Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Sacré vertige

        C’était une assez jolie fille, une rousse, aux yeux verts, ou noisette, cela variait avec la lumière, les joues ensoleillées de taches de son qui lui donnait un air faussement coquin, elle n’était que légèrement exaltée, disant avoir rencontré, si ce n’est Dieu, au moins l’Amour. Elle se fâchait quand on la prétendait idéaliste, vaguement mystique. Elle était seulement, disait-elle, éprise d’absolu, d’infini, de sacré. Sa sœur aînée, une véritable écervelée, jurait pourtant contre la religion qu’elle estimait être un repère de pervers, mais de façon si outrancière que les convictions de sa jeune sœur en étaient presque raffermies. Celle-ci croyait au ciel avec fougue, grâce, et depuis son enfance. Elle avait toujours aimé les églises ne manquant aucune messe le dimanche et ce lieu sacré l’envoûtait. Tout y incitait au mystère, au recueillement, à la ferveur. L’odeur d’encens qui anesthésiait la conscience, l’orgue qui de sa plainte infinie élevée vers les cieux hypnotisait même si vous en étiez vaguement écœurée, cette lumière vacillante des cierges qui paraissait ne s’éteindre jamais, allumée par une divine magie, s’élançant vers un univers transcendant et vous y inviter, ces baroques statues au sourire figé, à l’allure contrite, qui semblaient pourtant animées, on aurait dit qu’elles vous parlaient, à vous particulièrement, tout doucement, ces bébés angelots donnant envie de les bercer, ces vitraux chatoyants qui du monde extérieur protégeaient, projetant des couleurs chamarrées à la fois lumineuses et opaques, dès qu’elle entrait dans une église, tout cela lui donnait le vertige, elle quittait la terre, n’habitait plus son corps, sur elle se posait comme un souffle, le souffle d’un esprit bienheureux, qui l’aspirait, la purifiait, électrisant son âme d’une dévotion soudaine déployée en effusions invocations prières les yeux fermés mains jointes, à genoux tête baissée presque prostrée sentant son cœur se remplir d’un amour débordant, pour tous et pour personne, c’est-à-dire pour l’humanité toute entière. Elle aimait cet état qui la transfigurait et donnait à sa vie une vaporeuse profondeur. Enveloppée dans cette espèce d’univers éclatant et voilé, transparent et secret, où seuls les initiés pénètrent il lui plaisait bien de se croire une élue. Ses envolées mystiques n’allaient pas cependant, sans un goût prononcé pour le faste, indispensable pensait-elle pour illustrer la grandeur de ce Dieu auquel elle prêtait une majesté moins religieuse que royale. D’ailleurs elle n’avait jamais lu la Bible malgré le catéchisme, la première communion et la confirmation, et n’aimait finalement de la religion que ces beaux édifices où les cérémonies prennent une ampleur propice au ravissement, préférant aux paisibles chapelles de campagne les basiliques surchargées, les cathédrales  où l’œil peut distraire l’esprit d’une introspection trop sévère, l’oreille aussi lorsque les chants des chœurs et des fidèles emplissent l’espace et que vous vous sentez portée, élevée, illuminée d’une surnaturelle grâce auréolant le monde d’une transcendance fascinante. Elle aimait aussi les robes longues des religieuses, la robe écrue recouverte d’une sorte de bavette derrière laquelle elles croisaient leurs mains, le voile noir qui retombait sur les épaules et puis bien sûr les soutanes des prêtres avec leur surplis colorés et dorés. Ces robes qui ostensiblement dissimulaient tout en donnant une prestance intéressante l’amusaient, l’intriguaient. Elle disait parfois que ça lui plairait d’en porter. Elle avait toujours aimé se déguiser et sa ferveur religieuse n’était peut être pas étrangère à ce plaisir-là. Petite elle passait son temps à se fabriquer des costumes pour emprunter une autre personnalité et celle des religieuses l’attirait. Avec leurs sourires lunaires, elles semblaient ne pas toucher terre, on aurait cru des anges, ou, enfin des créatures célestes, riches dépositaires d’un secret qui les illuminait et qu’elles gardaient jalousement pour sa magnificence. Et quand elles se mettaient à chanter de leurs voix cristallines faisant écho à celles des sopranos, celle des enfants de chœur au visage joufflu, au teint rose et au regard si doux, elle vibrait, elle tremblait, des ailes lui poussaient qui la menaient au ciel où une lumière blanche la brûlait, l’irradiait. Elle décida qu’elle serait religieuse. Mais il fallait être majeure, elle n’avait pas seize ans. Elle profita de cette attente pour faire des « retraites » au cours des vacances d’été ou de printemps dans diverses congrégations.

