjà un bonheur infini, lui faire l’amour était un rite païen, profond, insensé dont elle était l’unique prêtresse, sûre de son pouvoir, qui se donnerait ou se refuserait suivant un règlement d’elle seule connu et qu’il me fallait accepter, ô ma maîtresse, sans protester – honneur n’a point de place entre amour et désir – queue dressée, honteuse et souffrante quand vous affectiez de la mépriser, quand vous refusiez d’étancher ma faim ma soif de vous, glorieuse et jouisseuse quand vous consentiez qu’elle vous honore, quand le feu du désir soudain se rallumait, j’aimais vos chevauchées, vos deux seins admirables dans mes mains, ou un téton dans ma bouche, quand bien en selle vous partiez au petit trop, puis vite au trop enlevé et enfin au grand galop jusqu’au paroxysme des fusées qui jaillissent dans la nuit, ces sensations – prétend-t-on – sont banales, nous ne le croyions pas, nous étions uniques, favoris d’Éros, nul n’avait vécu l’amour comme nous et jamais après nous ne connaîtrait semblable jouissance, lorsque le corps et l’âme ne font plus qu’un, lorsque la distance entre ces deux êtres aussi dissemblables que le sont homme et femme se trouve abolie jusqu’à la fusion. Miracle ! Changent les désirs, debout, seule, sur la terrasse du nouvel appartement qui domine la ville de son enfance où elle a fini par revenir, elle savoure le bonheur du projet enfin réalisé, elle pense souvent à l’amant mais ne souhaite pas le revoir, le feu qui brûlait si fort n’est plus que braises sous la cendre, la convoitise des hommes lui pèse, elle se prépare à dissimuler à leurs yeux une beauté qui refuse de la quitter et qui, dans cette ville, pourrait se tourner en mal.

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