Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

RENAISSANCE

Elle avait cru pouvoir revivre après avoir quitté l’autre rive. Le déchirement du départ, elle laissait ses amis paumés s’abîmer dans la fausse paix feutrée de la blanche monotonie d’une société où on fait semblant de vous considérer au cas où vous vous révolteriez, « bonjour ma p’tite dame, comment ça va aujourd’hui qu’il fait beau, n’oubliez pas vos pilules » elle l’avait surmonté, il le fallait, non pas pour oublier mais pour ne pas se retourner, et se sentir gagnée par le désir de revenir. Elle l’avait surmonté en plongeant dans la vie à contre courant de ses dérives, en éclaboussant tout sur son passage, il fallait noyer ses effrois, ne pas penser, vibrer seulement, écouter regarder sentir, se laisser griser par les éléments, s’offrir à la nature, en découvrir les charmes subtils ignorés par ses semblables trop occupés de se presser dans les tentaculaires galeries des supermarchés. La nature était sa ville sa résidence son amie. La campagne où elle habitait maintenant lui murmurait des histoires qui la calmaient et elle se sentait accueillie, cajolée allégée quand le vent bruissait dans les peupliers le long des ruisseaux. Elle s’enivrait de promenades, se sentant solitairement invincible, détachée de ce monde pourri, de ses « zombies » qui vivent pour acheter et achètent pour vivre.

Elle avait cru qu’elle pourrait se passer d’eux, et vivre dans une quiétude hallucinée ou un isolement exalté. Elle croyait que les ivresses les ravissements qui enfiévraient son âme aujourd’hui qu’elle avait dépassé ce qui l’avait terrassée ne pouvaient pas, ne devaient pas être partagés, il fallait pour se sauver éviter toute intrusion, alors elle s’enfermait complaisamment dans un huis clos orgueilleux repoussant avec véhémence « leur » compagnie, celle des gens qui sont toujours restés « dehors » et qui se croient partout chez eux n’ayant jamais été désorientés, sourds et aveugles aux nomades des chemins de traverse, ne se souciant d’eux que pour les briser, les sacrifier les chasser et ces gens si bien qui se congratulaient d’eux-mêmes à voix basse : « mais oui tout de même vous comprenez »…  l’air entendu le sourire et les fesses pincées malgré les orgies dont ils rêvaient et dont le désir les faisait bander, elle les appelait des vers de terre, des « culs-terreux » des teigneux des galeux des morveux des envieux, priant le ciel comme elle aurait invoqué l’enfer pour qu’ils pourrissent debout, leur crachant symboliquement au visage les flagellant aussi les crucifiant comme sa passivité involontaire semblait avoir ordonné à des hommes de passage de le faire sur elle pour arracher cette peau de bourgeoise affreusement grêlée sous le  velours satiné d’un maquillage trop parfait. Elle croyait prendre sa revanche on l’avait brisée elle s‘était redressée alors elle errait fièrement dans les rues jetant sur les passants un regard méprisant où pointait une haine féroce, une joie un peu démente. Bientôt pourtant elle eut la confuse impression de s’enfoncer au lieu de s’élever et la détresse de se laisser gagner par le sentiment de les avoir trahis, là-bas les autres ses semblables en les abandonnant à la fausse paix de leur blanche société où ils se mourraient à force de vivre à petit feu et d’être empoisonnés de cachets pour guérir « surtout n’oubliez pas, deux le matin deux le soir et la petite dragée en plus à midi, sinon c’est la piqûre »… Comment avait-elle pu les laisser ? Ses rêves et ses extases ne débordaient plus sur le jour qui se lève, elle perdait pied.