       Elle vécut ces périodes avec un enthousiasme et un bonheur d’enfant malgré l’austérité des lieux et surtout des chapelles, mais leur dépouillement était moins triste que grandiose : c’était des monuments de pierres polies par les siècles qui imposaient le poids du temps, de temps anciens, si anciens qu’elles semblaient contenir l’éternité. On avait envie de se prosterner, comme soufflées à terre par une atmosphère infiniment séculaire où elle croyait ressentir l’effroi du divin. En outre ces chapelles ne formaient qu’une infime partie de ce qu’elle appelait le château de ses sœurs. Elles logeaient toujours en effet dans des bâtisses immenses, signes d’un autre âge, plafond haut, poutres colossales, dalles en terre rouge, des couloirs et des recoins partout, qu’elle apprit à aimer parce que tout cela lui parlait du passé, c’était comme si rien n’avait bougé, comme si là, elle tenait la roue de la vie dans ses mains, celle de son créateur, quand au dehors tout au contraire elle se sentait happée par un emploi du temps qui ne laisse rien derrière lui obligeant à courir toujours vers de nouvelles activités pour se procurer un frémissement éphémère ou se donner seulement quelque impression de vivre. Ici, les choses mêmes disaient la vie, la vie profonde, et il fallait, ou avoir peur ou le cœur bien frivole pour désirer s’en détourner. Elle n’était pas frivole et elle n’avait pas peur, quoique parfois elle avait besoin d’air, il lui semblait qu’elle étouffait, alors, elle allait dans le parc, tous les « châteaux » en possédaient, ce n’était pas d’ailleurs le moindre de leur charme. Il fallait souvent plus d’une heure pour en faire le tour, parcourir les allées et les champs ombragés de sapins centenaires invitant au repos. Parfois, signe du temps humain, au détour d’un chemin on découvrait les restes d’une grange où quelques paysans du coin, avec l’accord des sœurs, remisaient de la paille pour leurs troupeaux de bêtes. C’est là qu’elle serait religieuse. A dix huit ans elle demanda d’y faire son noviciat.

       La majesté des lieux l’apaisait, mais aussi la transportait, et c’est ce qu’elle voulait, non pas une tiède tranquillité à l’abri des soucis de la vie mais le sentiment d’une exaltation comme une sorte de grandeur. Elle fut heureuse de revêtir enfin, bien que novice, la longue robe de l’ordre dans lequel elle s’était engagée, un tantinet froufroutante finalement se disait-elle parfois en riant. Le soir dans son lit un peu étroit un peu trop dur, elle priait et donnait à son Dieu le beau visage de l’abbé aux yeux mordorés, qui tous les jours disait la messe. Tous les offices mais la messe surtout était son moment préféré. Elle s’associait aux chants des religieuses, à ces chants clairs, à ces voix haut perchées, on aurait dit une cascade, non, un ruisseau plutôt, un ruisseau qui vient de loin et qui s’approche avec un son que l’on entend mais que l’on voit aussi, transparent comme de la soie, et on s’y noie, pourtant il vous élève aussi, vous soulève, vous ravit comme une lumière qui éblouit. Elle aurait voulu que ces chœurs ne finissent jamais, c’était la beauté pure la transcendance venue du fond des gorges déployées. Dans ces moments-là, elle se sentait prise, éprise d’un mysticisme insondable, son âme débordait, et le mal ne pouvait exister que par l’homme dont elle se croyait ici éloignée. Bien sûr chacun avait visage humain, mais tous se ressemblaient et le miroir s’il y en avait, eût renvoyé une seule et même image, celle de regards hallucinés, illuminés et pénétrants, investis d’une joie infinie.

