Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

L’AUTRE RIVE

L’acte dévastateur du sexe avait eu raison de sa révolte, de son désir sauvage de cambrer les reins pour se laisser dévorer le ventre au nom de l’impérieuse nécessité d’arracher les masques, de profaner le sacré qui l’avait étouffée et de diviniser ce qui était tenu pour diabolique, l’amour physique, les envies hystériques en caresses à genoux sur les verges gonflées, étirées jusqu’au gland par des mains jointes comme pour une supplique ou léchées presque avalées au fond de la gorge pour un festin d’enfer, les supplices voluptueux du fouet, des insultes des crachats avant ou pendant les va et vient brutaux, ronflants bruyants retentissants. Elle s’était ravagée à vouloir rompre ses chaînes et croyant se sauver, ne recula devant aucune turpitude, devenant par l’outrance de la « désobéissance », la valorisation et l’amplification de l’abjection, de plus en plus captive de sa transgression. L’étau bientôt se resserra sur elle qui sombra dans les quartiers glauques de la drogue où la revanche souhaitée s’acheva en déchéance. Par chance, des compagnons d’errance plus aguerris à la défonce s’en alarmèrent, et elle ouvrit les yeux un matin de septembre sur des murs blancs, des hommes en blanc qui parlaient à voix basse pour ne pas la réveiller et qui soudain la voyant s’animer se turent et le plus grand des trois lui demanda, comme s’il eût été possible de répondre, ce qui n’allait pas. La tête vide, les yeux mornes nettoyés par les médicaments qui l’avaient fait dormir, elle flottait dans un lieu entre deux cotonneux et brumeux comme dans un désert où la vie prend les airs de la mort. Elle était là, on lui parlait mais ces voix lui parvenaient de nulle part ou enfin d’un ailleurs lointain où jamais elle ne retournerait, comme si pour toujours elle était séquestrée dans les plis de sa tête à côté de la vie dont elle restait séparée par un mur en acier. Elle ne dit rien, et chacun dut se contenter de son regard désemparé. Ils quittèrent la chambre, et elle s’aperçut alors qu’elle n’était pas seule mais qu’une femme sans âge occupait un autre lit à sa droite, une femme qui lui dit d’un ton à la fois las et enjoué, être là depuis six mois et pour la troisième fois sans qu’on puisse deviner si elle en était fière ou amère. Atterrée, elle commença à paniquer, trop faible cependant pour engager une conversation, n’ayant encore aucun souvenir clair du passé, récent ou lointain, mais plutôt le sentiment d’un infigurable qui la dépassait la submergeait faisant parfois éclater jusqu’à la faire hurler une crise d’angoisse dont elle sortait épuisée, alors  ils arrivaient, les trois hommes en blouse blanche et forçant le sourire et l’amabilité comme si de se donner l’air gai aurait pu la dérider ne savaient que lui demander ce qui décidément n’allait pas. Elle les dévisageait comme des hommes d’un autre monde, prisonnière d’un lieu sans lieux, absorbée par lui, figée dans un espace sans espace et un temps qui échappait au temps, et préférant disparaître plutôt que de rester nulle part, elle détournait son regard provoquant le plus souvent leur départ l’air perplexe comme ils l’auraient été devant un cas trop rare pour lequel cependant ils auraient tout tenté et le meilleur afin de se porter à son secours. C’était pathétique, tragique, insupportable, elle en avait une sourde conscience qui l’enfermait de plus en plus dans un silence vengeur, mais ravageur, elle aurait dû parler, crier, hurler mais aveuglée par l’image des corps entrelacés, des verges dressées des bourses gonflées des vulves béantes, des cuisses qu’elles sentaient encore mouillées et salies par le sperme dégoulinant, assourdie par les cris des corps qui jouissent ou se meurtrissent, encore épouvantée par ses anciens sanglots, les sanglots déchirants et glacés des drogués en manque, mains tendues suppliantes, visages blêmes qui se crispent et jaunissent d’une sueur puante, elle ne pouvait que se terrer, terrifiée, désagrégée par ce spectacle infernal qui la débordait, la noyait l’engloutissait. Son mutisme était sa défense, la justification du sacrilège de tout ce que jadis on lui avait appris à respecter à honorer jusqu’à se renier, alors il ne fallait pas, même désaxée, rendre les armes, c’eut été lâcher prise et ouvrir le bal familial des corbeaux qui allaient se repaître de ses morceaux jusqu’au dernier. Elle ne serait pas leur proie. Mais tout cela se tramait en elle sans elle qui ne ressentait que l’effroi d’être au bord de l’abîme et d’avoir à tenir, et il ne s’en manifestait que cet air farouche, buté, effaré, ses yeux hagards, elle était sur l’autre rive, arriveraient-ils à le comprendre ces hommes en blanc ? Certains jours, à l’heure quotidienne de leur visite, vers dix heures, elle aurait voulu leur sauter à la gorge les mordre, les battre, elle n’en avait pas la force alors ses lèvres seulement remuaient, se tordaient pour proférer des menaces qui ne venaient pas mais que le venin de ses yeux envoyait plus foudroyant qu’une insulte.

