Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Danse


Du haut de sa taille de poupée et de son poids léger si léger qu’elle aurait pu s’envoler, elle passait presque inaperçue et le savait mais il croyait qu’elle se croyait parce que toujours on la plaçait au centre des ballets pour éviter qu’elle soit cachée par les plus grands dont il était. Jaloux de sa notoriété, il n’avait rien pourtant à lui envier, lui qui faisait danser les « étoiles » dans les espaces les plus illustres, tournoyer leurs corps qui paraissaient vissés sur une jambe l’autre plié en équerre, regards écarquillés sourires extasiés bustes chavirés qu’il relevait d’un revers preste de la main, ses yeux impérieux dans leurs yeux qui se baissaient quand elle faisait à peine une jolie figuration dans des premières parties pour divertir, de mignons pas de deux et un et deux, des arabesques coquettes de débutantes. Bien sûr elle irradiait quand le rideau s’ouvrait sur sa taille élancée qui s’épanouissait en corole de tulle blanche comme une pâquerette, les bras relevés autour de la tête auréolant son port altier, et quand d’un côté puis de l’autre elle pointait ses jambes fuselées aux chevilles enlacées de la soie rose de ses chaussons de ballerine ou sautillait en entrechats de ci de là et déployait ses bras graciles en élançant les mains, doigts subtilement écartés majeur à l’intérieur on aurait dit deux papillons volants, les regards étaient médusés. Elle n’était cependant que mignonne, il était magistralement beau, elle scintillait, il foudroyait. Elle l’admirait et craignait son orgueil.
Elle avait commencé la danse à six ans comme de nombreuses petites filles de bonne famille à qui il est recommandé de donner dès les jeunes années un enseignement artistique, cours de dessin de piano puis de danse, c’est si mignon ces petites qu’on vient applaudir en fin d’année au spectacle de leurs chorégraphies un peu stupides et maladroites, chacune se regarde apeurée, ne sachant quel bras il faut tendre, le droit le gauche, lever la jambe ou bien tourner et l’une trompe l’autre brisant le rythme, on a eu beau répéter c’est toujours comme un bal de débutantes qui trébuchent, hésitent à sourire et ne se détendent que pour le salut de la fin, on est un peu gêné mais les costumes étaient très beaux et ces petites poupées aux cheveux tirés en chignons prudes derrière la nuque, mais coquinement maquillées ressemblent à de jolies demoiselles dont on peut être fier, « tu étais très belle » leur dit-on pour les sauver de la honte d’avoir mélangé les pas les mouvements des bras, et finalement elles repartent ravies.
A seize ans ses parents décidèrent de ne pas risquer l’inconvenance de continuer, cela pouvait avoir certains inconvénients, en grandissant les jeunes filles se font frôler la taille par des cavaliers mâles autour desquels elles entrouvrent les cuisses en élançant la jambe, se font élever en l’air par des mains palpitantes posées sur leurs fesses musclées, jambes écartées à l’horizontale parfaite au-dessus de leurs têtes et puis retombent doucement sous la soie de leurs doigts sur les hanches et l’un et l’autre frémissent le regard aimanté, les voilà seuls au monde, la chaleur de leur ventre accompagne leur danse et ce n’est plus une danse mais un appel une attirance, on se laisse emporter, on tourne et on tourne et on tourne, l’innocence bascule, il est temps d’arrêter. Danser, ce n’est plus de son âge. On l’en priva, elle s’étiola comme une fleur à peine éclose se ternit et se fane et pourrit sur sa tige. Pour chasser l’évidence, et taire le trouble de leur conscience qui pressentait qu’il n’y avait pas d’autre remède au silence où elle se terrait que la reprise de la danse, ses parents consultèrent exagérant leur inquiétude sur cette petite décidément bien étrange et qui semblait donner, depuis déjà longtemps en y pensant, de nombreux signes de dérangement, la mère en était sûre, sa petite souffrait de déviance et devait être soignée, en douceur évidemment, il ne fallait surtout pas la brusquer cette fragile enfant bien-aimée, et cependant la redresser, elle se faisait pour elle tant de souci que ses nuits se gonflaient d’insomnie, que ses jours se gavaient d’ennuis, elle frisait la neurasthénie, « il faut agir docteur et vite, je ne réponds plus de moi ». A quoi l’intelligent docteur répliqua que le déviant n’est pas toujours celui qu’on croit, ajoutant sans ménager la mégère déjà plongée dans un effroi méfiant que les émois adolescents artistiquement éveillés développent plus tard une sensualité aérée une scintillante sexualité spirituellement étoilée, chantante comme un feu d’artifice et fluide comme l’eau claire des rivières jaillissant des profondeurs chaudes masquées sous les mousses humides délicatement écartées. Le père moins borné sembla entendre l’allusion mais la mère irritée par cette poésie fausse et déplacée, se braquait, demandait des « cachets »,  alors en guise d’ordonnance, le docteur ordonna la reprise des cours, de la danse, rien que de la danse, une dose tous les jours matin et soir, c’était vital pour l’enfant bien-aimé, « avec elle dans trois jours vous reviendrez et nous aviserons mais je ne crois pas me tromper » dit-il terminant l’entretien en se forçant à un sourire bienveillant. Dépitée, révoltée même par tant de stupidité elle voulut se dérober, aller ailleurs consulter mais le mari s’interposa. Leur fille reprendrait la danse. Trois jours après elle revivait cette belle enfant.
