Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

RÊVERIES

Déçue par la vie, elle imaginait. Elle imaginait des vies, des morceaux de vie à ne plus savoir où elle était ni où elle en était. Si elle n’imaginait rien de précis, elle couvrait le réel d’un voile qui en brouillait les teintes et la transportait dans un ailleurs vague où elle flottait à la limite d’entrer dans le rêve. Elle était alors enchantée, exaltée, survoltée, comme elle l’était lorsque la musique l’emportait. Quelquefois cependant, la solitude mentale de cette « vie dans la tête » lui faisait craindre de sombrer dans la folie. Alors, dans ces moments-là, elle allait le voir, lui, l’ami, dont elle n’aimait pas le prénom, il s’appelait Marcel, mais qu’elle aimait comme l’ami fidèle chez qui à toute heure du jour, même de la nuit, il ne dormait presque pas, elle pouvait aller respirer, se ressourcer. Il l’avait aimée  dans ses jeunes années, à peine quelques semaines, follement, attiré par son air éthéré, sa tête bouclée son teint ambré puis l’avait oubliée, enfin il le croyait. Longtemps après que la vie les eût séparés, son souvenir pourtant l’avait hanté jusqu’à ce qu’ils se retrouvent et fassent finalement plus ample connaissance. D’une élégance aristocrate et bien qu’un tantinet phallocrate, elle l’avait aimé aussi mais aujourd’hui, seul un souvenir tendre les unissait et malgré le désir qui pouvait à nouveau surgir, elle venait le voir simplement pour s’apaiser et l’écouter. Il s’était fait conteur après avoir évolué dans le milieu d’acteurs. Elle entrait, il arrivait et s’asseyait sur le canapé où elle s’allongeait la tête posée sur ses cuisses, la joue contre son ventre et tout en caressant ses boucles brunes, il commençait à raconter ses histoires. Les siennes, celle de ses amis plus moins mondains qui peuplaient l’univers un peu particulier autour duquel il gravitait. Mordant, ironique, caustique et drôle, il lui décrivait les diverses péripéties auxquelles tel jour il avait assisté, les situations frivoles ou cocasses auxquelles il avait été confronté, ces actrices de second rang ou déjà « passées » qui n’auraient hésité devant rien pour « décrocher » un rôle ou le prendre à une autre, les amertumes des acteurs médiocres à l’heure des repas de fête où ils découvraient n’être pas invités alors qu’ils l’auraient dû compte tenu de leur valeur, les jalousies féroces engendrées par le sentiment d’avoir été volontairement exclus et par conséquent détestés, les hostilités qui couvaient, les calomnies qui se tramaient bien que tout ce petit monde s’appelât « chéri », les amours troubles aussi qui se tissaient et qui se défaisaient aussi vite que nouées, les « grands » souvent gonflés de vanité, se déplaçant à pas feutrés et conversant d’un ton compassé sans même s’écouter, les insignifiants, cérémonieux et ennuyeux qui se prenaient pour des importants sous prétexte qu’ils en connaissaient vaguement quelques uns, leurs manières affectées, leurs jeux, leurs confidences, leurs connivences, leurs rires haut perchés ou leurs sourires discrets, et puis leurs rendez-vous secrets d’un mot chuchotés en passant, qu’il épiait derrière ses lunettes fumées. Elle en avait pour la soirée. Rien ne la ravissait tant que les récits de ces mondanités de festivals ou ces cocktails de personnalités élancées ou boursouflées où les femmes en robes longues ou trop courtes mais surtout excentriques rivalisaient selon leur âge et leur physique de beauté ou de ridicule tandis que les hommes selon leur élégance ou leur suffisance inspiraient le respect ou le dégoût. Grâce à lui elle savait tout des potins canailles, des alliances d’un jour, des rumeurs sulfureuses démenties avec force quand par hasard elles franchissaient la frontière du privé. Il évoquait aussi ses amours espérées, avortées ou ratées ou ses relations bien particulières à la recherche d’une jeunesse fringante et il le faisait avec une délectation et une précision qui l’envoutaient. Il parlait comme un livre émaillant ses descriptions de fines réflexions comme si rien ne lui eût échappé de la psychologie des hommes ou des femmes. Il racontait comme on compose, vous entraînant dans un tourbillon « crescendo decrescendo » au cœur duquel vous vous perdiez et il fallait lui demander d’arrêter, alors il reprenait au début. Lui aussi semblait dans un rêve intérieur, visionnaire des sentiments de chacun, de leurs jeux, de leurs mensonges, de leur petites hypocrisies, de leur vulgarité grandiloquente ou simplement de leurs bêtises. Avec lui elle ne sortait pas vraiment du rêve mais au moins c’était ceux d’un autre ou avec la vie des autres et elle s’évadait de ses obsessions, de ses fantasmes, ce qui pour un moment freinait la folie de ses vagabondages, ses réflexions toujours justes et précises réveillant les siennes et ravivant les analyses dont sa vie avait besoin mais dont elle s’éloignait dangereusement.

C’était la vie des autres mais en même temps c’était un peu sa vie aussi que ces situations observées, ces amours cherchées, ratées, avortées. Elle était bien avec lui, du même pays finalement, tous les deux promeneurs solitaires de la vie.