Sur le conseil des médecins qui en avaient compris l’emprise maléfique, ses parents lui avaient loué, à contre cœur, une petite maison dans un village, sur les hauteurs non loin de la ville où ils résidaient. Là tout le monde la connaissait pour la voir tous les matins légèrement échevelée partir à petit pas faire son jogging ou enfourcher son vélo et revenir deux heures après, une façon pour elle de se purifier, de se droguer. En épuisant son corps, elle évitait de penser, son esprit vagabondait au gré d’images qui lui ouvraient comme la musique dont elle se saoulait dès qu’elle rentrait, les portes d’une autre réalité. Elle vivotait grâce à l’argent que lui versaient ses parents, refusant avec arrogance de travailler ou enfin de poursuivre ses études, et fièrement s’en justifiait par des élucubrations grandiloquentes, ou répétait majestueusement cette phrase d’un jeune philosophe « qu’apprendre sans plaisir rend sec », et elle disait que la vie, outre les livres lui avaient déjà suffisamment appris, oubliant d’ajouter la fin de la phrase, que « prendre du plaisir sans rien apprendre rend stupide »…  Elle apprenait pourtant puisqu’elle lisait mais seulement quelques pages par jour, elle écrivait, mais la nuit, dans sa tête, ou parfois se levait, noircissait des bouts de papier au stylo comme elle faisait à l’école lorsque en cours de mathématiques elle s’ennuyait, mais elle n’avait pas de projet, rien ne la portait, il fallait cueillir l’instant disait-elle mais les instants s’évanouissent dans la continuité mélodique du temps qui est toujours aussi sur le point de disparaître si on croit pouvoir se contenter pour vivre d’un jeu décousu par une improvisation permanente. Elle avait présumé de ses forces, trop vulnérable pour ne pas se disloquer dans les fragments du temps elle qui voulait les embrasser.

Connaissant plus ou moins son histoire par les indiscrétions de la rumeur et s’inquiétant de ne pas la voir, un de ses voisins, Yann, le seul qu’elle tolérait d’ailleurs de croiser dans la rue et qui sans qu’elle le sache la guettait de sa fenêtre pour accourir et se trouver là, juste quand elle passait, lui rendit visite, c’était la première fois, et la trouva prostrée, légèrement droguée peut-être. Il prit son visage entre ses mains sollicitant son regard. Ses prunelles étaient dilatées et semblaient voir ailleurs, elle secoua la tête dans tous les sens puis s’affaissa dans son fauteuil. Alors la soulevant et l’attirant vers lui, il l’allongea sur le sofa et doucement caressa son visage abandonné. Elle s’endormit entre ses bras qui se chargeaient de souvenirs si lourds qu’elle n’était pas de celle qu’il pourrait désirer même s’il pouvait la mériter. Quand il l’avait aperçue pour la première fois, son regard exalté son allure insolente et dévergondée son air entêté lui avaient rappelé la lente décadence de son adolescence débridée qui s’était terminée aussi dans une prison feutrée où la blancheur des murs et des visiteurs quotidiens à heure fixe neuroleptiques à la main, vous faisait mal aux yeux au cœur et à la tête, vous étiez assommés, puis enfin vous flottiez cahin-caha dans une bulle de brume, il faisait vide et gris mais l’esprit se sentait léger quand chaque pas vous pesait dès que vous vous leviez. Vous ne saviez plus si vous étiez bien ou mal, et de jour en jour deveniez prisonnier volontaire d’un univers où l’on vous choyait et où une impression de se ressembler vous réchauffait, chambre 1 chambre 10 c’était un autre mais vous aussi et pas besoin de présentation lorsque vous vous rencontriez. Vous aviez rechuté après être sorti et vous anticipiez pour elle le même parcours, il fallait le lui éviter, qu’il y ait quelqu’un à ses côtés.

