Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

L’enchanteur

          Parce qu’il l’avait un jour désirée, et parce qu’elle avait aussi la fibre littéraire, il voulait, il aurait voulu qu’elle écrive des contes érotiques. Il pensait pouvoir, à défaut de les caresser, se réjouir de ses mots, comme il avait joui de son corps.

          Ils s’étaient connus, ou plutôt il l’avait connue au théâtre, pendant les répétitions d’une pièce que la troupe amateur dont ils faisaient partie s’apprêtait à jouer. Elle, elle ne l’avait même pas remarqué. Il lui paraissait même trop sérieux, presque austère cet universitaire barbu. Et puis, elle ne savait pas que les hommes pouvaient la désirer, être sensibles à son « sex-appeal ». Le désir masculin, elle l’avait refoulé : la faute au catéchisme de son enfance. En lui donnant la légalité, la conjugalité le rendait in-sensé : comme tel, le désir était pervers, donc, il n’existait pas ; ne devait pas exister.

          Mais les chemins détournés que ce refoulé emprunta, lui permirent de s’ouvrir et de succomber ; à leurs désirs.

          Son universitaire fut le premier, à succomber, et à la supplier pour qu’elle succombe. Elle était loin pourtant d’être belle, même si, elle le comprit plus tard, un certain charme pouvait la rendre attirante. Lui, n’avait physiquement rien pour lui plaire… Il évoluait en outre dans un monde qui n’était pas vraiment le sien, le leur. Ses amis leur semblaient affectés, snobs, même s’ils les fréquentaient un peu, son mari et elle. Enfin, au théâtre, au cours des répétitions de la fameuse scène qui les réunissait, elle le trouvait très gauche.

 

          C’était, pour tous les deux leur première expérience théâtrale. D’emblée, jouer fut pour elle une ivresse. Magie du théâtre : être une autre et y perdre toutes ses inhibitions, pour se donner autant que la réalité vous retient.

          Le regard des spectateurs la vengeait de celui qui depuis son enfance l’avait annulée, avilie, moquée. Il la réhabilitait. Comme elle eut en outre du succès, elle fut comblée. Lui, traînait sur la scène, comme dans la vie, un flegme que sa voix même trahissait. Il avait quelque chose d’insaisissable. Était-ce la vie privilégiée qui était la nôtre à cette époque – nous vivions en Afrique, au bord de la mer – qui le rendait si nonchalant, quand elle restait si tourmentée ? Un sourire désabusé plissait parfois ses lèvres ou ses yeux, comme s’il n’était jamais bien impliqué dans ses actes. Il regardait souvent à la dérobée, d’un air qui se voulait détaché, mais insistant, pourtant.

 

          Ce jour-là, dans les coulisses, relisant côte à côte leurs scènes, elle sentit ce regard : des regards à la fois furtifs et pesants, et elle se demanda ce qu’il pouvait bien lui vouloir. Je crois qu’il s’approcha d’elle, mais le souvenir lui manque de ce qui s’ensuivit précisément. Peut-être esquissa-t-il quelques gestes ? Elle revoit en tout cas ses regards et ses essais d’approche sans bien s’en émouvoir…Le lendemain, il vint la voir chez elle, pour une promenade en ville… Candide, elle le suivit et l’entendit, stupéfaite, déclarer qu’il était tombé amoureux. Cet aveu était le premier. Il fut le seul d’ailleurs. Quand elle l’avait connu, alors qu’elle était si « paumée », son mari avait représenté la bouée où s’accrocher pour éviter de se noyer. Elle lui devait la vie, elle lui devait tout, mais pas l’amour qu’il ne savait donner ou, en tout cas, pas comme elle le réclamait, un amour tendre, un bel amour… ! Elle avait trop rêvé sans doute à force d’avoir été niée.

          Elle fut donc interloquée par cet aveu, mais ravie aussi, bien qu’il ne lui plût guère. Ils se revirent plusieurs fois à la plage, mais toujours en compagnie de leurs conjoints respectifs avant qu’elle accepte, après bien des hésitations, de le rejoindre dans un hôtel en falafa à plusieurs kilomètres de la ville. Elle s’étonne aujourd’hui d’avoir pu lui dire oui tant son catéchisme lui sculptait une mentalité de puritaine. Elle se demanda d’ailleurs par la suite, après bien d’autres aventures, si quelque chose en elle ne relevait pas de la perversité ou de la pure inconscience. Elle ne prenait jamais d’initiatives ; comme au théâtre, elle endossait le rôle qu’on lui demandait de jouer et elle s’y donnait avec enthousiasme.

          L’hôtel en falafa était assez misérable. L’endroit était désert, parfait pour les amours coupables. Son amant exultait. Elle se souvient de son bonheur qu’elle l’ait rejoint : tu es venue, tu es venue, répétait-il, extasié comme devant une perle rare. Elle ne comprenait pas. Il était, à vrai dire, ivre de désir, mais prenant cette ivresse pour le paroxysme du bonheur et de l’amour, elle en restait songeuse et incrédule. Comment pouvait-on aimer si fort, et l’aimer si fort, elle ?

          Je savais pourtant ce qui m’attendait : que je me donne et satisfasse son désir ; je n’étais donc pas si candide ! J’avais, je le compris plus tard, la schizophrénie de celle qui espère en l’amour avec une sourde intuition du désir et surtout de la confusion spécifiquement masculine de l’un et de l’autre.

          Alors, je me donnai à lui sans retenue, sans penser à mon plaisir qu’il ne chercha d’ailleurs nullement à provoquer. Il m’aurait fallu des caresses, ces caresses auxquelles parfois les hommes répugnent, poussés par leur désir. Mais qu’importent les caresses : il me suffisait de le sentir à moi, et je jouissais non de plaisir, mais de posséder quelqu’un, de le tenir en mon pouvoir, de l’avoir entre mes mains, moi que dans un lointain passé, des mains polissonnes avaient déflorée sans vergogne. J’étais heureuse. Et lui n’en revenait pas.

          Ils se revirent plusieurs fois dans cet hôtel, puis à Paris, où il la prit sauvagement, sur une chaise, elle toujours docile et prête pour son plaisir qui était, à sa façon aussi, le sien. Elle aimait lui donner du plaisir : quand elle le caressait de sa bouche ou de ses mains, il la regardait de ses yeux extasiés de plaisir. Elle aimait ce regard. Alors, elle l’appela son enchanteur voyeur. Jusqu’au jour où sans qu’elle comprenne bien pourquoi, elle se rendit à un rendez-vous qui termina piteusement leur histoire. La vie et ses soucis sans doute… !

 

          Ils se rencontrèrent par hasard dans Paris, quelques dizaines d’années plus tard, et ce fut presque le coup de foudre, tant l’âge mûr lui seyait. Mais elle ne put jamais satisfaire son souhait d’écrire des contes érotiques.

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