Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Coquette

« Vous disiez aimer les coquines les coquettes les croqueuses d’hommes, ah bon vous les aimiez, vous les aimiez vraiment ? Vous les aimiez parce qu’elles vous souriaient et tout vous souriait comme dans les romans où l’héroïne n’est pas antipathique sans que jamais vous sachiez vous demander pourquoi elle ne l’est pas. Il suffisait qu’elle vous convienne et qu’elle se donne et qu’elle ait l’air d’aimer les hommes pour être sympathique et si elle criait gare vous lui refusiez vos égards, décidément elle est peu sympathique. Vous étiez si heureux d’être repus d’amour, tous les deux pensiez vous puisque vous vous l’étiez. Vos yeux étincelaient, son petit corps sexy dans la rue vous tenant par la main attirait les regards envieux de vos frères ennemis, vous vous sentiez un coq, fier, d’être celui qu’elle a choisi, fier d’être séduisant et rassuré de vous puisqu’elle vous a choisi, vous a choisi ? Vraiment ? Vous les aimiez parce que vous pouviez les baiser parce qu’elles aimaient s’offrir vous faire jouir et vous les faire jouir aussi si elles le demandaient, pourquoi pas en effet, il n’y a rien à redire au contraire bien sûr, mais avez-vous songé pourquoi elle se donnait, pourquoi elle vous suçait, vous titillait des doigts, pourquoi elle s’ouvrait pour vous laisser entrer pourquoi même elle recommençait quand elle voyait votre dard à nouveau se lever, s’ériger en vainqueur qui impose sa loi, pourquoi se demander pourquoi, et puis quoi elle aime ça puisqu’elle le fait à n’importe lequel qui course la femelle et en dispute la conquête aux autres coqs de son espèce. Et vous vous pavanez d’être celui qui la possède, celle qui aux yeux de tous est désirable, d’avoir à votre bras, à votre queue celle qu’ils voudraient épingler, et vous l’aimez à proportion du nombre de ceux qui voudraient vous la disputer. Elle est à vous et elle vous fait bander mais vous osez dire que vous aimez les femmes qui se donnent d’instinct et suivent leur désir. Vous fêtiez ainsi la coquette et prétendiez l’aimer sans vous interroger jamais sur les raisons de son offrande ou de son goût de seulement vous séduire,  justifiant votre propre désir par la libération aujourd’hui du désir féminin et « l’émancipation » des femmes. Ainsi votre corps sexe en l’air endormait votre esprit pour ne pas faire la différence entre une femme et une autre, pourvu qu’elle semble par le mâle attirée, si ce n’est au niveau de ses fesses de la courbe des reins ou de son déhanché chaloupé et aussi de ses seins plus ou moins opulents. Les femmes aujourd’hui dirigent leur désir, ce n’est plus comme avant, disiez-vous, l’opprobre qu’elles méritent mais l’honneur au contraire. On lui décocherait si on pouvait les palmes du mérite à celle qui enfin se donne par instinct, suit son désir vers l’homme qui la scrute, il est si beau, ses yeux sont tendus du désir de sa bitte, elle ne résiste plus, mais celle-là vous êtes vous interrogé monsieur pourquoi elle ne résiste plus, elle aime ça dîtes vous, elle est émancipée et c’est bien, ah bon elle aime ça, comment le pourrait-elle petite fleur exsangue dont le pistil pas encore butiné avait ployé jadis, sous l’invasion d’insectes en rut les ailes du désir déployées plantant leur dard au cœur de ses pétales, elle avait eu très mal mais elle n’était plus seule sur cette terre abandonnée où on l’avait jetée, ils revenaient et tous les jours ils revenaient bourdonner autour d’elle, ça rompait le silence qui l’étranglait et alors elle aimait ce chant lorsqu’ils affluaient et montaient, l’ensemençaient et elle s’ouvrait, elle s’offrait éclatante, enfin autant qu’elle le pouvait, ça lui faisait un peu de sève qui coulait, ça l’aidait à se replanter, mais dès que vous partiez c’était un saule pleureur, elle était inondée elle allait se noyer dans l’eau saumâtre de ses pleurs à la recherche de plantes vénéneuses qui l’auraient infectée pour finir étouffée, heureusement vous reveniez, tellement myope que fourrageant les marécages vous la piétiniez, la douleur lui redonnait un semblant de vigueur, elle reprenait son souffle, palpitante, suppliante « vous me voulez monsieur, vos yeux l’avouent, prenez-moi donc, je vais mourir alors oui, faites moi exister je suis à vous sur vous, vous avez l’air heureux, je suce bien n’est ce pas, ma grotte est chaude et humide à souhait, et je vous fais jouir quatre fois plutôt qu’une, je vous plais ? Alors c’est bien j’existe un peu, si ce n’est vous, je reviendrai demain, vous pourrez butiner à loisir, appeler même vos confrères, ce n’est pas que j’aime ça, comment donc le saurais-je, simplement je veux, tout simplement qu’on ait l’air de me voir et de me désirer même si au fond de moi je sais sans vouloir le savoir que je n’existe pas et que ce n’est jamais ainsi que l’on peut exister, que l’on peut vous aimer ». Enivré de son parfum dont vous vous étiez aspergé, comme un paon chatoyant fait la roue vous avanciez l’air vaniteux vous rengorgeant de petits cris aigus signalant la victoire «  Voyez comme ma belle est coquette, vous l’aimeriez n’est ce pas, elle a le sexe dans les yeux qui luisent comme il coule mais non c’est moi qu’elle a choisi c’est  moi qui détient le pouvoir, le pouvoir de séduire».
Ainsi l’alpaguait-elle quand elle se sentait dévastée par son discours de mâle qu’il justifiait par le recours aux combats sans merci et sanglants de nos ancêtres primitifs pour conquérir les femelles.