Elle avait perdu provisoirement en souplesse mais non en grâce, le silence et l’absence subis avaient délié sa sensibilité et elle ne dansait plus avec ses muscles seulement mais avec son esprit aussi. Elle y gagna un charme que le danseur étoile magistralement beau cherchait à dénigrer comme si la mignonne, la délicieuse, pouvait l’éclipser. Elle s’aperçut qu’il n’avait pas changé. Il était le meilleur le plus grand, mondialement connu et admiré mais maladivement jaloux, ne sachant concéder à d’autres quelque succès même si aucune comparaison ne s’imposait.
Elle était de toutes parts courtisée malgré son jeune âge et les amitiés polissonnes à l’horizon se profilaient. Après les cours le jeudi et le samedi et malgré leur fatigue avec d’autres jeunes danseurs souvent plus âgés qu’elle,  elle partait et ils allaient chez l’un chez l’autre danser encore mais cette fois pour s’amuser, se défouler et finalement se caresser gentiment tous ensemble lovés les uns contre les autres et elle fut un soir à son insu si réceptive et si câline que sur son corps vibrant plusieurs mains mâles se croisèrent.
Elle n’était pas sexuellement préparée, son enfance corsetée l’avait maintenue dans une naïve fraîcheur, elle usait de son corps sans en connaître les trésors, le corps c’était la danse et le corps qui danse exprime l’âme disait sa mère, c’est comme un corps glorieux. Lorsqu’avec les années ce corps délié avait débordé sur son cœur et son âme, dès qu’une main la frôlait et qu’elle sentait fondre son ventre et sourdre une chaleur qui ouvrait ses lèvres intimes d’où s’échappaient des profondeurs quelques gouttes doucement tièdes invitant  à rejoindre la source par un déchirement brûlant, elle se disait, le corps exprime l’âme, alors ça lui rendait les yeux luisants, l’air accrocheur, elle pensait aujourd’hui en écrivant aux accroches cœurs dans les cheveux de son enfance, elle commençait en effet à accrocher les cœurs par le ravissement qui irradiait de ses yeux brillant de sensualité bousculée, ne demandant qu’à se donner, qu’à être partagée. Ses jeunes partenaires en étaient éblouis, tout aussi remués dans leurs corps mais seulement dans leur corps et ce soir-là leur instinct compulsif rencontra ses appels de tendresses, et elle eut la faiblesse de croire à quelques sentiments, ces sentiments dont on l’avait privée et qui avaient tellement tourmenté son esprit enfantin, torturant maintenant avec l’adolescence une sensibilité fragile soumise aux appels émouvants d’un corps bourgeonnant. Puisque le corps qui danse était un corps glorieux, elle crut que les palpitations qui l’agitaient comme lorsqu’elle dansait annonçaient le souffle étrangement troublant de l’amour. On ne fait pas l’amour, on s’abandonne à l’amour. Elle se laissa donc sans méfiance chatouiller ses petits seins, c’était délicieux, elle se contorsionnait déjà sous le plaisir, d’autres mains descendaient sur ses hanches et c’est en frémissant comme les peupliers  balancés par le vent, qu’elles les sentit entrer dans la fente de ses cuisses moites, ça avait le goût et le son du bonheur, c’était comme si ça chantait clair en crescendo, à l’intérieur elle était molle et chaude et les chairs sous ses lèvres étaient tendres et soyeuses, c’était ça la tendresse amoureuse sans doute, c’était ces infinies douceurs sur la courbe souriante et fleurie des marécages au bord de son accueillante demeure où l’on glissait capturé par le mystère profond d’une grotte où il faisait bon s’enfoncer et d’où on s‘amusait à remonter on y redescendait on en sortait on revenait et le jeu devenait plus rapide, vous y participiez en vous sentant chaudement choyée débordée transportée, explosée même quand on remontait pour vous lécher tout le long ouvrant votre petit bourgeon. Une autre vie s’ouvrait où la conscience se taisait laissant monter un chant à l’horizon de l’éternité ou d’un temps arrêté comme un instant démesuré qui  ne devrait jamais passer mais vous garder dans une bienheureuse paix où le corps se détend se soulève s’étincelle et chavire, plus rien n’existe qu’un délire des sens où s’effacent les traces, sales, du malheur. C’était cela l’amour ce transport lumineux éperdu de votre âme dans le chemin ensoleillé des sens, cette ascension fiévreuse et progressive et puis cette explosion et enfin cette extase soudaine dans l’espace aveuglant d’une paradisiaque inconscience où tout s’évanouit parce que ça doit toujours durer ainsi. Vous aviez découvert l’amour ou plutôt enfin on vous aimait, le corps vous l’avait dit, et la nuit qui suivit le retour de ce soir mémorable vous restiez éveillée, émerveillée.