       Cette joie, l’abbé la possédait. Ce regard chaleureux et doré, ce timbre doux et tendre de la voix quand il commençait ses sermons secouaient sa poitrine, faisaient jaillir ses larmes, la secouaient de spasmes, et le regard fixé sur lui dans un ravissement extatique et un sourire virginal elle l’approuvait lorsqu’il parlait d’amour, de la nécessité d’aimer, et de semer autour de soi les graines de l’amour afin que tous ne fassent qu’une ronde, ne forment qu’une chaîne, soudés les uns aux autres et quand il disait ça, sa voix soudain se faisait menaçante, il grondait presque et devenait tout rouge, elle baissait la tête, ployant sous la violence justifiée par l’exigence de se faire pardonner pour n’avoir pas assez aimé. Nous étions tous impurs disait-il, rendus impurs par cette sève qui coule dans nos veines comme dans les tiges des plantes dont les feuilles au matin se couvrent de rosée, il invitait alors à ramollir nos prétentions au lieu de se durcir pour éviter à l’âme d’être entachée de désirs troubles. Elle ne comprenait pas toujours les allusions, ce qu’il cherchait à dire, mais ses emportements jusqu’au délire la subjuguaient, et elle le regardait, longtemps, le cœur battant d’admiration. Parfois plus clairement il parlait de l’esprit qui devrait, si l’on était parfait ajoutait-il, se dissocier des attraits de la chair tout en disant que le pardon est de toutes façons, accordé aux hommes à qui on ne peut demander de n’être pas des hommes. Le soir, elle ne dormait pas, cherchant sa voix dans le silence recueilli des prières. Et tous les samedis quand elle se confessait à lui, à genoux, le visage à demi caché par les barreaux qui la séparaient du trône de l’abbé, elle sentait ses joues s’empourprer, ne sachant quel péché concret inventer alors elle évoquait le trouble qui parfois l’assaillait sans qu’elle veuille penser à mal, quand certaines pensées lui venaient, une poussée incontrôlée de sève aussi, cette rosée au matin dont il avait parlé. Et il la regardait, enflammé embrasé de désir, lui demandant, « mon petit », d’expliciter quelles sortes de pensées la traversaient, la tourmentaient et comme elle se taisait, ses mains sous sa chasuble se tordaient, allons allons mon petit, ne craignez rien, le pardon vient à qui sait se donner, mais elle ne disait rien, alors congestionné, il l’envoyait rapidement et vertement en pénitence. Impressionnée et vaguement perplexe, où était donc le timbre doux et tendre de sa voix, elle courait vite s’agenouiller.

       Il y avait un mois qu’elle était novice et elle vivait dans un ravissement grandissant. Du matin au soir les sœurs souriaient, ou bien par la prière se donnaient le bonheur de la pureté, du recommencement virginal, elles se sentaient, enfin elles les sentaient comme des fleurs jamais fanées, toujours prêtes à s’ouvrir, à insuffler la joie, à distiller leur miel, épanouies, ornant à plaisir un jardin d’agrément où elles semaient leurs graines charitables, avec passion et compassion. Elles avaient le soleil dans les yeux, sauf la Mère prieure que chacune craignait pour ses rappels à l’ordre.