Que lui arrivait-il, elle qui redonna confiance à tellement d’hommes sur leur pouvoir de séduction, elle les aurait presque rendus jaloux d’être si désirable aux yeux des autres.

Elle avait simplement tout simplement fait semblant, semblant d’être légère, semblant d’aimer le sexe, semblant d’être coquine, ou plutôt, elle n’avait pu faire autrement. C’était du temps où elle vivait dans les îles. Bien sûr son corps était charmant, on la disait sexy mais le malentendu ce fut qu’on crut qu’elle en jouait, qu’on crut qu’elle aimait ça. Elle n’aimait pas ça, c’est  eux qui aimaient ça.

Ils se servirent de son corps, elle se servit de leurs désirs obsessionnels pour se faire accepter, pour réparer le mécanisme détraqué sous son corps de poupée alors qu’elle n’avait pas vingt ans. Enfin elle ne savait plus si oui ou non elle aimait ça puisqu’on lui avait fourré dans le crâne après l’avoir fourré ailleurs que dès qu’un homme vous regarde c’est ça qu’il veut et vous êtes ça, vous n’êtes plus que ça. Elle avait commencé dans la vie reniée, jetée au trou, aux flammes de l’enfer puisqu’elle n’avait que dédain pour le ciel et les anges et le sourire de l’enfant ! Alors elle avait fait du trou sa petite demeure, on voyait bien son trou mais elle on ne la voyait pas alors elle fut un trou, où à huis clos bien au chaud on venait se réchauffer bien qu’il faille y descendre comme on descend dans une cave bien humide dont les murs suintent de pourriture, c’était petit tout petit, on écartait l’entrée toujours grasse sous les mousses et une chose dure fonçait à l’intérieur, on y allait on y venait on y valsait et ça tournait et ça chantait et puis enfin quelque chose giclait comme un jet d’eau qu’on aurait déclenché. Les murs du trou se couvraient d’un liquide visqueux,  elle suffoquait souvent, ça manquait d’air et elle coulait des larmes et ses yeux se creusaient de cernes gris témoins des nuits sans fins passées au trou, des jours aussi, elle voulait en sortir mais y avait pas d’issue, c’était comme un cercle vicieux, on y tournait dedans comme une bête affolée et puis il fallait bien se rendre. Alors elle aménagea  sa demeure, la rendit accueillante, proposant toujours des sucettes comme mise en bouche avant de commencer la visite. Mais tous les visiteurs se ressemblaient et aucun n’avait l’air de la voir trop occupé à déguster sa sucette. Ils aimaient tous les mêmes choses, qu’elle dandine des fesses, ça animait leurs doigts qui venaient sous sa jupe la caresser, la faire mouiller puis enserraient sa fente avant d’y pénétrer et de lui décrocher des plaintes et des gémissements. Et parfois malgré elle, ça montait, ça chantait et ça la délivrait d’elle-même un instant. C’était sa vie que laisser  visiter son trou sans payer ou alors c’était à elle de payer sans qu’on lui ait eu rien donné.  Avec le temps elle élargit son trou, il se fit plus béant, il devint moins obscur, elle en sortait un peu, mais quand on a vécu enfermé dans l’horreur d’un trou noir on n’en sort pas indemne, la vue est déformée et même à la lumière quand un homme passait, souriait, elle ne voyait de lui que cette chose dure et elle pensait qu’il l’appelait alors elle lui ouvrait la porte. Et puis elle en avait besoin à force, enfin, besoin plutôt de ce qu’on rêve d’éprouver quand le corps se soulève. Alors elle allait le chercher le provoquer ce sentiment, elle faisait la coquette, imaginant que l’autre aussi éprouverait en jouissant cet élan qui ferait voir ce que l’on est au-delà de ses fesses, mais elle avait disaient-ils le sexe dans les yeux, était-ce vrai ou seulement pour eux l’occasion de baiser et puis de s’en aller liant le plaisir à l’absence ? Elle comprit en tout cas qu’elle ne pourrait se faire aimer sans consentir à se faire baiser, alors elle les aguicha avec à chaque fois le tendre espoir qu’on sut la voir. On aima donc son corps là-bas sous les tropiques, sa tête échevelée, bouclée, son air de fillette distraite qui lui donnait quelque malice où ils reconnaissaient le signe désiré. On n’était plus dans l’univers obscur et si étroit de sa première demeure, on vivait d’ailleurs à l’extérieur, à la lumière du soleil, le jour chatoyait, la mer étincelait, et ça vous ranimait, ça vous donnait du souffle, on ne vous aimait pas mais on avait envie de vous comme ils disaient, vous en étiez blessée mais il n’y avait rien d’autre à faire pour exister un peu. Alors elle y prit goût, enfin c’est beaucoup dire, elle ne pouvait pas résister et même quelquefois c’est elle qui traquait leur pudeur et leur fidélité à laquelle sans elle ils n’auraient jamais dérogé. Ça lui donnait de l’importance à moins que ce fût un prétexte pour masquer sa nature perverse ?

