Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Scrapouillé

      Il était laid comme il est difficile d’imaginer. Son nom lui-même était laid. Scrapouillé, il s’appelait Scrapouillé. Il avait la peau grêlée, de petits yeux vicieux derrière ses grosses lunettes fumées et il portait toujours des jeans serrés qui marquaient ridiculement son sexe. Le matin au lycée il vous jaugeait d’un sourire visqueux qui voulait souligner que vous le charmiez, sans douter que vous deviez l’être aussi. Il ne cherchait pourtant nullement à séduire, trop enfermé dans son statut de bon père de famille. Il ne parlait guère.

      Dans cette île reculée de l’Est africain, la vie était facile et les couples, souvent, se défaisaient. Le soleil, la plage, les soirées, les invitations, la proximité même des domiciles favorisaient les rencontres et les moins délurés pouvaient s’y laisser prendre. Tous les expatriés se connaissaient et formaient un peu une grande famille.

      Elle avait eu des aventures mais n’avait avec les hommes, jamais pris d’initiative ; elle était, pour cela trop inconsciente de son charme.

      Et cependant, peut-être parce qu’elle le sentait très gauche et que sa laideur lui donnait du pouvoir, un soir de réception à l’ambassade, elle s’amusa à le séduire – inconsciente des conséquences. C’était au mois de février et la légère fraîcheur du soir allégeait agréablement la moiteur de la journée. Il faisait presque bon même, dans cette salle climatisée. Les expatriés aimaient bien ce genre de soirée qui parfois se prolongeait très tard. Un buffet était dressé et plusieurs boissons proposées. Après que les discours de circonstance furent prononcés, personne n’osa s’en approcher, même si chacun lorgnait dessus. Alors, elle entraîna tout le petit monde et peu après la musique incita à danser.

      Il n’aimait pas danser. Complexé sans doute plus ou moins par son physique, il répugnait à se donner en spectacle. Alors, sous le regard médusé de quelques amis – il y avait là les Pariz, les Foured, les Frankaï, tous des personnalités du coin – elle décida de le forcer à lui accorder une danse. Un slow : il ne pouvait pas refuser ; tout le monde sait danser le slow. Il résista longtemps, tellement il était mal à l’aise. Elle, elle en jouissait presque. Elle se souvient du pull-over jaune canari qu’il portait et de ce sourire niais qui disait qu’il voudrait bien, mais ne pouvait pas. Ses amis expatriés la regardaient manœuvrer et s’amusaient beaucoup, étonnés de tant d’audace. Plus ils la regardaient, plus elle se délectait de le mettre à l’épreuve. Alors elle le prit par la main, le souleva de sa chaise et l’entraîna dans un slow langoureux. Il prit soin d’abord de garder un espace décent entre elle et lui, comme ces vieux couples des bals populaires que la musique suave dérange parce qu’ils ont oublié le plaisir. Mais il n’était pas encore assez vieux et quelque chose en lui se réveilla au fur et à mesure qu’elle le forçait à s’approcher et à la serrer. Et puis, très vite, il s’affola. Elle sentait tous ses sens en émoi, il n’en pouvait plus, il était tout rouge, tout raide.

      À la fin de la réception, tout le monde termina la soirée dans un bar d’où l’on pouvait danser à l’extérieur. Là, il ne se fit pas prier pour entamer un nouveau slow. Bousculés par la foule, elle le serrait, le serrait jusqu’à ce que bavant de plaisir, les yeux luisant de désir, il lui fit remarquer qu’elle avait une drôle de façon de danser. Quand il fut temps de partir, chacun rejoignit son conjoint, mais avant qu’elle n’arrive à sa voiture, il l’empoigna, la tira dans un coin et l’embrassa sauvagement. Pauvre Scrapouillé : il lui donna l’impression de n’avoir, avant elle, jamais éprouvé de désir !