Le lendemain alors que les filles qui l’avaient accompagnée, marquèrent moins l’ardeur ravie que la fatigue désabusée d’en avoir profité pour flirter ou coucher plaisamment elle fit une entrée radieuse en salle de danse, envahie par l’amour qui l’avait désignée, regardant souriante ses amis les garçons en essayant de deviner celui qui vers elle bientôt s’avancerait, l’embrasserait, dévoilant à son âme d’enfant mais aussi aux amis, le secret de leurs sentiments. Ils souriaient ou plutôt ricanaient et elle dût accuser, figée de honte et de perplexité, leur regard plus narquois que méchant, qu’elle interrogeait sans comprendre, désarçonnée, presqu’aux abois. Elle manqua ce matin-là tous ses exercices à la barre se faisant rappeler sévèrement à l’ordre, menacer même de ne pas participer aux ballets de fin d’année. Le sol ne portait plus ses jambes, « les pointes » lui faisaient mal, le grand écart la déchirait, l’arrondi de ses bras était lourd, ses mains ne volaient plus comme des papillons, elle enchaînait les gestes appris comme une mécanique sans vie. Son corps s’était abandonné et donné à l’amour, mais ce n’était rien moins qu’un corps glorieux, c’était un corps affreusement visqueux, défloré par des morveux, alors qu’elle espérait un amoureux. Elle perdit sa gracilité de poupée, sa taille élancée ses bras relevés ses jambes pointées n’étaient plus que des poses, son sourire était crispé, ses yeux n’irradiaient plus. Elle grimaçait bien plus qu’elle ne dansait.
On supprima ses pas de deux au devant de la scène et on la réserva pour des effets de groupe en fin de rideau. On ne la voyait guère, l’apercevant seulement par intervalles quand le hasard de la chorégraphie faisait se décaler les grands qui la masquaient, mais elle n’était qu’une anonyme, une fleur parmi tant d’autres. Lucas, le flamboyant perdit toute raison de jalouser cette ancienne petite fée. Elle n’était plus la princesse des premières parties, elle avait perdu sa magie, et délaissé son corps qui l’avait trahie. Elle s’absenta des cours refusant le secours des danseurs de son groupe qui l’avait abusée ou enfin initiée mais de manière trop abrupte et si contraire à la beauté dont elle s’était crue inondée mais dont son corps seulement avait été mouillé. Ses années de danseuse et son éducation ne l’avait nullement préparée au corps esseulé, aux corps qui font l’amour mais restent seuls et sans amour. Elle avait imaginé qu’on l’aimait et seule, elle les avait aimés offerte à leurs pulsions, leur compulsion, et c’est ainsi qu’à ses dépens elle apprit que le corps et l’esprit ne marchent pas toujours ensemble ou bien qu’il faut savoir entendre leur écart… Son corps en fut paralysé, son esprit étouffé.
Lucas dont la jalousie n’était que l’envers d’une reconnaissance émerveillée, finit par s’inquiéter. Il lui rendit visite mais se fit rabrouer par ses parents, sa mère surtout qui se vengea sur lui de sa sotte méfiance envers cet art douteux dont elle avait voulu l’éloigner, mais en vain et  le résultat s’écria t’elle c’est qu’elle ne mange plus et n’a plus l’air de voir personne, prostrée dans un fauteuil toute la journée. Lucas était beau. Il usa de son charme et de son titre de danseur étoile en même temps que de maître de troupe, et il fit de leur fille de telles louanges que la mère acariâtre se calma et accepta de l’introduire auprès de sa fille. Il s’alarma : elle était décharnée, livide, absente. Elle ne l’avait même pas entendu entrer. Alors il se baissa pour être à hauteur du fauteuil, lui prit les mains comme pour la réchauffer mais elle leva vers lui des yeux mortellement blessés, mouillés de pleurs, des yeux qui ne parvenaient plus à implorer la compassion des yeux qui disaient c’est fini. Il planta son beau regard bleu dans le sien ce regard qu’elle craignait mais qu’elle avait tant admiré malgré sa superbe et murmura simplement  « tu nous manques, reviens ».
C’était trop tard, elle ne reviendrait pas. Elle avait fait jouir des corps et séduit des regards, on avait réjoui son corps, mais elle était brisée. D’ailleurs, n’avait-il pas pressenti qu’elle était trop petite, trop petite pour être aimée, qu’elle ne méritait pas vraiment cette considération médusée dont elle avait un temps été l’objet ?
Plus tard, beaucoup plus tard, après que son corps mal séduit eut triomphé de son esprit meurtri, elle osa quelques pas comme on écrit des mots pour libérer le mal et faire danser ses rêves. Parfois pour se sauver elle imaginait qu’elle brillait comme les « étoiles » de son enfance et méritait des louanges extraordinaires mais avec l’idée fixe qu’elles étaient mensongères. Elle était passée à côté de sa vie. Elle n’avait pas choisi.

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