Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

La boyesse

Elle savait qu’ils appréciaient son teint « bronzé », sa poitrine opulente, ses hanches larges et ses lourdes fesses cambrées dont seules les africaines ont le secret, mais ce qu’ils ignoraient c’est qu’elle comprenait tout quand ils parlaient des « bonnes » ou plutôt des boyesses au cours de ces dîners faussement improvisés où les uns et les autres rivalisaient de mondanités affectées, mêlées d’une vulgarité qui l’écœurait. Elle feignait en effet de ne pas connaître le français ou pas bien et parlait essentiellement « petit nègre » et monsieur s’amusait à l’imiter en faisant rire toute la tablée, autour de laquelle chacun se sentait d’autant plus important que quelqu’un les servait, qui ne mérite même pas d’être regardé, seulement reluqué. Les femmes jouaient les mijaurées et le soir, quand Amina, qu’ « ils » appelaient niaisement « Minoucka » rentrait dans sa case, elle les imitait, à son mari et ses enfants, à « l’oncle » et aux nombreux cousins et puis tous s’y mettaient, y allant de leurs grimaces et accents, les uns jouaient à « missieu » comme elle le disait à monsieur, les autres à « Minoucka, toi vular ben sèvir nous », la phrase préférée de monsieur quand elle se présentait après qu’il l’eut  « sonnée » avec sa clochette argentée dont l’avertissement strident interrompait les conversations, occasionnant parfois comme un léger malaise, de la part des « nouveaux », rapidement balayé cependant par sa prompte arrivée, les mains calées sur les hanches, son large et carnassier sourire aux dents si blanches d’où s’échappaient les mots attendus « wi missieu », « ben missieu ».

Comme toutes les africaines, elle portait un « boubou » aux couleurs vives, presque agressives, si ample que toutes les mains des mâles convives auraient pu s’y glisser, enfin, c’est en tout cas ce à quoi invitait le maître de maison en s’esclaffant, et en mimant assez grossièrement les supposés gloussements de sa « boyesse » qui de sa cuisine, n’en perdait pas une, préparant, sans trop savoir encore comment, une belle vengeance. Elle n’aimait pas les blancs et comprenait qu’ils pouvaient aussi détester les noirs, mais elle avait appris le respect et qu’on n’a pas le droit, même en paroles, d’être exécrable envers ceux que l’on n’aime pas. C’est aussi ce que disait le grand-père, le vieux sage qui avait vécu en France, et que tous, un jour ou l’autre, venait consulter : il comparait parfois les prises de position racistes des blancs envers les Noirs et vice versa, à la discrimination politique dont la droite est victime de la part de la gauche et inversement. Il regrettait que d’un côté comme de l’autre, le ton fut exécrable, gonflé de haine et que les articles des uns ou des autres en soient par là,  discrédités, quand ils ne se réduisaient pas à ce ton-là. Les mots étaient comme des balles pour tuer ou en tout cas faire mal, seulement faire mal, au lieu d’analyser. Et pour ce qui est des blancs et des noirs, ce ton était une injure suprême, et davantage le ton des blancs envers les noirs qui ne faisaient que se défendre de leur humiliation. Les blancs cherchaient à faire de bons mots comme les journalistes cherchaient à faire un bon papier. Quand ils avaient trouvé, ils étaient satisfaits, incapables pourtant d’accepter pour eux-mêmes le quart des injures proférées. Ce qui était normal de toute façon puisqu’eux ne les méritaient pas. Ils explosaient de rancœur contre l’Autre, mais ça n’empêchait pas les lamentables lamentations sur l’humanité comme elle va et qu’on s’effraie de ses atrocités. Alors quand on pouvait rigoler, pourquoi ne pas, n’est ce pas pensaient nos gentils expatriés attablés.

