Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Mélissa

Le soir tombait sur sa vie. Il contemplait avec nostalgie les photos de ses égéries tapissant les murs de son studio. Toutes il les avait aimées, déshabillées, au moins en imagination lorsqu’il les photographiait avec délectation. Mannequins, actrices ou présentatrices en mal de succès, elles se pliaient à ses exigences, ne refusant aucune outrance pour attirer sur le papier glacé des magazines le regard envieux des « lecteurs » ou plutôt des voyeurs qui rêvaient, attirés par ces images, qu’ils disaient vaines, mais où l’illusion de la beauté parfaite les laissait interdits. Pour cet homme passionné ce n’était pas une illusion, les photographies n’étaient ni des travestissements ni des reproductions mais l’ombre lumineuse du réel, son prolongement.  C’était là le sens de son métier.

Ses modèles comprenaient mal cet homme complexe mais, il était d’une élégance, d’un raffinement tel qu’il faisait des envieuses et qu’elles rivalisaient pour multiplier les séances. Cela le faisait sourire et il s’amusait parfois à convoquer la moins belle ou à refuser des commandes. Il en avait les moyens. Mais quand il connut Mélissa, sa vie en fut transfigurée.

Bel homme il eut avant elle de multiples conquêtes, même si ses photographies, les pauses diverses qu’il faisait prendre à ses modèles suffisaient souvent à combler son désir: debout, jambes écartées, tête baissée, les cheveux balayés sur des yeux crayonnés, de louve apeurée ou au contraire buste en avant, tête en arrière, cheveux « au vent », les mains appuyées sur le mur ou allongés de côté, le regard en biais, hautain, main sur la hanche, ou bien assise, bouche agressive, regard lascif, jambes à demi pliées à peine croisées, légèrement ouvertes sur la probable et douce fourrure d’un sexe humide prêt à s’offrir ou enfin, à plat ventre, fesses rebondies, regard coquin vers l’objectif, c’était selon son inspiration. Parfois, les clichés terminés, ces jolies dames lui en voulaient de leur refuser ses caresses vivant  ce refus comme un outrage, un désaveu de leur beauté. Elles s’étaient offertes, elles se sentaient flouées. D’autres fois, non qu’elles fussent plus attirantes ou plus belles, mais parce que le désir gonflait son sexe à lui faire mal, il les couchait dans sa loge sans un mot, se soulageait dans leur vagin tiède et alors seulement les caressait comme elles le demandaient en suivant leurs instructions comme elles avaient suivi les siennes pour les photos. Il exauçait leurs prières avec ravissement, toujours étonné de la variété de leurs suppliques : chacune avait le secret de sa jouissance : les unes ne savaient pas attendre et réclamaient une main énergique qui fende les chairs visqueuses et s’enfonce profondément,  et remonte et descende à nouveau, ouvrant et faisant rétracter l’entrée de leur sexe qui se bombait de l’intérieur jusqu’à ce qu’ordonnant d’accélérer le mouvement sous la pression irrésistible du plaisir, elles accompagnent leur orgasme chaud, venu du plus profond d’elle-même du chant clair de la béatitude. D’autres ne voulaient pas en finir et désiraient sentir chaque morceau de chair se détendre sous des doigts légers qui devaient avancer lentement, très lentement tout le long de la fente, comme pour exaspérer le plaisir, avant que simultanément un doigt de chaque main transperce l’entrée arrière et avant, s’y promène, déclenchant  par saccades une cascade d’eau tiède qu’il aurait voulu boire, et puis deux doigts, pour une danse langoureuse leur laissant croire à une jouissance infinie jusqu’à ce que vaincues, elles demandent de sortir puis d’entrer, et encore et encore, de lécher en même temps le capuchon du haut qui se dilatait sous le plaisir qui enfin éclatait. D’autres ne pouvaient jouir sans brutalités. Il y répugnait mais consentait parfois à leur donner du mieux qu’il le pouvait la douleur qui déclenchait pour elles la volupté du plaisir. Adoucies niaisement par l’extase, certaines auraient souhaité des « je t’aime » mais il s’y refusait. Il résistait aux laisser aller amoureux et luttait contre la tendresse débordante qu’il ressentait pour chacune d’elles.

Il avait rencontré et photographié tant de femmes qui l’adulaient qu’il s’était habitué à ce qu’on l’aime et le reconnaisse. Aussi il fut troublé lorsque un mannequin, à la peau métissée qu’on appelait Mélissa, trop petite normalement pour ce métier mais exceptionnellement accepté pour ses airs de bohémienne invitant au voyage par sa beauté farouche, yeux verts bien ouverts sous des cils longs naturellement recourbés, cheveux bouclés, buste élancé, seins ronds, taille fine marquée par des hanches à peine arrondies, fesses rebondies au bout de jambes fuselées, ne lui manifesta qu’une considération strictement professionnelle où il crut même lire du dédain. Il multiplia les séances sous le prétexte que les photos étaient ratées, à cause de la lumière qu’il avait mal réglée. Désirant la revoir, il n’hésitait pas à s’inventer des fautes qu’il n’avait pas commises. Mais pas une fois elle ne se départit d’un air sérieux pas vraiment hautain, mais lointain, comme si tout ce qu’elle faisait lui était étranger.