On la transporta dans une autre chambre, seule. Trois heures par jour de la musique semblait jaillir des murs, inondant l’espace. Elle crut reconnaître Bach, elle en avait étudié dans son enfance certains préludes qui s’étaient, par osmose sans doute, imprégnés de sa tristesse. Oui, c’était la même musique mais déplacée, modifiée par le temps qui s’était écoulé et il s’en dégagea pour elle une sonorité nouvelle dont elle se remplit émerveillée, l’âme allégée soudain de ses fardeaux comme si tout devenait insensiblement beau. Petit à petit elle se mit malgré elle à parler, à sourire, à manger à s’ouvrir comme une fleur qu’on aurait cru fanée par le climat trop rude se remet à éclore doucement au printemps. Le choc fut grand cependant quand il fallut descendre à la salle à manger, non pas de côtoyer d’autres « épaves » mais de croiser leurs pas alertes, toniques presque, alors qu’elle marchait à pas lents et lourds, la mine lasse et grave ployant encore sous l’effet des médicaments. Ces repas lui étaient pénibles, la tête lui tournait, que faisaient là tous ces gens apparemment bien portants et qui se comportaient comme des habitués, combien de temps allait-elle rester là, combien de temps avant d’être comme eux qui avaient l’air d’être normaux sans pour autant passer là-bas, de l’autre côté et qui  semblaient s’en accommoder comme d’une nouvelle société, une société pour détraqués où se renouent entre ses membres les mêmes liens les mêmes amours les mêmes haines que dans la vie, la vraie. Deviendrait-elle aussi une habituée ?

Un jour elle remarqua  à la table d’en face un homme encore jeune qui semblait plus atteint que les autres, moins « habitué » précisément, moins accroché encore à ce monde, plus décalé. A la fin du repas, elle s’approcha, il lui sourit et dans sa chambre le suivit. Elle s’assit sur son lit où il s’était allongé. Ils n’avaient rien à dire que le désarroi de leurs vies et l’envie d’en sortir mais tous les deux savaient des mots la légèreté impalpable de l’air et la lourdeur aussi indélébile qu’indicible des drames qui ont rompu le charme après avoir corrompu l’âme. Alors ils se taisaient se regardaient et leurs yeux disaient oui au bonheur un instant d’être là, entre « fous », et de s’aimer comme des fous, pourquoi pas. Le soir tombait, elle revint à sa chambre pour la distribution des médicaments, fit semblant de les avaler, attendit un moment et marcha lentement jusqu’à sa porte. Il l’attendait, ils s’attendaient. Ils se serrèrent l’un contre l’autre dans son petit lit et il se mit à la caresser. Ses sens avaient été si longtemps endormis qu’à peine il l’effleura, elle gémit de plaisir, se détendit, s’ouvrit, c’était si doux si fort aussi, elle sentait sous ses doigts ses chairs molles mouiller, se plisser, il descendit sur sa paroi vaginale, elle le fit s’arrêter juste à l’entrée, c’était son point le plus sensible, et y fit tournoyer et bientôt nager ses doigts avant de s’enfoncer en elle pour faire affluer son liquide encore en remontant et à nouveau s’attarder à l’entrée puis remonter et redescendre, elle oubliait, oubliait tout sous la joie chavirée de ses sens , s’offrait pour un instant à l’éternité enchantée du plaisir parce que c’était si bon que ça ne pouvait pas finir ses spasmes qui secouaient son ventre comme une barque en pleine tempête, elle n’était plus que ce sexe qui hurlait qu’on le fasse jouir vite, vite en appuyant fort, plus fort encore les doigts. Il comprit son désir mais choisit de descendre entre ses jambes et de mettre la langue en place de ses doigts libérés pour chatouiller ses petits seins. Surprise, elle tressaillit et puis n’y tenant plus s’abandonna  coulant chaudement dans sa bouche en tressautant et suffocant de ne pouvoir crier. Elle se sentait étrangement lavée, illuminée. Elle voulut lui donner son plaisir mais comprit qu’il lui avait suffi de le donner. Pendant trois mois, elle se blottit toutes les nuits dans son lit, jouissant du bonheur d’être aimée. Elle ne découvrit pas le secret de son mal et n’évoqua jamais le sien. Ils se reconnaissaient d’avoir été un jour mortellement blessés même s’ils en avaient réchappé et cela suffisait pour qu’ils aient envie de se réchauffer, se caresser, se regarder, se sourire. Ils s’aimaient pour être moins désemparés.