Il prit sa décision. Il savait qu’elle avait cru se sauver en s’isolant, elle se braquait, mais qu’elle crevait de solitude malgré qu’elle fût trop fière pour abdiquer et aurait voulu lui épargner de ployer sous la rage de vaincre ayant pour lui-même compris mais trop tard le caractère suicidaire du défi solitaire en guise de vengeance. Elle était trop fragile encore pour faire face, leur faire face en déposant les armes de la haine et solliciter dignement un regard d’amour au-delà de l’amour, un regard qui vous reconnaît sans vous juger sans vous moquer sans vous prendre en pitié ou en coquette mais seulement en respect autorisant votre confiance et libérant enfin cette volonté secrète de vous tendre la main, de vous aimer et d’être aimé de vous mais les hommes  ressemblent à des loups à l’affût de l’animal dont la peau est marquée signalée comme prête à être dévorée, bonne pour la boucherie des orgies, et pour eux elle en était avec ses cicatrices incrustées dans la peau, ses yeux égarés trop cernés, des yeux fatigués disaient-ils de s’être trop langoureusement donnée voluptueusement cambrée sur les sexes érigés coquinement caressés ou léchés chatouillés par un bout de langue groseille qui faisait perler quelques gouttes sur la fente du gland  avant de déguster farouchement le trop bon sucre d’orge sans respirer de haut en bas jusqu’à ce que ça craque et qu’il n’en reste qu’un petit bout. Elle était de celle disaient-ils dont on peut sans scrupules abuser s’autorisant tous les excès. Ainsi le temps que de ses doigts sublimes elle réanime leur sexe explosé, ils la pénétraient sauvagement, elle, ne sentait rien que leur liquide gluant couler entre ses cuisses, ils rigolaient de la voir pleurer, l’insultaient et pour la « terminer » lui déchiraient les fesses pour qu’elle crie de douleur puisqu’elle ne chantait pas de jouissance et dès le lendemain venaient la réveiller avec des croissants chauds pour l’amadouer au cas où elle aurait eu quelque velléité de se rebeller ! Elle l’aurait bien voulu mais en était bien incapable, et cette passivité excitait finalement leur désir, un désir frénétique de la faire jouir, vous la caressiez en lui murmurant des obscénités, fourrant vos gros doigts partout, mais elle ne sentait rien et ça vous enrageait, vous la battiez, vous la traitiez de chienne et quelquefois vous ameniez une fille pour montrer comment ça jouit une vraie fille.

Quand elle se réveilla dans ses bras, elle tremblait. Implorante, l’air effaré  elle se tourna vers lui, ses lèvres remuaient mais aucun son n’en sortait, il crut seulement comprendre « là-bas » et en effet elle put bientôt articuler, « là-bas, mes amis ». Elle qu’il avait vu si fièrement lutter à contre courant, s’offrir aux éléments, partir des heures durant dans sa campagne familière, la tête dans les étoiles s’extasier ou se griser pour oublier les hommes qui l’avait sacrifiée sur l’autel de leur danse infernale voilà qu’elle dérivait, il ne fallait pas qu’elle échoue, qu’elle s’échoue sur le rivage comme un débris fossile sur lequel on jette un regard curieux, et qu’on fait mine de recueillir délicatement, il a l’air si précieux, comme on le ferait d’un trésor ou d’un signe intéressant du passé, mais finalement on s’aperçoit qu’on s’est trompé, ce n’était qu’un déchet alors on l’abandonne et le laisse pourrir. Il décida de gagner son estime et d’abord de l’aider et pourquoi pas de vivre à ses côtés puisqu’il demeurait à côté, il serait un ami, un ami seulement parce que c’était ici qu’elle devait retrouver des amis, il le lui proposa, elle ne dit rien, ne demanda qu’une cigarette qu’il n’avait pas, alors il descendit au tabac du village et revint essoufflé les bras chargés de fleurs de cigarettes et d’un léger festin pour sceller leur nouvelle amitié et surtout lui redonner, même triste, quelque sourire en même temps que quelques forces. Elle mangea peu, fuma trop mais sourit quelque peu. Le soir même il dormit auprès d’elle sans trouver le sommeil. Elle était recroquevillée incapable de détendre ses jambes paralysées par la peur, alors il l’enlaçait afin qu’elle se blottisse à l’abri de ses bras et s’y love comme un chat ronronnant pelotonné sur vos genoux et qui plisse ses yeux émouvants de tristesse pour vous remercier des caresses que vous lui prodiguez comme on envoie des mots qui font du bien dans la distance et le silence qui pourtant nous séparent, mais la douceur comme la douleur est un langage universel. Reprenant quelques forces, elle sentit sa confiance renaître, confiance envers quelqu’un, enfin quelqu’un. Le contrat entre eux était clair, il n’était que celui dont un jour plus qu’un autre on a besoin pour se remettre à vivre afin d’élire ensuite celui qui tracerait avec soi le chemin, mais il n’était pas celui-là.

