Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Pouvoir

       Elle avait la raideur des femmes de pouvoir, mais la beauté des stars, un avantage, mais aussi un danger : tout en appréciant la beauté, les gens la font rimer avec légèreté, alors, et bien qu’elle aime vivre, rire et se réjouir et encore et encore, elle n’en jouait pas de sa beauté, s’efforçant au contraire d’exagérer sa dureté, sa pureté, de paraître banale et pour elle-même indifférente et transparente à ces traits symétriques, ses yeux verts en amande, ses pommettes marquées lui dessinant des fossettes mutines dès qu’elle vous souriait, ses longs cheveux bouclés, couleur des blés. Mais ça ne marchait pas. Ses cheveux, on aurait voulu les toucher, ses yeux, ils vous hypnotisaient et ses fossettes rappelaient une enfant délurée, on avait envie d’y croquer. Elle avait beau se donner des allures inflexibles, on ne voyait que ce visage lumineux et joyeux, ce corps gracieux, elle était mince, plutôt petite, mais si fine qu’elle paraissait plus grande. Quand elle entamait un discours au sujet des « affaires » de sa ville ou du pays, on ne l’écoutait pas, on devisait sur son statut, à qui elle le devait, si elle le méritait, on la murmurait en effet dans les arcanes du pouvoir, ou bien au fait de ces secrets d’Etat dont seuls quelques élus ont connaissance, en ajoutant que tous se servaient d’elle à cause justement de sa beauté. Si les hommes étaient subjugués, les femmes évidemment étaient jalouses, et pensaient vaguement qu’un poste de pouvoir n’est pas la place d’une femme trop belle. Dans tout Paris les rumeurs les plus folles couraient, devenant, une fois arrivées en province, tout à fait farfelues. Elle n’aurait jamais fait d’études, d’après ce qu’on disait, son passage à « sciences-Po » étant une de ces officielles fictions balancées au public qui de toute façon ne peut pas vérifier. Elle ne semblait pas inexpérimentée pourtant, ou alors il faut croire qu’elle apprenait par cœur quelques discours écrits avant les importantes réunions ou interviews publiques. En haut lieu, on se la disputait, sans qu’elle joue les coquettes, sa naturelle fantaisie l’en dispensait. On ne lui connaissait aucune liaison, ni compagnon ni mari ni amant. On murmurait parfois, toutefois, qu’elle avait un enfant élevé par son père dans un autre pays, les gens aiment bien imaginer des culpabilités, mais personne, jamais n’avait su le prouver. Dans les soirées, elle promenait sa solitude simplement, sans honte ni fierté. Sa vie privée ne regardait personne, c’est en tout cas ce que signifiait sa réserve ou bien ce qu’elle disait quand certains journalistes curieux l’interrogeaient qui repartaient un peu vexés ou irrités de n’avoir pu faire « un papier », ce qui ne les empêchait pas de reprocher aux « gens » de n’avoir d’intérêt que pour la bagatelle ou les indiscrétions et si possible, sulfureuses bref de ne s’intéresser qu’à la politique spectacle.

       Se donner en spectacle, cela lui répugnait, mais ne pouvant éviter celui de ses apparitions, elle s’habillait, de manière moins apprêtée que classique, forçant sur le style sportif comme l’eût fait une grande adolescente.

       Un jour, elle dut au « pied levé » remplacer une sommité clouée lui dit-on sur son lit de douleurs après une chute de cheval. Un prétexte à vrai dire, la personne en question estimant qu’elle avait mieux à faire qu’à égrener des commentaires sur les dernières « affaires ». Elle s’y refusa d’abord, ayant elle aussi mieux à faire qu’à enrober d’un discours « langue de bois », chose qu’elle n’aimait pas, les problèmes de gestion du moment, et se devant en première instance à sa ville et à ses habitants. Elle s’exécuta finalement mais avec son intransigeance coutumière qu’on lui avait pourtant demandé d’adoucir. Les sans-grades exultaient, fatigués, écœurés de certains accommodements trop fréquents mais n’osant rien en dire afin de juguler un débordement de l’opposition qui de son côté tricotait aussi ses compromis, voire ses compromissions. Mais en haut lieu, on décida de se venger. On lui avait fait confiance pour « arrondir les angles » or elle avait trahi et dans ce monde-là, ça ne pardonne pas. Elle eut quelque avertissement, elle s’en moqua superbement. Elle n’aurait pu imaginer ce qui se préparait.