      Forte de son succès, elle décida de continuer. Il habitait non loin de la piscine où elle se rendait souvent à vélo. Un jour, sachant sa femme – presque aussi laide que lui d’ailleurs : yeux exorbités, solide mâchoire de cheval – occupée à créer des colliers chez une amie, elle lui fit une visite : il faisait la sieste, vêtu d’un short madras assez ridicule. Il ne dormait pas ; il portait ses lunettes de myope qui lui rapetissaient les yeux. En la voyant, il lui sourit mielleusement, penchant la tête comme il faisait parfois pour avoir l’air gentil. Elle le taquina. Il ne répondit rien ; elle-même ne savait pas trop quoi lui dire, dépassée par sa propre visite. Alors, sans qu’elle l’eût décidé, elle se mit à le caresser sur la cuisse, remontant doucement sous le short, saisissant ses bourses et finalement le membre ; il l’observait, en souriant toujours, mais, avant qu’il ne jouisse, elle crut percevoir soudain dans ses yeux comme une menace. Continuait-il à sourire ou se sentait-il gonflé d’une fureur sadique par le plaisir qui l’envahissait ? Cette impression furtive retomba, quand, enfin satisfait, il lui demanda ce qu’elle venait chercher avec lui qui était un homme si taciturne. Elle ne le savait pas vraiment elle-même.

      Elle réitéra cependant l’opération et, peu à peu, il se dévergonda sexuellement. Il commençait maintenant à lui faire peur : elle surprenait parfois son visage tordu par le désir en un rictus diabolique. Le jeu s’inversait ; il menait les ébats, sans ménagements : un jour, il la plaqua comme un Christ contre le mur, la prenant debout avec une rage de démon. Puis il lui ordonna de se mettre à quatre pattes en la traitant de chienne et il reprit en elle sa danse de possédé. Il était presque en transes. C’était interminable et d’une violence qu’elle n’avait jamais connue. Se vengeait-il d’avoir été moqué ou prenait-il un plaisir jusque-là ignoré ? Pour elle, en tout cas, le supplice n’avait alors d’égal que les délices de la soirée de l’ambassade. Elle avait mal ; elle ne participait à sa danse, poussant sa croupe vers le sexe, que pour l’aider à en finir au plus vite, mais elle ne sentait rien comme d’habitude : il lui eût fallu des caresses, ces caresses qui en revanche la faisaient s’ouvrir, monter, ruisseler, monter encore comme si jamais cela ne devait s’arrêter, puis exploser de plaisir. Là, elle était plutôt percluse de douleur. Enfin, il s’affaissa, elle était exténuée, les cheveux trempés de sueur. Quand il la releva, elle revit ce rictus horrible qu’il essayait de transformer en sourire quand il se sentait vu. Elle pensa à un vampire. Soudain le portail du jardin grinça : sa femme rentrait ; ils se rhabillèrent à la hâte. La Scrapouillé – comme on l’appelait – entra, sourire fraîcheur aux lèvres. Apparemment elle ne se doutait de rien. Pour éviter tout soupçon, cependant, celle qui l’avait trahie mit ses cheveux mouillés sur le compte de la piscine au retour de laquelle elle était venue leur faire une visite, comme elle le faisait assez souvent. La Scrapouillé ne prit pas garde : son mari avait toujours les cheveux gras et leur état du moment pouvait passer pour leur apparence normale.

      Émoustillé par ce qu’il avait peut-être découvert, il en fit sa maîtresse régulière pendant les week-ends qu’ils passaient en famille, sur une plage de rêve, chacun avec son conjoint et leurs deux enfants respectifs, louant pour la nuit un bungalow en bambou. Le matin, ils se levaient plus tôt que tous les autres et, après avoir longé assez longuement la plage, quand ils arrivaient à ce magnifique coin de pelouse qui faisait penser à un jardin anglais, il la prenait, invariablement à l’écart d’un arbuste. Le soleil se levait à peine ; l’eau était encore un peu fraîche ; ils se baignaient, puis ils rentraient, ne se lassant pas de vanter aux autres, à leur réveil, la beauté des petits matins bleus… Elle qui l’avait séduit, se laissait maintenant mener par ses envies, comme elle l’avait toujours fait avec les autres, à la différence près cependant qu’il lui déplaisait particulièrement ! Ils continuèrent pourtant jusqu’aux vacances d’été.

      Elle ne comprenait pas pourquoi elle le faisait ; ce qui la poussait à continuer. Elle l’avait séduit par jeu, mais le sens véritable de ce jeu lui échappait, même si elle avait cru pouvoir se l’expliquer. C’était comme si une autre agissait à travers elle.

     C’était donc la fin de l’année scolaire et elle quittait l’île avec son mari et ses enfants pour l’Ouest africain. Eux rentraient en France du côté de Marseille.

 

      Au cours de l’année suivante, elle développa sur l’aile gauche du nez une petite tumeur qui pouvait être cancéreuse ; son médecin lui conseilla de rentrer et la dirigea vers un de ses confrères de Marseille qui opérait ce genre de « bobo ». Elle ne connaissait personne là-bas, si ce n’est les Scrapouillé, ou en tout cas, elle ne se souvint d’aucun autre. Ils l’accueillirent bien volontiers. C’était au mois d’avril.