Les médicaments commencèrent à agir et on les diminua, ses pensées s’éclaircissaient, elle marchait d’un pas moins lourd mais ne savait pas plus qu’avant répondre à la question  du grand médecin en blouse blanche, à propos de ce qui décidément n’allait pas ! Incidemment, par une anorexique qu’on tentait de guérir en la forçant à manger dans le bureau d’accueil un plateau plein de victuailles qu’elle vomissait dès qu’elle rentrait dans sa chambre, elle apprit qu’elle pouvait parler à un « psy » mais qu’il fallait le demander. Alors elle demanda un « psy ». Il la terrorisa dès la première séance, en s’approchant si près à la fin, en la fixant si ardemment de ses yeux noirs de braise avant de l’embrasser, elle en était mouillée, souillée, qu’elle faillit avoir un malaise. Subtile stratégie pour soigner ou simple envie de soigneur, comment savoir ? Elle refusa de le revoir et demanda un autre « psy ». Ce fut une femme, elle rayonnait de beauté et d’intelligence, et réussit avec patience à lui faire démêler les fils enchevêtrés de son histoire, de son enfance agenouillée, de ses révoltes, de ses revanches, de ses victoires ses échecs et finalement sa déchéance.

Le moment de la délivrance approchait, l’étau se desserrait et pourtant son cœur se fermait à l’idée qu’un jour il faudrait partir, délaisser ces drogués ces désaxés ces affamés qui l’avaient adoptée, quitter cette société qui l’avait intégrée et s’envoler du nid douillet qui vous protège des autres là-bas, de ceux qu’on appelle normaux, mais dont vous n’êtes en somme que la victime sacrifiée, ne s’unissant que de vous rejeter et qui semblables à des corbeaux se nourrissent de la charogne des culpabilités de ceux qu’ils ont persécutés. Elle ne voulait pas les retrouver ces gens trop bien portants pour n’être pas malades et elle pleurait en y pensant comme elle avait pleuré, crié le jour où ses parents compatissants étaient venus la voir, pauvre chérie, ce qui heureusement mit fin à leurs visites.

Elle savait qu’il fallait partir mais luttait désespérée, crucifiée par le désir irrépressible de rester, là, accrochée à cette société de paumés qui se déchiraient ou s’aimaient comme ailleurs mais qui la reconnaissaient comme seuls peuvent le faire ceux que la vie a déglingués et qu’elle aimait comme seuls peuvent aimer ceux que la vie a blessés pour toujours, et même si un jour on en guérit, on n’en guérit jamais qu’avec des plaies ouvertes qui pour un rien se remettent à saigner et ça fait mal et on croit qu’on se meurt à nouveau alors on pleure on crie comme on écrit avec son sang et puis ça passe, une musique, un champ de blé ou la mer calme et bleue ou quelques mots, on croit qu’on peut revivre, mais pour un rien ça revient, vous étreint et ça passe, et revient, ça va ça vient, vous n’êtes jamais bien et vous là-bas de l’autre côté, vous n’y comprenez rien et n’y comprendrez jamais rien.

Alors aujourd’hui elle vous fait face et vous dit qu’elle vous hait.

Envoyez Envoyez