Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Cercle

          Elle écrivait, faisait rimer les mots, ils étaient ses merveilles, elle les faisait chanter, ils étaient son écho, les faisait danser, ils étaient ses voyages vers des rivages enchantés, inespérés dont sa vie avait désespéré, elle avait cru grâce à eux se sauver, avait pensé qu’ils la menaient où elle voulait aller, la redressant là où naguère elle avait trébuché, elle les avait utilisés, à sa façon à elle, toujours plaintive et pleurnicharde en effet parce qu’elle avait été blessée manipulée, jetée émotionnée commotionnée chavirée, les sens en l’air comme leur sexe, et en extase, alors, comme dans ces moments-là son âme était ailleurs, elle l’avait égrenée crûment, sa chanson triste et lente et délirante, n’hésitant pas à dire le corps touché, les doigts les langues et les sexes mêlés, les humeurs les moiteurs, les peaux tirées, les chairs soyeuses, les reins qui se cabraient, le ventre soulevé, léché ou pénétré, le désir qui montait et qui vous emportait, vertigineux vers des hauteurs immaculées où vous n’en finissiez pas de chanter, et d’être désarticulée, éblouie par l’éclat des sommets où l’ivresse éclatait, les yeux écarquillés. Une démente et bondissante jouissance que vous aviez vécu, mais d’où le cœur était absent, un corps à corps brûlant à contre cœur ou pire, vous déchirant le cœur, recousu quelque peu par ces mots, ces mots rimés, chantés dansés, d’où s’élançait votre pensée, entrant dans votre chair, or voilà que certains aujourd’hui, sans vergogne lui en faisaient reproche alors les mots, en elle se figeaient et ne l’entraînaient plus au-delà d’elle-même et n’engendraient plus le vertige, ne roulant plus dans le torrent des phrases comme elle avait roulé à la renverse dans le mitan des lits, elle se sentait larguée abandonnée, comme arrivée trop tôt au bout de ces paroles qui sans elle s’étaient déroulées, la délaissant, soudain interloquée, et elle s’interrogeait, elle se frottait les yeux, il fallait réveiller sa pensée assourdie par ce qui se disait, il fallait rallumer les mots et tant pis s’ils n’étaient pas choisis, ce serait les mots de sa vie, il le fallait afin que l’horizon ne vire pas au noir et pour ne pas se demander si c’est le matin ou le soir, il fallait pouvoir suivre aveugle la pente des paroles, se baigner dans le courant des mots, et s’y régénérer pour éviter de se noyer dans les flots du passé qui la tourmentait, elle n’avait rien à attendre si ce n’est des paroles alors laissez-les lui, si elle pouvait encore parler elle ne périrait pas monstrueusement solitaire comme chacun d’ailleurs qui se raccroche à ce qu’il peut pour oublier, mais c’était une âme mal née qu’on ne pouvait aimer ou qui jamais ne se sentait aimée comme il fallait, même non malmenée, enfin c’était ce qu’elle vivait alors les mots pour remplacer et dire le gémir et le frémir heureux, vécu, mais pas comme elle l’aurait voulu, choisi et maîtrisé, alors les mots, rendez-là à elle-même, et vertement s’il faut pour qu’à la fin elle puisse dire le sexe beau quand il est comme il faut, beau, car même réussi, il ne l’est pas toujours.

       Son bonheur s’en allait, on voulait la faire taire, enfin on lui disait plutôt tes mots ne disent rien, ils disent mal et beaucoup trop pour presque rien, alors écrire, elle ne savait plus, elle ne le pouvait plus ou seulement pour dire qu’elle ne pouvait rien dire. Mais le silence en elle hurlait plus exigeant que celui du plaisir, ça l’habitait, ça l’obsédait, il fallait le crier ce qui l’avait rongé en la faisant jouir, il fallait continuer, elle froissait des mouchoirs, mais les larmes coulaient, de ne pouvoir cette fois extirper les douces et douloureuses caresses enflammées du passé, cercle vicieux, elle n’en sortirait donc jamais, elle avait d’abord dû se désoler d’avoir à s’efforcer pour dire comme il fallait ce qu’elle avait à dire, enfin quoi pour parler, et quand enfin désinhibée, elle y avait entendu sa voix, et s’était élancée sur la pente des mots qui la vengeaient, ça lui avait déplu à lui, il s’en était fallu de peu qu’il mette son veto, aussi elle se pétrifiait et coulait entraînée par les flots d’un océan qui la noyait, elle allait disparaitre, et les mots seraient son tombeau.