      Elle ne savait pas, avant de partir, ce qu’il adviendrait, si elle avait à s’en réjouir, malgré son attrait pour les situations ambiguës. Elle en fut vite informée. Il vint la chercher à l’aéroport, et sur le chemin du retour, tout en conduisant, il sortit de son pantalon son sexe en érection, lui demanda ses mains, puis sa bouche et, elle s’exécuta, soumise. Cela bien sûr les retarda et quand ils arrivèrent, sa femme manifesta son inquiétude à cause du temps écoulé. Elle fut gênée. C’était une petite maison, située dans un quartier résidentiel à l’extérieur de la ville, qui se voulait coquette, dont le jardin aseptisé par un paysagiste regorgeait de petits nains ridicules, à l’image de leurs propriétaires. Il lui fit visiter l’intérieur, notamment son bureau en désignant la chaise où, pensant à elle, il se caressait…

      Elle devait passer trois jours en clinique et y être opérée. Pour l’entrée, il l’accompagna seul. Il passait aux yeux des autres pour son mari. Elle en avait presque honte. Sortant du cabinet du médecin, elle le revoit qui l’attendait, lui et son sourire, ce sourire abhorré ! Tout se passa bien ; la petite famille lui rendit quelques visites et au bout de trois jours la ramena chez elle pour une brève convalescence avant son départ.

      On était en période scolaire et, tous les matins, il partait au lycée avant les enfants qui n’étaient qu’à l’école primaire. Le couple dormait au rez-de-chaussée, et les deux enfants et elle, à l’étage. Quelle ne fut pas sa stupeur quand le premier matin, alors que la porte de la chambre des enfants n’était pas fermée tout à fait, il arriva, complètement nu, souleva le drap, la pénétra brutalement, puis s’en alla. Il recommença ce manège tous les matins. Elle se laissait faire, mais n’en revenait pas de son audace et tremblait à l’idée des enfants qui dormaient à côté, mais peut-être, faisaient semblant. Le soir, à la table familiale, il la regardait en coin, toujours avec ce fameux sourire ; et l’autre, sa femme, pérorait de sa voix haut perchée. Il acheva de la dégoûter, lorsqu’un samedi, sa femme étant sortie, il l’entraîna dans la garrigue. Au détour d’un chemin, il s’arrêta, se déshabilla, s’allongea, les jambes écartées, le sexe érigé : elle avait toujours trouvé le sexe masculin assez dégoûtant et de son sexe ou de son visage, elle ne savait ce qui la rebutait le plus ; elle le traita d’obsédé sexuel, ce dont il convint placidement, comme si c’était normal. Elle n’en revenait pas. Elle comprit bien plus tard que tous les hommes le sont plus ou moins, car même si elle s’était donnée au premier venu qu’elle charmait, elle avait longtemps voulu croire que le sexe était aussi une manière physique d’exprimer l’amour et refusait d’accepter qu’il puisse être investi d’une valeur pour lui-même. Il lui demanda de se plier à toutes sortes de petits jeux qu’elle préféra oublier. Il la menaçait si elle refusait. Tout en s’exécutant, elle se promit de ne plus rester longtemps avec eux ; elle n’eut pas besoin d’inventer un prétexte pour partir plus tôt, car, à leur retour – mais le souvenir exact de ce qui s’est passé lui manque ici – sa femme alertée par des soupçons entra dans une fureur terrible et lui intima l’ordre de partir au plus vite. Alors, se rappelant une amie chez qui d’ailleurs elle aurait pu aller dès le départ, car elle résidait non loin de là, elle l’appela tremblante et dans l’heure qui suivit elle vint la chercher. Dans la voiture qui les emmenait, elles éclatèrent d’un grand rire libérateur à la pensée de cette situation cocasse.

 

      Elle apprit quelques années plus tard que Scrapouillé était parti avec l’intendante du lycée…

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One Response to “Scrapouillé”

  1. Artem dit :

    nov23Alami est ce lltioa de Nobocov…version marocaine..?La première fois où je lis quelque chose de Bahae Trabelsi…(depuis nos années Grenobloises….) Bon vent Mme….et je recommande vivement ( à tous les lecteurs, le dernier livre d’Emmanuel carrere : LIMONOV…Jouissif….Bonne lecture…)