Il voulut en avoir le cœur net. Au cours d’une séance, exaspéré particulièrement par son absence, elle semblait n’être jamais là, par son regard qui jamais ne se posait sur vous, il sortit de ses gonds lui reprochant sa froideur, ses pauses trop mécaniques savamment apprises mais dénuées de sensualité. Le silence qui suivit le rendit fou, fou de rage et il ne mesura plus ses propos haussant le ton jusqu’à que sa secrétaire inquiétée par ses cris ouvre la porte brusquement. Il se calma. Elle tourna alors son beau visage vers lui, le fixa de ses yeux verts sombres et doucement murmura : « Merci maître, merci et désolée, je n’aime pas ce métier. Je voudrais l’aimer sans ressembler à celles qui en donnent l’image, vous ne pouvez pas comprendre ». En effet il fut décontenancé par ces mots qui la rendaient plus étrange encore.

Elle devait revenir le lendemain et Il craignait de ne pas la revoir mais elle ne manqua pas le rendez-vous. Elle était vêtue d’un pantalon et d’un tee-shirt moulant qui le fit bander sur le champ. Il se sentait à sa merci et il n’aimait pas ça. Oui il était le maître mais il commençait à se demander si pour lui plaire, il ne valait pas mieux se démettre. Il était si désemparé qu’il tremblait et se sentait juste capable d’ajuster l’objectif. Finalement il prétexta un vertige, ce vertige lui dit-il qui le terrassait quelquefois, et lui demandant de l’attendre il partit dans sa loge faire exploser le désir dont sa verge était gonflée. Apaisé mais pas serein, il revint et au lieu de commencer la séance, s’approcha d’elle, lui tendit la main, les deux mains en chuchotant «  viens ». Elle ne bougeait pas, alors pour l’apprivoiser, il l’attira à lui doucement, prit l’ovale de son visage, lui caressa les joues, frôla ses boucles impertinentes, frotta son nez contre le sien, et lui dit, « reviens demain. Je ne peux pas travailler aujourd’hui, pas avec toi en tout cas ». Surprise elle l’embrassa sur une joue, prit son sac et partit sans se retourner. Il appela les autres qui lui parurent bien fades et certaines s’offusquèrent de son manque de prévenance.

Le lendemain, il se leva tôt, fit une séance de yoga avant de partir au studio pour être au maximum de sa sérénité. A son grand étonnement, elle était déjà là. Il essaya de masquer son émoi, lui souriant normalement quoique tendrement. Elle répondit pour une fois à son sourire. Elle avait délaissé sa tenue sexy de la veille mais n’en était pas moins charmante. Elle portait une jupe noire mi-longue, évasée avec quelques volants en bas et un chemisier manches courtes, bien ajusté. Elle n’était pas charmante, elle était ravissante. Il réprima la sève qu’il sentait monter pour rester concentré sur les clichés très précis qu’il voulait effectuer. Elle était si belle qu’elle n’avait pas besoin en effet d’être mise en valeur par des pauses lascives, sensuelles ou sexy. Il fallait saisir ce naturel qu’elle promenait en lui redonnant la lumière de sa beauté insulaire et le soleil de sa couleur métissée et pour cela il fallait qu’elle fût un peu plus gaie. Il lui demanda donc simplement de sourire, de face, de coté, sans être trop mutine et finalement si elle n’y arrivait pas de regarder l’objectif comme elle aurait regardé un ami, un ami cher.

Elle s’était faite souvent photographier et commençait enfin à le trouver différent. Aurait-il enfin compris qu’elle détestait ces pauses que tous les photographes affectionnent mais qui font se ressembler toutes les femmes ? De la femme, elle refusait de n’être que le symbole. Elle était une femme. Elle fixa donc l’objectif, sourit timidement tout en ouvrant ses yeux ingénus  et il immortalisa des regards d’autant plus séduisants qu’ils étaient innocents. Lorsque ce fut fini, elle s’avança vers lui, et le remercia. Elle allait partir quand il la retint et fou de désir la prit dans ses bras où elle se lova comme une chatte en mal de tendresse. Ils firent l’amour avec douceur et passion à la fois. Sans avoir à lui demander ce qu’elle souhaitait, il la fit exulter.

Elle devint son modèle préféré, et finalement son unique maîtresse. Leur amour enchanta leur vie et déchaîna la sensualité de Mélissa pour le plus grand plaisir de son compagnon. Elle l’ensorcelait quand elle lui demandait de s’allonger, de fermer les yeux, et qu’elle frottait son sexe humide sur sa verge dressée d’où s’échappaient déjà quelques gouttes, léchait son buste puis laissait courir ses mains sur ses jambes et doucement, les remontait sur les cuisses puis vers les bourses avant de prendre son sexe, de l’enserrer, d’y plonger sa bouche puis de remonter vers le prépuce en donnant de la langue sur sa fente pendant que les mains allaient et venaient et dès qu’elle le sentait venir elle s’empalait en lui qui déchirait l’espace d’un long râle sourd en la regardant enfin de ses yeux ravis. Alors assise sur ses fesses, face à lui, elle se caressait langoureusement sans le quitter des yeux, et jouissait mouillant le drap dans des cris aigus qui déclenchaient leurs fous rires dès l’orgasme retombé.

Il était heureux, insouciant comme jamais jusqu’au jour malencontreux où foudroyée par un mal inconnu, elle disparût prématurément.

Désabusé il continua son métier une dizaine d’années, multiplia  les rencontres les plus décalées, puis se retira. Il n’en avait oublié aucune et s’il contemplait leurs clichés dans son bureau, c’est à elle qu’il pensait inconsolable lorsque le soir tombait.

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