Les femmes étaient redoutables dont le rire trahissait la jalousie et masquait la sourde méfiance envers leurs conjoints lorsque trop familièrement ceux-ci apostrophaient la boyesse dont la souplesse tropicale, naturelle et charnue contrastait avec la raideur européenne et squelettique de ces dames rivalisant entre elles du bronzage le plus « noir » pour cacher jusque dans les replis les plus reculés de leur corps, cette blancheur laiteuse, hideuse, pensaient-elles. Elles avaient raison de se méfier : leur bronzage flétrissait leurs peaux et leur donnait des regards égarés quand les négresses resplendissaient de leur teint de  bronze plus ou moins doré ou chocolat qui paraissait tendre leurs peaux et les garder jeunes longtemps. Et puis ce rire et ces dents blanches, cette stature, ce port hautain que leur donnait l’habitude de porter du poids sur leur tête et de marcher avec, des heures et des heures, ce naturel, qui y résisterait ? L’agacement des femmes ou bien leurs railleries n’avait d’égal que la décontraction des hommes dont les plaisanteries étaient moins ironiques que paillardes.

Quelquefois, sa femme en était sure, le maître de maison glissait sa main sous le boubou de Minoucka qui le servait en riant fort de cette douceur impromptue, exprès pour alerter l’épouse et se venger de sa superbe. Elle devait toutefois, pour ne pas se trahir, se retenir de réagir à leurs discours, leurs moqueries ou même aux descriptions voilées des « coquetteries » que certaines avaient su dispenser. Chacun en avait une à raconter, et d’un repas à l’autre, on racontait les mêmes en rajoutant ou plutôt en inventant de croustillants détails et ça donnait l’ambiance, qui sans cela aurait manqué.

Un après-midi, pendant que « madame » dormait, monsieur, de son bureau appela Minoucka, qui aussitôt se présenta, comprenant à sa face rougeaude et son regard tendu ce qui le tourmentait. Un thé, il désirait un thé, bien chaud, agrémenté de gourmandises, se dit-elle à elle-même apercevant ses doigts fixés sur sa braguette. C’est ainsi qu’il l’avait engagée en effet. Elle y avait consenti ne pouvant à l’époque s’autoriser à refuser, la vie de la tribu en dépendait. Elle décida alors de se venger. De la cuisine, doucement elle appela madame qui faisait suivre son portable partout, même aux toilettes, à croire qu’elle avait un amant dans la communauté des blancs. S’excusant de la déranger et détachant de son « petit nègre » bien étudié, les mots importants, elle la pria de venir vite, monsieur dans son bureau n’était pas bien. Dès qu’elle entendit ses pas légers courir dans l’escalier, elle prit son plateau, compta jusqu’à trois et pénétra dans le bureau. Madame lui faisait face, mais il ne la vit pas, tourné vers Minoucka auquel il tendait la main, prêt à l’agenouiller pour engloutir et  consommer le plaisir qui le durcissait. Elle laissa tomber son plateau, brisant la théière en faïence de madame, et le thé brulant se répandit sur les pieds de missieu dont les hurlements couvraient mal les vociférations de madame qui s’abattait sur lui.

Elle dut les séparer et choisissant ce moment-là pour prendre enfin son accent bien français, elle les traita de pauvres gens incapables de vivre un sexe épanoui sans fantasmes divers parfois pervers, sans violence et surtout sans mensonges.

Joignant le geste à la parole elle rendit son tablier, qu’elle n’avait plus besoin leur dit-elle, de nouer maintenant. Ils en restèrent muets d’étonnement, perplexes, et finalement furieux de n’avoir pu eux-mêmes lui « donner son congé », fureur qui les aida à se réconcilier d’autant que la théière brisée fut une aubaine pour détourner la colère de madame qui venait, c’était terrible, de perdre en un instant, la pièce maîtresse de son « service ».

Monsieur n’en demandait pas tant, et il se vit contraint, la nuit suivante de lui prodiguer ses caresses les plus réconfortantes.

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