Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Malentendu

Elle faisait « envie ». On la trouvait sexy, presque jolie aussi. Et sa belle candeur d’adolescente excita leur ardeur.

« Ils » la dévastèrent.

Jeune étudiante, mal préparée à la vie, elle promenait de ses yeux clairs une innocence d’ange ravi. Tout le monde était gentil. Voulant réussir, elle se liait peu à ses camarades avides surtout de liberté. Aussi, elle « révisait », elle travaillait dans les cafés, parfois très tard le soir. Accoudés au radiateur ou assis en face d’elle, quelques hommes d’un certain âge lui souriaient. Naïvement et presque fière d’être ainsi reconnue, elle leur répondait d’un air entendu.

Elle eut bientôt son café attitré, tout près de chez elle. Elle y élut domicile après les cours. Elle aimait bien ce lieu clos, impersonnel et familier où des inconnus se donnaient rendez-vous, où des anonymes, à distance, se tenaient chaud. En peu de temps, elle devint une habituée, que le serveur tutoyait et taquinait. Une habituée aussi pour ces hommes, campés là à la recherche d’une proie pour leurs ébats. Quand elle entrait, certains lui susurraient maintenant quelques mots ; parfois l’un ou l’autre lui offrait même quelque verre, qu’elle acceptait sans se méfier.

Un soir, le plus jeune d’entre eux, le plus beau aussi, celui qui lui plaisait tant avec ses longs cheveux blonds ondulés, ses yeux verts enfiévrés, se proposa de la raccompagner. Elle fut si flattée qu’elle n’y vit aucune arrière-pensée. S’il ne le lui avait demandé, elle l’aurait elle-même invité à monter pour lui montrer son studio, comment elle l’avait décoré. Elle l’aimait son studio.

À peine arrivés, il défit sa braguette d’où elle vit émerger comme un long sucre d’orge baveux. Elle n’en avait jamais vu de vivant mais en avait tellement sucé dans son enfance qu’elle fut à peine surprise qu’il le lui enfonce violemment dans la bouche en le faisant monter, descendre puis remonter, sauf que celui-là était insipide et un peu étouffant et qu’il ne se finissait pas. Soudain, il le sortit, intact, mais tout rouge, rouge groseille, pensa-t-elle. Il lui prit les mains, les posa dessus, et les fit aller et venir en tournant autour. Elle sentait une peau se détacher sur la raideur de ce membre inconnu. Puis, avec le pouce et l’index, il lui fit toucher le haut du sucre d’orge où, malgré ses yeux mi-clos, elle aperçut comme un petit trou. Elle sentit des gouttes. Soudain, furieusement et brutalement, il remit ses mains sur les siennes pour activer son mouvement de va-et-vient, jusqu’à ce qu’elle reçoive un liquide gluant en pleine figure et qu’elle le vit s’affaisser. Le sucre d’orge avait été dégusté. « Demain, même heure » lui dit-il.

Elle s’était « exécutée » promptement, machinalement, sans avoir eu le temps de réagir, et maintenant elle se sentait accablée, assommée. Que lui était-il arrivé ? Elle passa une nuit blanche et douloureuse. Le lendemain, elle était si choquée qu’elle n’alla pas en cours. On ne la vit pas non plus au café. À la même heure, « il » revint, accompagné d’un homme et d’une femme : ses amis lui dit-il. Ils la firent se coucher, se déshabiller, et, pendant que l’ami de l’homme aux yeux verts, un chauve aussi répugnant que bedonnant, s’accroupissait au-dessus de sa bouche pour y engouffrer son sucre d’orge et l’y faire danser, la femme, une petite brune aux yeux de braise, s’allongea sur elle, en lui caressant le sexe de haut en bas, d’une main douce et chaude, lentement, très lentement. Son ventre fut envahi d’une chaleur inconnue. Elle n’avait jamais rien ressenti d’aussi bon : un plaisir qui prenait son temps, qui avait l’air de passer puis revenait quand elle s’attardait vers le haut de son sexe ou quand elle tentait de l’ouvrir. Délicatement la femme essaya d’enfoncer son doigt puis deux doigts, puis ce fut violent et elle se sentit déchirée. Ça faisait mal, et ça coulait. Rouge. Alors, la dame brune sortit ses doigts et la lécha, de haut en bas toujours, en entrant le bout de sa langue dans son sexe maintenu ouvert par ses doigts. Ses caresses durèrent longtemps, très longtemps, jusqu’à ce que la douleur se transforme en douceur et qu’elle entende comme une supplique : encore, encore. Elle avait eu mal, elle commençait le voyage du plaisir, un voyage nouveau pour elle. Bientôt elle se sentit mouillée et ça coulait de plus en plus, chaudement. Elle s’entendit gémir faisant écho à l’homme qui se soulageait dans sa bouche et lui fit avaler sa semence dans un souffle rauque qui lui déplut. Et puis bientôt ce fut à son tour de ne plus pouvoir retenir ce plaisir qui montait, de se laisser surprendre par une vague impérieuse et de s’entendre crier et encore crier. Elle était à peine remise de cette fulgurance que son bel ami aux yeux verts enfiévrés lui ordonna de descendre du lit et de se mettre à quatre pattes. Il lui prit la croupe et pénétra son sexe humide et gonflé, légèrement tuméfié, jouissant presque aussitôt. Elle aperçut allongée sur le lit la dame brune qui se caressait pendant que son ami l’enfourchait. Tous les deux gémissaient et bientôt l’homme s’affaissa sur elle tandis que leurs deux chants se mêlaient.