Par sa tendresse, il sut l’apprivoiser. La nuit il caressait son corps, son corps seulement, à l’écoute de son sommeil d’enfant voulant l’aimer comme un ami un frère et si l’envie le débordait il allait au salon se soulager. Les jours où il partait en cours, il lui laissait des bouts de papier, des petits mots où il l’encourageait non sans lui demander de lire de travailler et pourquoi pas pour éviter de ne manger que des biscuits, de cuisiner un peu, on s’en régalerait aussi le soir. Il fallait la déshabituer du besoin de rêver, l’aider à réentendre la mélodie du temps sous l’esthétique de l’éclat dont elle voulait se griser mais qui l’avait brisée. Le temps fut long avant qu’elle ne retrouve une franche gaieté. Un soir il parvint cependant  à la faire rire en lui rapportant les ragots, entendus à la dérobée un mercredi au marché, juste avant de rentrer, ces ragots de commères ratatinées qui flairent le scandale n’ayant plus rien de croustillant à se mettre sous leurs dentiers  jaunis leurs dents pourris alors pour l’heure elles mâchaient leur rancœur sur cette « petite échevelée, vous l’avez vue comme elle a l’air bizarre, pas nette, et vous savez d’où elle vient à ce qu’on dit, et puis ce petit qui avait l’air si bien ce professeur qui s’est mis à la colle avec elle, quoique vous me direz, les professeurs, c’est plus ce qu’ils étaient du temps des blouses grises, tous des gauchistes, des communistes ».

Bien que son année de faculté fut gâchée, elle s’était remise à « étudier » et quand les finances familiales n’y suffisaient pas Yann pourvoyait à ses dépenses.  Elle allait mieux, ses rires clairs ponctuaient la musique qui inondait la maison, parfois elle tenait tête à son compagnon de route, non seulement il s’en amusait mais cela le comblait, c’était le signe qu’elle pouvait réapprendre à vivre seule. L’été commençait, on était mi-juillet, les vacances débutaient. Elle voulait voir la mer. Il désirait souscrire à son désir, mais redoutait des vacances auprès d’elle craignant que l’été nonchalant ne les trouve trop alanguis et que leur amitié devenue amoureuse les fasse ensemble dégringoler à nouveau. Et puis, il devait se préparer à son départ sous d’autres cieux à la rentrée scolaire prochaine, elle ne le savait pas encore, c’était le moment de l’en informer. Quand elle l’apprit, son regard se ternit, puis finalement d’un ton plus résigné que désolé elle lui dit, « alors va t’en mais d’abord emmène moi, je voudrais voir la mer ». Comment lui reprocher de jouer à l’enfant gâté, il n’en eut pas le courage et dès le lendemain, ils se promenaient sur la plage, on y descendait directement depuis l’hôtel où il lui loua une petite chambre pour un mois. Le soir même il repartait les yeux gonflés, même s’il savait dès le début que l’amour ne les regardait pas et ne les verrait pas vieillir ensemble. C’était d’ailleurs là le secret de sa renaissance : il l’avait aimé comme un ami, sculptant son esprit sans modeler son corps, et avait réussi à la recadrer.

C’est là qu’elle fit la connaissance de Marcel, un jeune acteur très doux, qui l’aborda, l’invita à dîner et à qui dès le soir même elle s’offrit. Avec lui qui la faisait valser enlacée autour de son buste qui la caressait et jouissait avec un ravissement féminin, l’amour était beau. Elle pouvait enfin revivre.

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