Certains soirs, il oubliait ce milieu d’acteur et sans qu’elle puisse l’en empêcher il évoquait inlassablement, mélancoliquement, son inconnue, sa belle inconnue comme il l’appelait, dont elle connaissait l’histoire depuis longtemps. Il l’avait rencontrée chez lui, dans le midi où elle passait des vacances promenant sa silhouette brune, fine, enfantine, un peu sauvage. Intrigué par sa solitude,  son regard désolé, ses yeux distraits, il l’avait un jour abordée, invitée à dîner et ils ne s’étaient plus quittés jusqu’au jour de son départ. Ils s’étaient aimés avec passion sans rien savoir l’un de l’autre. Plus tard il ne s’était pas consolé d’ignorer vers quels horizons elle était partie. Elle n’avait rien dit, il n’avait rien demandé, sa fierté en eût été touchée, et puis, familier de l’éphémère, il était peu enclin à s’attacher. Il le regretta pourtant. Assagi par l’âge, il n’aimait plus que ses souvenirs et l’image de cette inconnue éclipsait celle des autres. Elle lui avait laissé un goût différent, ce je ne sais quoi qu’un regard, une odeur, un murmure suggèrent soudain faisant affluer les saveurs du passé. Il avait un temps sombré dans une profonde mélancolie puis de belles alanguies s’étaient chargées de le divertir de son souvenir. Mais nostalgique il avait voulu la retrouver. Sans le savoir ils s’étaient croisés ici et là comme s’ils jouaient à « cache-cache », ou comme si le destin voulait les réunir. Ils avaient ainsi  manqué une belle occasion de se rencontrer, ayant séjourné chacun de leur côté à la même époque de l’année dans une belle île de l’Atlantique, tranquille et encore authentique avant de se rencontrer moins romantiquement par la magie de l’électronique et enfin de se donner un nouveau rendez-vous après tant d’années. Elle aurait préféré qu’il taise cette histoire mais se gardait de l’interrompre sachant le bonheur qu’il avait de la raconter. Quand il commençait à en parler, il était intarissable ne refusant aucun détail, à se demander s’il ne les inventait pas pour idéaliser le souvenir qui lui restait. Il tremblait presque à la pensée de leurs ébats et elle devait parfois attendre quelques minutes. Il commençait toujours de la même façon :

« Je me souviens. Elle avait loué une chambre dans un petit hôtel non loin de la mer qu’on apercevait de son lit. Le premier soir, le désir nous brûlait, mais elle avait pris le temps de mettre sa musique préférée qu’elle avait enregistrée. Elle disait que la musique la transportait, qu’elle avait ce pouvoir magique et mystérieux de balayer sa tristesse sur le champ et de soulever en elle un bonheur, une richesse et une intensité de sentiments qu’il lui était impossible d’exprimer en mots. Presqu’irradiés en effet dès les premières notes, debout, me faisant face, ses yeux d’enfant ne quittant pas les miens, elle s’était déshabillée lentement et m’avait dit tout simplement, viens, prends moi.  Mes habits jetés en boule je caressai ses petits seins ronds pinçant le bout sombre jusqu’à ce qu’elle frémisse puis la soulevai par les fesses jusqu’à ma taille, elle était légère, et ses jambes croisées autour de mon buste, en position assise, je la pénétrai dansant en elle de plus en plus vite comme pour une valse à mille temps qui me fit exploser épuisé et la déposer le plus doucement que je pus sur le lit. Elle réclamait son plaisir qu’elle n’avait pas pris, elle le prenait rarement de la sorte. Alors je me laissai guider parce qu’elle était très excitée. Son sexe était écarquillé de désir, ses lèvres s’ouvraient toutes seules et ma main à peine posée sur sa chair recueillait l’eau de sa source profonde en laquelle mes doigts visqueux entrèrent, lui arrachant des soupirs de plaisirs et des petits bonds de son buste menu. Elle aimait que je la caresse, que je la chatouille là me disait-elle à l’entrée, juste là où ça descend, un peu en bas du cœur de la fleur. Elle s’ouvrait, se gonflait et mes doigts glissaient, remontaient en un va et vient langoureux jusqu’à ce qu’elle me demande dans un souffle de sortir et de remonter très haut et de pincer son petit bouton pointu qui sous le plaisir s’élargissait et devenait énorme. J’essayai  parfois de la tenir aussi prisonnière entre les fesses mais elle me repoussait quoique souvent elle s’y laissait aller à cause de l’eau tiède que cela faisait jaillir, et chantait finalement de plaisir sous l’impression ravie d’être assiégée de part et d’autre et que ses deux entrées se rejoignaient sous mes doigts et ma verge, puis suppliant mes caresses d’une main sur toute la surface de son sexe, à l’extérieur, à l’intérieur, elle s’élançait soulevée par de multiples décharges électrique, dans un chant clair, ce si beau chant des jouissances féminines. Nous nous reposions et doucement nous refaisions l’amour jusqu’à nous endormir de fatigue heureuse encastrés l’un dans l’autre. Le matin, nous nous faisions monter notre petit déjeuner et nous ne sortions pas jusqu’à midi. Nous allions ensuite flâner le long de la plage, plonger nos corps repus dans la mer bleue immense et puis, sans même avoir mangé nous remontions nous coucher et nous aimer jusqu’au dîner. Parfois quand elle estimait que je l’avais négligée, elle se caressait sous mes yeux, connaissant son corps par cœur, et me disait, regarde bien, apprends, faire jouir importe moins que d’y conduire en donnant l’impression de s’élancer vers des extases d’éternité. »

Il terminait son récit toujours de la même façon : Il soulevait sa tête pour qu’elle s’assoie et tournait son petit visage vers lui en disant « Tu te souviens» ? Oui bien sur elle se souvenait et elle avait rêvé de lui aussi, longtemps, longtemps après leurs brèves amours, mais lorsqu’elle l’avait revu elle s’était demandé sans le lui avouer  si ce n’était pas plutôt d’un autre, sans bien savoir de quel autre d’ailleurs…

On voudrait toujours que le rêve se réalise mais on rêve toujours d’un autre…

L’ayant réalisé, ils rêvaient maintenant qu’ils étaient ensemble comme ils l’étaient dans leurs rêves.

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