       Une soirée. Une soirée très chic où ses rivaux avaient juré d’avoir sa peau, cela les dédommagerait aussi de n’y pouvoir goûter à cette peau trop lisse, apparemment si caressante mais à distance. C’est vrai, elle intriguait, elle agaçait avec son corps de rêve dont elle semblait ignorer les possibles folies. Les clichés ligotaient les hommes alentour et notamment celui déniant à la femme trop belle la capacité du sérieux, on n’est pas sérieux quand on a la beauté et si on l’est, c’est décalé, ça interpelle, ça appelle, on veut en avoir le cœur net. Ou enfin, on peut l’être, mais pas seulement…

       On organisa donc une soirée très chic mais plutôt intimiste où seuls furent conviés quelques notables dont certains étaient ses supérieurs. Elle n’appréciait pas vraiment les mondanités, craignant toujours d’y perdre sa raideur dont elle s’était fait un devoir pour être à la hauteur de ses responsabilités mais elle les acceptait en petit comité. Comme à l’accoutumée, elle ne fit pas grand cas de sa toilette mais pour une fois, troqua ses pantalons bien ajustés pour une jupe ample qui changeait son allure, lui conférant un romantisme exquis.

       On sabla le champagne pour saluer dit-on l’adresse avec laquelle elle avait assuré en dernière minute son inhabituelle fonction. Un succulent dîner fut ensuite servi arrosé de vins fins, très fins, un vin spécial accompagnant chacun des plats, la gratinée fruits de mer en hors d’œuvre, le tournedos maître d’hôtel, un autre encore millésimé 1948 pour le fromage et enfin un dernier, plus sucré, en dessert. Et pour les amateurs, café, liqueur. Après de tels délices, elle était amateur, un peu gaie, un peu trop gaie, pas assez pourtant pour ne pas se méfier, d’autant que la liqueur avait un goût amer, trop amer. Mais elle eut juste le temps de le sentir qu’elle sombra comme dans un léger coma, elle voyait tout sans pouvoir cependant orchestrer ni gestes ni paroles. C’est alors qu’elle sentit des mains qui retroussaient sa jupe et se glissaient en elle sans pouvoir opposer la moindre résistance, alanguie par le mélange adroit des vins, la liqueur trafiquée et la fumée étourdissante et acre des cigarettes ou des cigares. Elle rêvait, éveillée, qu’elle se noyait mais tout en surnageant, elle était dans l’eau, enfin elle sentait de l’eau, pourtant il faisait chaud, très chaud, elle se sentait poisson, la bouche en cœur qui s’ouvre et qui se ferme, en elle quelque chose aspirait sur quoi elle voulait se fermer qu’elle voulait enserrer, elle le voulait, elle le voulait pour elle, tout au fond d’elle, au plus profond, en même temps elle avait l’impression qu’on la forçait, et de partout, mais un plaisir si doux traversait les contours de sa bouche, les frôlait, les dessinait les caressait, elle se sentait épanouie, réceptive, ses chairs plissées s’ouvraient, on parlait autour d’elle, elle, ne pensait plus ne parlait plus, elle s’abandonnait aux douceurs du courant, elle était dans un monde irréel, ivre de sensations se chevauchant comme des notes ou bien des accords de musiques tantôt plaintifs tantôt aigus, une avalanche de sons aigus et puis la foudre et puis, mais elle rêvait peut-être, un cri strident… et puis plus rien.

       Peu à peu dégrisée, elle vit ses jambes recourbées sur la banquette, un homme ou deux près de son ventre, sourire de démon pendant qu’il lui sembla qu’un éclair deux éclairs trois éclairs de lumière, comme des flashes crépitaient autour d’elle. Elle comprit enfin qu’elle avait été abusée sans parvenir à quelque souvenir de ce qui s’était passé. Elle n’en fit pas cas, s’efforçant au contraire de jouer l’ingénue tout se redressant. Mais en secret ce fut son tour de se promettre une revanche dont ils se souviendraient.