       Elle avait en charge une partie de l’intendance et notamment la confection des gâteaux du Dimanche pour toute la congrégation, soit douze religieuses et l’abbé qui était logé dans l’aile droite du « château ». Elle cuisinait en chantant à la gloire du ciel, en imitant la voix limpide et claire de ses sœurs, en s’efforçant tout au moins se disait-elle à elle-même en riant, de prendre une voix de nonne. Parfois l’abbé venait lui rendre une petite visite comme il disait dans sa cuisine favorite, s’avouant très gourmand. Il l’appelait « mon petit » comme à la confession, il aurait pu être son père il est vrai, et tout en ayant l’air de blaguer s’étonnait qu’une jeune fille à la voix si claire, à la mine si fraîche puisse avoir quelque pensée trouble. Elle rougissait et souriait, le regard en dessous, comme pour avouer l’inavouable. Un jour il s’était approché et de son index droit avait fauché à la volée une goutte de chocolat fondu et puis l’avait léchée avec des yeux avides et passionnés. Gourmande aussi, elle s’était alors laissée à goûter elle aussi, avec son doigt menu son mélange de chocolat fondu, ses yeux brillaient, sa langue dégustait ses lèvres pour ne rien perdre de la douceur volée. Et ils riaient. Et elle disait, baissant la tête, pardon, c’est un péché. Mais non, mais non il n’y a pas de mal à aimer ce qui est bon, rien n’est répréhensible quand cela fait du bien avait-il répondu, un brin illuminé. Elle était si émotionnée de cette légèreté, qui lui plaisait d’ailleurs qu’elle rata son gâteau. Il avait goût de chocolat bien sûr mais n’avait plus rien du fondant, du moelleux qu’elle s’était proposée de faire savourer à la communauté. On lui en fit pourtant éloge, et l’abbé le premier qui en avait repris en la complimentant d’un œil cupide où perçait la lueur d’un désir si brûlant qu’elle se sentit rougir. Le soir venu, allongée dans son lit, l’esprit presque enfiévré, c’était dimanche et le dimanche, les offices étaient plus pompeux, il y avait du monde, et puis on mangeait mieux, on se divertissait un peu, on voyait la famille, les contraintes étaient moindres, elle ne put s’empêcher de laisser dériver ses pensées, de les laisser se déporter vers où il leur plaisait. Et c’était vers l’abbé. Elle se sentait troublée, prise, éprise, mais pas d’un homme, d’un chevalier du Bien, de L’Amour, autrement dit de Dieu, elle ne savait comment le nommer, pourtant elle s’était mise à lui parler, à lui dire tu, à lui murmurer ses prières, à invoquer sa grâce, il devenait son dieu ou enfin le double de Dieu et d’avoir ainsi quelque image concrète de celui qu’on appelait notre seigneur, déchirait tout son être. Ce soir-là son esprit allumé enfiévré luttait contre un plaisir qui montait de son ventre et dont elle essayait de se persuader qu’il n’était pas malsain mais qu’il accompagnait l’extase et l’effusion mystiques, et qu’on n’est pas humain pour rien, que toute réjouissance, même mystique associe le corps et l’esprit. D’ailleurs se disait-elle on ne ressent qu’avec le corps et amputer l’esprit et ses élans de son équivalent charnel, c’était risquer de le faire sombrer et puis de s’étioler comme une fleur privée de sève. Alors elle se laissa aller à cet amour qui la portait, la transportait et sans même y penser, elle glissa ses mains sous sa longue chemise et s’effleura à peine tant le bonheur l’inondait, elle dut le recueillir entre ses paumes pour éviter que le drap soit mouillé, elle gémissait des plaintes qu’il fallait étouffer mais vaincue par le plaisir qui venait de ses doigts frêles elle se transperça, découvrit sa chaude demeure, y voyagea y dansa et perdant toute retenue, poussa un cri perçant bloquée sur une seule note, elle se tordait comme une démente quand sa voisine alertée par le bruit frappa pour s’enquérir de ce qui n’allait pas. Elle se tut soudain, terrassée de plaisir et d’horreur et prétexta un cauchemar, furieuse, même si confuse de n’avoir pu faire durer son extase. Sa nuit fut agitée, elle avait des visions, des visions d’anges qu’elle cherchait à rejoindre mais en vain, ou de serpents qui s’enroulaient autour de sa taille menue et l’enserraient à l’étouffer, sortant narquois et l’œil vicieux leur langue venimeuse comme pour des agapes infernales, elle avait peur, peur du réveil, elle aurait préféré s’enfoncer dans la nuit sombre et tentatrice des orgies sataniques, elle appelait le diable mais au petit matin, elle avait oublié, retrouvé sa fraîcheur, on aurait même dit que dans ses yeux brillait une lueur nouvelle, et qu’elle avait une autre allure, plus assurée, plus gaie, plus affranchie. L’abbé s’en aperçut et s’en émut. C’est qu’il pensait aussi qu’on n’est pas qu’un esprit et que le mal n’existe pas quand l’être tout entier se réjouit d’aimer et de donner.