       Que faudrait-il pour qu’elle se réanime, pour que dans son esprit à nouveau se bousculent les mots et la basculent en réorganisant des récits glauques ou bien légers ou résignés, parfois désespérés comment faire autrement, ou bien frivoles mais traversés toujours de la plaie du plaisir, de la jouissance des ventres où saignent des blessures quand la chance a manqué ou quand le rêve où on a trop goûté a empêché d’aimer toute réalité même la plus joyeuse, où l’abandon heureux est pris, le temps d’un instant infini sur le malheur des jours, des désunions ou des couples qui durent, sourds à leur désunion ?

       Il faut reprendre la parole, comme si rien ne s’était passé, il faut dans l’ouverture immense de sa vie décrire ces caresses étrangères qui lui furent des plaies, ces plaies dont on dit qu’elles enfantent les songes, les joies aussi, celles éphémères du plaisir, dont la brièveté ne transparait qu’après, c’est le bonheur des corps à corps qui savent entre eux se dire ce que la vie, souvent ne sait pas dire ou bien ne permet pas n’étant jamais à la hauteur du rêve. Oui elle redisait toujours la même chose et c’en était très agaçant mais beaucoup moins le savez-vous que ce qui résonnait en elle dans sa chair triturée déchirée, trop beaucoup trop. Elle l’avait déjà racontée son histoire, l’euphorie du plaisir à son corps défendant, la volupté volée, engendrée provoquée où elle s’était vautrée, avec terreur mais dévorée d’enchantement. Elle l’avait déjà martelée, c’est vrai mais il fallait à l’aube de vieillir se souvenir encore pour adoucir peut-être, parce qu’en effet le regard à distance est toujours indulgent. Aussi, entrer dans le sentier des mots avec les doigts crispés sur le clavier de sa pensée, prêts à la caresser, s’y promener ou vite ou lentement selon l’inspiration et le jaillissement de ce qui est là et qui attend d’être sorti des profondeurs, saisi juste à point, oui c’est ça exactement qu’elle voulait, oui les doigts, courant sur le clavier, vous avez épousé son désir, mais il faut continuer, jusqu’à épuisement, pour témoigner, pour retrouver d’une main qui supplie ce que le temps a pris, violé, et conjurer l’hiver de la réalité pour à nouveau faire briller le soleil de ses rêves, et enfin s’évader, et puis aussi, comprendre :

       Elle allait dans la vie comme on part dans la nuit, un peu aveugle ou possédée, déposant ses chagrins à l’ombre des ruelles ou des sentiers obscurs et bravant l’inconnu, audacieuse et légère, habillée des lambeaux du désir et saignant dans sa chair des plaisirs diaboliques, sacrifiée sur l’autel des délices jusqu’au petit matin où les réjouissances prenaient fin. Elle se grisait, elle palpitait et si son cœur s’y brisait, elle songeait qu’elle s’élançait troublée vers les cieux de la chair bienheureuse, qu’elle invitait dans son jardin fleuri, accueillant, à l’humus odorant et que chacun, après s’être couché dans ses buissons ou avoir effeuillé ses pétales s’en allait sensuellement satisfait après l’avoir épanouie. Elle rêvait qu’Ils la couchaient, elle leur disait, doucement, prends le temps, prends ton temps et donne moi ton temps, renverse-moi, ouvre moi doucement de tes doigts seulement, écoute mon souffle et mes humeurs qui m’assouplissent, voyage en moi jusqu’à ce que je devienne fleuve et si tu as pu attendre, viens t’y noyer et couler avec moi, tu découvriras un palais et des lampes partout, ça brillera, ça brûlera et de loin des carillons festifs chanteront la victoire.

       Quand elle voyait des amoureux, elle se disait qu’eux n’avaient pas besoin de rêver, que leurs nuits projetaient moins d’ombre que ses jours gris, qu’ils parcouraient la vie comme on foule un tapis de velours, rouge, étincelant flamboyant, qu’ils s’avançaient triomphants, dans les allées royales de châteaux prestigieux, lumineux et chaque jour c’était Versailles, on s’y soûlait, au champagne mais surtout à l’amour, et ils avaient le sexe heureux non seulement du plaisir, de ce plaisir de la mécanique des doigts des lèvres des postures coquines chaque sexe dans la bouche de l’autre, comme si chacun y mangeait, y buvait en tressautant déchirant enfin le silence d’une bienheureuse plainte, c’était ce plaisir-là bien sûr mais elle s’imaginait qu’il leur parlait aussi d’eux-mêmes, que leur chair murmurait gémissait puis chantait et criait la musique de leurs « je t’aime », ou, c’est pareil, que leurs je t’aime rendaient magiciennes leurs chairs, et inutiles les plus techniciennes conversations des corps ou plutôt que leur art était naturel.

       Un jour elle la vivrait cette magie, allant de l’écrit à la vie pour s’évader de sa prison, quitter le cercle enfin et s’élancer comme un oiseau vers un autre horizon, un pays inconnu où l’insomnie est douce, douce et le sommeil léger, aux réveils bienheureux.

       Un jour, mais quand ?

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