       Ils ne pouvaient, elle le savait, rien divulguer avant deux jours : on était un jeudi mais le vendredi, jour férié inaugurait pour tous un week-end vacancier. Elle calcula que cela lui laissait le temps d’aller voir son médecin préféré, le père de son enfant précisément. Dès le soir elle prit la route vers ce coin de campagne isolé à l’extrême sud ouest où il résidait et où elle n’arriva qu’assez tard dans la nuit. Malgré ce qui les avait séparés, une amitié respectueuse les unissait plus solidement que l’amour le plus fou. En voyant sa mine défaite et grave il comprit qu’il devait se passer quelque chose. Elle lui raconta cette fameuse soirée, lui assurant, mais il la connaissait et ce n’était pas nécessaire, qu’elle avait dû être droguée pour s’être ainsi laissée allée et pour avoir aussi tout oublié. Elle lui parla de ce goût légèrement amer de la liqueur. En médecin éclairé, il sut tout de suite quel produit était en cause. Quoiqu’il en soit, elle lui demandait seulement de certifier après analyse qu’elle avait été droguée, stipulant la nécessité de ses analyses étant donné un état de fatigue alarmant. Elle ne put en échange lui refuser une nuit d’amour, un morceau de nuit tout au moins, d’ailleurs elle en avait envie, et cette fois c’est en maîtresse femme qu’elle orchestra les ébats, accroupie, sa fleur béante à hauteur de sa bouche et obligeant sa langue à une promenade irradiante,  dans un plaisir interminable, exaspérant pour lui à qui elle dispensait parcimonieusement quelques caresses jusqu’à accepter, qu’épuisé de désir il se soulage enfin en elle après l’avoir fait basculer.

        Le Lundi, jour de réunion du bureau, elle devança tout le monde et attendit, patiemment l’arrivée de chacun. Sans doute, tout avait déjà été mis en place pour le travail de sape, mais elle allait les obliger à capituler, à vaincre toute velléité de trahison. Elle avait plus que de coutume soigné sa mise, s’était voulue resplendissante, jouissant à l’avance  de leur joie diabolique de l’avoir épinglée, mais surtout de la rage qui aussitôt suivrait, une rage de mâle outragé, moqué par une femelle plus astucieuse et plus maligne.

       Elle prit donc la parole, revenant comme il allait de soi sur le discours qui avait été le sien ce soir là. Elle se félicita qu’il leur ait plu, fit une pause, puis, d’une voix claire et assurée, imposa soudain le silence que des chuchotements narquois commençaient à briser, insistant sur l’importance des propos qui allaient suivre : « Vous auriez pu avec une autre stratégie, prendre un plaisir plus grand à mon discours, me décrocher des ah, des oh, des oui, oui, oui, encore, encore, non pas comme ça, pas là, oui c’est ça, oui c’est bon, et toi tu veux ma bouche ? Vous auriez pu dépayser votre raison, vous égarer au fond des bois vous asseoir sur les mousses, engendrer des soleils, vendanger les fruits mûrs du délire, de vos langues ardentes sucer le miel des ruches, monter des collines aux étoiles, et décrocher la lune. Mais vous avez manqué la fête, biaisé le jeu, auquel peut-être, j’aurai fini par consentir, et moins anesthésiée, nous aurions pu, aller beaucoup plus loin, nous égarer, nous réchauffer nous irradier nous vendanger, j’aurai pu, de mes talents faire la démonstration et vous ouvrir mes portes, en grand. Mais vous avez perdu, à jamais, et veuillez, s’il vous plaît, intercepter et déchirer ces compromettantes photos où vous êtes floutés quand dans vos bras je suis ravie à moins que vous ne préfériez que ce certificat soit publié… »

       La stupéfaction se lut sur les visages blêmes, déformés pour certains par des rictus hideux, libidineux, chacun se regardait, n’osant lever les yeux vers elle qui jouissait de leur déconvenue d’un plaisir cérébral qui ce jour-là valait tous les plaisirs.

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