Repus de plaisir, ils quittèrent le studio en la laissant dans une espèce de coma doucereux de dégoût. Elle avait découvert son corps, son anatomie, des sensations nouvelles, mais si brusquement, bien qu’elle y prit plaisir, qu’elle se sentait désemparée. Elle dormit bien pourtant cette nuit-là, trop fatiguée pour se tourmenter. Le lendemain cependant, une honte sournoise l’empêcha de sortir. Comme elle l’appréhendait, le soir, sans sonner ni frapper à la porte, « ils » envahirent son studio, ces deux hommes et leur amie, la brune aux yeux de braise. Elle prit peur quand, sans mot dire, ils la déshabillèrent en la bousculant violemment sur le lit et en lui ordonnant de se caresser. Elle ne l’avait jamais fait et ne pouvait l’oser. Alors, la brune lui prit la main et la força à monter et descendre le long de son sexe, puis à l’ouvrir doucement en écartant les petites lèvres. Le plaisir ne tarda pas à venir et ce fut presque comme une experte qu’elle continua seule de faire mouiller son sexe, d’y entrer, d’en sortir et de le faire pleurer de joie. Elle avait à peine crié que les deux hommes la relevèrent, la plaquèrent au mur et entreprirent l’un après l’autre, de la prendre par derrière pendant que sous ses jambes écartées, la dame promenait ses doigts sur son clitoris. Ils la déchirèrent à nouveau et ce fut si violent qu’elle s’évanouit. Quand elle se réveilla, ils étaient partis, non sans avoir laissé un mot lui disant : à bientôt.

Comment ce bel homme blond aux cheveux ondulés, aux yeux verts enfiévrés, qui lui plaisait tant quand elle passait ses soirées au café, avait-il pu ainsi l’abuser et amener cet « ami » si gras, si laid ? Et cette dame brune aux yeux de braise, à quoi donc jouait-elle ?

Ils ne lui laissèrent aucun répit : pendant un mois, ils la « visitèrent » tous les soirs ou simplement se masturbaient lentement face à elle en l’obligeant à se caresser très doucement en les regardant et à attendre leurs propres jouissances avant de se faire gémir elle-même. C’est ainsi qu’elle passa très vite du statut de petite fille à celui de femme à hommes.

Elle en tomba malade et ses yeux d’ange ravi se voilèrent ne promenant plus qu’un regard pervers, triste, et terni par la lumière amère des joies glauques d’un sexe mal appris. Elle sombra dans une anorexie critique qui ne parvint pas à les dégoûter. Au contraire. C’était comme si son corps avait d’autant plus de charme qu’ils l’avaient détraqué et qu’il répondait comme une marionnette à leurs exigences.

S’inquiétant de ses absences, une camarade de travail lui rendit visite et décida de la faire soigner.

Elle reprit quelques forces, mais comment guérir de la détresse et du dégoût où ils l’avaient plongée ? Sur les conseils de sa thérapeute, elle décida d’exorciser le mal en couchant ses hommes sur le papier et en trouvant les mots pour les dégrader comme elle l’avait été sous leurs doigts. Il fallait les décrire jusqu’à les faire vomir, ou rire, mais qu’ils n’en sortent pas glorieux, même si la queue en l’air.

Elle s’y essaya, mais ce qu’elle put dire fut dérisoire : le mal était fait et jamais aucun mot ne put écrire ce qui en elle s’était inscrit pour toujours.

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