Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Désir supérieur

          Elle ne s’aimait pas, se trouvant sotte et sans intérêt : on avait fait d’elle un singe savant : ses camarades flirtaient quand elle n’avait pour amis que livres et cahiers. Ils se moquaient et leur regard lui pesait ; douloureusement. Ils lui paraissaient détenir des secrets et des pouvoirs occultes, qui la rendaient admirative et la mettaient presque à leur merci. Alors, à vingt ans, elle décida, dans un élan de révolte et d’audace de fuir la famille dont la culture et les bondieuseries aussi, l’étouffaient. Elle voulait devenir comme les autres. Mais son éducation l’avait trop mal préparée : elle ne connaissait rien et surtout, rien des hommes, rien du sexe et encore moins du désir. La rencontre avec ce nouveau monde fut terrible.

          La sourde culpabilité de sa fuite l’avait fait dégringoler dans une anorexie suicidaire, qui pouvait passer pour les stigmates d’une vie débauchée : cela accentuait en effet ses yeux cernés, lui donnait un air paumé, presque drogué. Elle devint alors, à son insu la proie de quelques mâles pervers qui pensaient avoir affaire à une experte ou qui peut-être, exploitèrent son innocence après l’avoir flairé. Sans comprendre pourquoi, elle attisait leur désir et, sans que cela ne l’excitât, mais habituée à obéir, elle y répondait, soumise, sans mot dire. Et pourtant : salie par leurs demandes obscènes et leurs mains polissonnes, elle aurait voulu mourir ; mais ce qui la submergeait de honte lui donnait aussi un semblant d’existence : elle n’avait jamais eu d’importance pour les autres ; enfin, elle en avait. Et si elle s’endormait le soir, quand ils partaient, écœurée, épuisée, tremblante, le tube de gardénal auquel l’épilepsie l’avait habituée, serré dans ses mains, elle ne pouvait en finir. Sa torture, parfois, bien malgré elle, son plaisir, c’était son existence.

          De ce temps sans doute date cette incapacité à résister aux désirs des hommes et sa réputation de femme frivole.

          Elle était loin, pourtant de s’être émancipée et n’avait rien d’une dévergondée. Elle avait plutôt gardé sa timidité enfantine, et traînait un sourd mal être.

 

          Elle se souvient d’un de ses supérieurs hiérarchiques : avec lui, la partie n’était pas, comme avec les autres, tout à fait égale : il était son directeur et elle avait un respect naïf de l’autorité qui augmentait sa timidité quand elle avait affaire à lui.

          Elle se souvient de ce jour où, pour une question d’emploi du temps, elle dût se rendre dans son bureau. Sa timidité la paralysait ; elle se sentait gauche. Elle commença à lui parler de son problème d’emploi du temps quand, levant les yeux sur lui, elle le surprit la regardant fixement de ses yeux bleus. Ce regard durci par un désir impérieux se prolongea comme une requête à laquelle il n’était pas possible de se dérober. Elle fondit en un instant et se figea, prête pour la cérémonie qui s’annonçait. Une vague chaude envahit son ventre. Il se leva, s’approcha d’elle et l’attira à lui. Il commença à la caresser doucement sans la quitter des yeux, puis sous la montée ruisselante du plaisir qui la faisait plier elle s’abandonna, détresse et l’inonda.  Était-ce elle ou une autre ?

          Quand je sortis de son bureau, honteuse, les secrétaires, alertées par la longueur de « l’entrevue », me lancèrent un regard ironique que ma pudeur accusa, mais sans que cela suffise à m’empêcher de revenir. J’avais besoin d’amis !

 

          Elle revenait parfois le voir dans son bureau sous de faux prétextes, pour parler. Et elle parlait d’abord de ces sujets officiels dont on parle avec un supérieur jusqu’à ce qu’une phrase ébauchée, une remarque – d’elle ou de lui – suffisent pour que le regard s’allume avant les lèvres, pour qu’une infime lueur s’allume, la lueur complice d’une compréhension partagée qui procure un bref bonheur.

          Alors, elle pouvait parler : il avait perdu son masque – qu’elle abhorrait, son air impénétrable – qu’il quittait rarement toutefois, ou qu’il reprenait vite après l’avoir quitté, comme s’il regrettait de s’être donné. Elle parlait, mais elle savait, elle le voyait à son sourire, qu’il attendait aussi… Il ne cherchait pas son plaisir : la faire jouir seulement, le ravissait. Alors, c’est elle parfois qui allait vers lui, et se laissait caresser jusqu’au paroxysme.

          Elle se donnait, elle donnait tout. Elle aurait tout donné pour s’alléger de ce désespoir confus qu’elle arrivait mal à surmonter, qui l’oppressait et qui montait en elle comme une vague prête à éclater. Alors, l’espace d’une extase, elle ouvrait un chemin qui la menait hors du temps vers une éternité ensoleillée qui, toujours trop vite, s’écrasait sur les marches grises du temps ; et il fallait une nouvelle fois les gravir jusqu’au sommet d’une autre éternité.

 

          Elle vivait le plaisir avec bonheur, mais avec inquiétude aussi : dans sa chair et la chair de l’autre mêlée, dans la magnificence du plaisir et l’oubli qu’il procure, elle cherchait une âme qui l’accueille.

 

          Parfois, il n’avait pas le temps, ou l’envie, le temps ou l’envie d’être consolateur, et il restait Proviseur ; ou, c’était elle qui ne savait pas voir l’infime lueur qui l’aurait sauvée ? Alors, elle se levait, après avoir vainement cherché les mots qui avivent un regard, et elle partait sans même oser le regarder et en se promettant de ne plus jamais revenir : fuir au plus vite ; oublier qu’elle était venue et avait cru possible une rencontre au milieu du fatras administratif et des problèmes quotidiens à résoudre, qui remplissent une vie qu’il faut bien occuper, tout en sachant que toujours, manquera l’essentiel : toujours cherché pourtant, et seulement entrevu le temps d’un instant qui demande parfois tellement de temps qu’on préfère meubler le temps. Pour oublier.

          Mais, elle n’arrivait plus à oublier et la vie lui manquait parfois, comme un jeu qu’elle aurait à portée, mais dont elle aurait oublié les règles. Alors, elle avait peur. De ce qui allait suivre. Ou non. Peur que la vague éclate.

          Ce fut l’année du cyclone qui l’emporta.

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