Le jour, beaucoup plus tard où elle leur raconta fièrement ces aventures tropicales, ces infidélités, ces érotiques jeux où elle se décrivait livrée sans retenue à leur désir qui était aussi le sien disait-elle parfois, elle comprit mais trop tard qu’ils n’avaient entendu que ce qu’ils voulaient entendre et se sentit flouée une deuxième fois. Dans ses histoires comme dans la vie on voyait dans ses yeux le désir d’exciter le désir, le désir de baiser, alors qu’elle voulait aimer à la mesure de celui qui l’aimerait. Evidemment comme toutes les femmes elle se sentait flattée qu’on la regarde au bras d’un homme et comme les coqs de basse-cour, elle aussi avait connu cette narcissique fierté quand ses sœurs ennemies jetaient des yeux gourmands sur son si bel amant bien moins baiseur que beau, d’ailleurs, si elles savaient. Bien sûr elle aimait plaire, mais aux hommes et aux femmes, elle aimait plaire pour être reconnue,  elle voulait leur regard leur estime au-delà du désir et du sexe qui l’accomplit, même si elle en jouait, alors cela passait évidemment par le charme du corps, cet air si pétillant, et ces yeux pleins de feux et ce buste élancé ces épaules musclées et ces seins haut dressés et ces hanches galbées et ces fesses bien rondes et ce cul bien cambré, c’est ce qu’on voit d’abord, mais à moins d’être aveugle cela passait aussi par ce je ne sais quoi, ce presque rien qui captait captivait vos pensées au-delà de son buste au-delà de ses seins et de son petit cul, lorsqu’elle vous regardait et lorsqu’elle vous parlait lorsqu’elle vous écrivait lorsqu’elle riait aussi de ce rire enchanté ou quelque peu forcé, quand elle était ou navrée ou blessée de vos excès, et vous la regardiez si vous saviez la voir, vous la vouliez alors, et toute entière, au-delà de ses fesses et de sa taille fine, vous désiriez la caresser bien sûr mais l’attendrir aussi, l’approfondir, l’accompagner, être là auprès de ses émois, de ses effrois aussi, ne plus rien ignorer de ce qui la tourmentait, il vous semble que vous l’aimiez et que par cet amour vous l’auriez convoitée, même laide, ratatinée, les seins flapis, les hanches déformées, le cul en poire, elle deviendrait ainsi quoiqu’il en soit, pourvu qu’au-delà de ce corps qui se joue bien de nous elle garde sur la vie et les choses et les gens ce regard clair sans fard où brille une élégance de diamant.

Vous, vous aviez vu cela et ça remplaçait tout, alors tout était bon pour vous et même si vos mâles frères ne la reluquaient pas, vous l’aimiez plus que tout. C’était vous qu’elle voulait et qui peuplait le récit de ses rêves. C’était vous qu’elle racontait, quelqu’un pour qui le désir dévastait et les ventres et les cœurs mais où étiez-vous donc, qui étiez-vous, existiez-vous seulement ?

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