Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

FANTAISIE

Alors qu’elle avait voulu dans sa jeunesse quitter la vie, elle retrouvait aujourd’hui qu’il était presque trop tard, un goût éperdu de vivre. Elle voulait s’enivrer, s’amuser, recommencer et elle s’imaginait avec l’un, avec l’autre des aventures fantastiques, des amours romanesques et coquines aussi, des voyages au bout du monde, au fond du lit, des rires, des extases, des « je t’aime », des promesses, des retrouvailles comme si devant elle la vie s’ouvrait, alors elle écrivait ces vies qu’elle voulait vivre et qu’elle pensait encore possibles agrémentant son triste quotidien de folies douces pour vivre avec un enthousiasme de substitution. Elle avait élu pour ses rêves, un ancien amant qui serait bien surpris de ce qu’elle lui faisait faire, l’ayant sans doute oublié, tant il avait collectionné les femmes, ou s’était maintenant rangé avec promesse de fidélité, mais il avait été son premier ou un de ses premiers, qui l’avait marquée, alors il devenait l’amour de ses rêves, celui qu’elle allait revoir et qu’elle aimerait cette fois, l’homme imaginaire avec qui bien mieux qu’autrefois  elle allait faire la fête, beaucoup plus émancipée que dans sa jeunesse où malgré sa conduite affranchie la culpabilité la rongeait de tromper son mari qui en faisait autant de son côté, mais à l’époque elle l’ignorait ou faisait semblant de l’ignorer en se persuadant qu’il était bien trop droit pour cela. A vrai dire elle se doutait de ses débordements mais justement ne s’en inquiétait pas tant elle le savait peu enclin à se croire amoureux malgré le goût du plaisir. Elle, en revanche, cherchait l’amour mais en s’offrant et sa manière de le trouver était de susciter non seulement l’envie mais l’illusion d’être amoureux. Cet homme auquel elle repense aujourd’hui non sans tendresse, lui avait déclaré son amour comme un jeune premier et elle n’avait pas résisté pour se sentir enfin exister. Etait- ce une illusion ? Elle aimerait dire que non.

Leurs amours avaient fleuri sous le soleil des îles où la magie de la lumière, des grands espaces  et du bleu de la mer fabrique le décor idéal d’un théâtre grandiose, propice aux effusions du cœur et aux explosions de la chair. Il se répandait en effusions, elle y répondait en le faisant exploser. Il se relevait ébahi de ces excès, qui lui procuraient une joie exubérante proche du délire. Elle sourit au souvenir de leurs jeux et du plaisir qu’elle lui donnait comme si jamais il n’en avait reçu d’aucune femme. Elle avait eu, c’est vrai, un triste passé qui l’avait initiée malgré elle aux choses du sexe peut-être d’une manière un peu abrupte, un peu perverse, mais pour elle, qui avait commencé par là, ce n’était que l’ordinaire de la chose. Elle avait appris peut-être la meilleure façon de les faire jouir, la science du point le plus sensible, du geste le plus sur, comme de tourner les doigts en haut du gland en tirant sur la peau et en léchant la fente, tout en massant de l’autre main le sexe dressé, mais finalement comment savoir, elle agissait, décomplexée,  à l’instinct ou plutôt attentive à leurs souffles, la montée de leurs plaintes, alors elle variait ses positions et c’était selon leurs réactions pour continuer avec le bout des doigts et l’autre main serrée et qui se promenait de bas en haut ou bien la bouche, le sexe engorgé jusqu’au fond et sucé à s’essouffler jusqu’à ce qu’il éclate enfin. Il en avait un bonheur fou et il disait qu’il l’aimait, ivre d’un désir satisfait comme si jamais on ne l’avait ainsi satisfait. Il se trompait bien sûr mais comme elle le faisait aujourd’hui avec un autre imaginé, qui lui ressemblait, pour animer sa triste vie, avec une autre on magnifie les plus communes sensations même s’il est vrai qu’on ne s’y habitue jamais et on s’invente une nouvelle vie en donnant à ces sensations une indéfinissable saveur qui dépasse, croit-on, les effets de la chair. C’est ainsi qu’il s’imagina être amoureux. Il le fut, pourtant, d’après ce qu’il lui dit tout au moins, avant même de l’avoir goûtée. Mais réelles ou imaginées les jouissances interdites ont le même pouvoir, d’illuminer, d’ensorceler. Et il avait besoin de la transgression qui est l’évasion nécessaire pour ne pas mourir d’ennui, pour ne pas s’abimer dans la répétition, sombrer dans l’habitude morne et tranquille qu’on appelle à tort la sagesse. Il transgressa, réellement.