       Aussi le dimanche suivant, à l’heure où dans le parc elle se promenait, il s’y aventura, l’air concentré mais pas suffisamment pour ignorer les allées empruntées par la sœur, qui se sentant suivie se retourna et lui sourit en le voyant, surprise elle-même de n’éprouver aucune gêne. Les émois de sa fameuse nuit, ne l’avaient pas salie, d’ailleurs leurs souvenirs en étaient flous, ils lui avaient plutôt permis de franchir une étape dont elle ne se figurait pas pourtant où cela pourrait la mener. Ils bavardèrent de leurs croyances et de leurs convictions, de leurs familles aussi se livrant des secrets plus intimes qui autorisèrent l’abbé à s’étonner de sa jeunesse si ce n’est sacrifiée tout au moins dérobée à la vie, aux plaisirs de la vie, aurait-elle été un jour déçue, trahie, il paraissait curieux des raisons de sa vocation, curieux et incrédule comme si cela ne pouvait relever que de certaines déconvenues ou histoires troubles et il voulait savoir, tant de jeunesse, tant de beauté ajouta-t-il, sont faites pour l’amour levant vers elle un regard implorant auquel elle ne répondit pas, plongée dans la douceur révélée de ses nocturnes sensualités et le souci d’en éliminer l’indécence. Aussi alors qu’un autre jour elle en aurait rougi, ou blêmi, elle se sentait au diapason de ce dialogue sans pressentir – ou en voulant se le cacher – qu’il les menait au bord du précipice. Elle avait toujours voulu être religieuse, ne penser qu’à l’amour infini tout le jour, le dispenser aux autres en pensées en prières, en sourires, en sacrifices aussi, et puis conclut elle, presque fière, le don d’aimer est solitaire.

       Ils commencèrent ainsi à deviser à propos de l’amour. Tout en sollicitant l’avis de la jeune novice, l’abbé osa, un peu penaud émettre quelques doutes à propos de la valeur de leur engagement, s’interroger, en un sens tout au moins disait-il, sur la facilité possible voire l’égoïsme de l’amour retranché qu’ils vivaient en tant que religieux, allant presque jusqu’à idéaliser l’amour, le vrai, celui dont le corps accompagne l’esprit, enfin, celui qui jaillit de tout l’être. Elle fut surprise de cet aveu, et de sa fougue au fur et à mesure qu’il se livrait, éprouvant un léger malaise. Elle pensa alors au ballet de ces robes fuyant à petits pas derrière des portes dérobées de la grande maison ou des coins sombres de chapelles et prit conscience ou tout au moins imagina ce qui peut-être se tramait dans un silence obscur mais dense, se disant que les statues à l’allure contrite et au sourire bienheureux en avaient vu de belles certains soirs. Elle fut prise d’un vertige, voulait rentrer, mais le soleil les oiseaux, les arbres et les massifs de fleurs eurent raison de sa langueur et finalement ils s’éloignèrent silencieux vers le champ qui clôturait le parc, découvrant avec bonheur la vieille grange remplie de paille s’offrant à eux pour un moment de pause. Assis, le souffle court, l’un et l’autre attendait que chacun commençât. On entendait le cri des hirondelles qui annonçait l’été, le bonheur était là à portée, il suffisait d’un geste, il suffisait d’oser, aimer ne pouvait pas être un péché. Telles étaient leurs pensées car au même moment souriant, chacun implora l’autre de son désir ardent, leurs mains tendues se cherchaient sous les robes, avides de caresses. Elle trouva la première ses bourses rondes presque étonnées d’être touchées, ça frémissait, et puis son son membre dur qui sans doute frustré mit à peine un instant pour gicler, mais elle, voulait qu’il lui donne son temps, prendre son temps. Alors elle lui prit les deux mains les plaqua sous ses fesses et le bas de son ventre et sans mot dire et malgré son inexpérience, il trouva les gestes et le chemin, ouvrant ses portes, sa fente large aspirait ses doigts tremblants qui n’en finissaient pas de se perdre dans son gouffre profond et s’agitaient au rythme des chants saccadés qu’ils lui arrachaient, jusqu’à ce que revenu à lui, sentant la sève revenir, il y pénètre pour cueillir son plaisir qui fut bref, alors qu’elle tressautait, elle s’élevait dans le plaisir et elle montait au paradis, et elle s’ouvrait à l’infini et elle avait une voix claire et chaude pour le dire et implorer encore encore encore, et puis bientôt tout retomba. Ils restèrent ainsi plus d’une heure dans les bras l’un de l’autre, à s’embrasser comme des adolescents dans le cou, à se dire mon amour mon amour et à glisser encore leurs mains sous leurs robes froissées à la recherche de caresses dont l’impureté ne les tourmentait plus et ils riaient de reconnaître qu’il est vain et malsain de vouloir dissocier les fulgurances de l’esprit de celles de la chair.

       La grange devint sa basilique. Ce fut tous les dimanches, pendant quelques semaines, leur rendez-vous royal, ils devenaient experts, presque pervers jusqu’à ce que des langues, jalouses, trahissent cette horreur. Ils n’attendaient que ça, pour retrouver la liberté et si ce n’est l’amour tout au moins le plaisir.

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