Mais il n’est pas nécessairement besoin de faire des folies comme on dit, et le passage à l’acte est souvent d’ailleurs la fin du rêve. La folie est dans l’énergie que l’on met à vivre et à peupler sa vie d’intensité. Et rien n’est plus intense que les songes et la folie dont ils accompagnent votre vie.

Aussi elle s’accommodait de sa vie plate, et qui sait, peut-être toute vie est-elle ainsi, en accompagnant sa vie d’une intensité toute mentale où la musique la nature l’écriture lui donnaient des transports qui sublimaient sans doute l’absence d’autres extases. Elle s’était envolée vers des hauteurs qui la grisaient et elle planait, si haut si fort qu’elle craignait parfois de retomber, de revenir sur terre comme on dit et d’être terrassée par le goût fade des choses de la vie. Son mari était heureux de la voir si « bien », elle l’était en effet, mais il n’y était pour rien. Elle ne devait son bonheur qu’à elle-même. Il était tel qu’elle s’en étonnait. Elle était presque déchainée de bonheur, peut-être parce qu’enfin elle s’était justement délivrée de ses chaînes, de ses multiples chaînes. Parfois tout de même elle aurait bien aimé vivre réellement l’intensité de cet incendie spirituel qui l’enflammait et alors elle imaginait de le revoir, persuadée non d’être désirable comme elle avait pu l’être autrefois, mais de pouvoir l’être encore pour d’autres raisons.  Elle se sentait enfin plus sure d’elle, plus drôle, plus coquine, plus fonceuse, quoiqu’elle se demandait si la réalité, la réalisation de ses fantaisies ne la montreraient pas au contraire timide et sotte. Toujours cette peur de n’être pas à la hauteur. Alors quand elle doutait de lui paraître plus coquine plus drôle plus fonceuse et de le séduire autrement, elle se disait qu’elle avait vieilli bien sûr mais lui aussi, et qu’on pouvait toujours, si elle avait le dos tourné l’appeler mademoiselle, espérant qu’il soit encore un peu sensible au charme même décatie des anciennes maîtresses.

Ainsi se laissait-elle aller quelquefois à imaginer une rencontre, des fous rires, des rappels du passé tout en sentant pointer à terme la déception probable, parce qu’elle avait grandi justement et parce qu’elle savait que la plus grande illusion est de croire au bonheur de la possession, qu’il n’y a de joie que dans les morsures de l’attente et l’anticipation de la conquête. Mais qu’il était difficile de rester à la limite ! Elle se disait après tout que la déception succède à la fulgurance et qu’à craindre la déception on refuse la fulgurance. Alors elle l’appelait de ses vœux et elle s’y adonnait… en imagination espérant tout de même que vienne, que revienne le jour d’une réelle transgression.

Ce jour-là, elle lui montrerait qu’elle n’avait rien perdu de ses talents mais elle commencerait par inverser les jeux d’autrefois. C’est lui qui se plierait à son illusion d’être amoureuse et lui donnerait du plaisir et s’il fallait le guider dans les rivières de sa chair elle prendrait sa main et la laisserait se promener sur sa fente ou en elle comme elle le lui commanderait. Elle ouvrirait les cuisses et lui demanderait de la caresser doucement pour qu’elle mouille chaudement et de l’ouvrir brusquement en allant et venant bien au fond puis en sortant pour remonter vers le point le plus haut, puis descendre vers l’entrée rétractée des fesses déjà soulevées sous le plaisir, de revenir sur toute la longueur du sexe pour qu’il devienne fleur, une fleur un peu visqueuse, presque de marécage jusqu’à ce que n’ayant cessé de couler par saccades et se sentant prête à jouir, secouée de spasmes, le souffle court, elle lui demande de la pénétrer de se promener en elle et de l’attendre pour déchirer ensemble le silence de l’ivresse de leurs chants.

Ils feraient l’amour tous les jours, follement jusqu’à épuisement. Ils seraient pris de grands fous rires, et puis tout retomberait.

Aussi  elle se disait qu’il valait mieux imaginer.

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