Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

BONHEUR

Elle souriait en pensant que pour les mâles grossiers le seul plaisir ne vient que des ébats physiques. Non qu’elle les dédaignât mais elle ne pouvait caresser ou se faire caresser sans se raconter des histoires pour sublimer l’obscénité des gestes ou plutôt ce que son éducation avait sali, son éducation mais aussi des hommes primaires qui lui avait fait détester l’idée des gestes de l’amour.

Depuis ce temps, le temps de sa jeunesse flétrie, elle refusait l’image des corps entrelacés, des sexes emboités, des bouches aimantées. Au cinéma les croupes cambrées, les têtes renversées, les jambes entrecroisées, les yeux mis clos les souffles courts, les soupirs les plaintes les airs ravis, enfin cette danse érotique qui n’en finissait pas, était pour elle insoutenable et ridiculement inutile. On lui avait tellement extorqué, ou infligé ses premiers gestes, son corps en était tellement meurtri que lorsque ces images défilaient sur l’écran son premier mouvement était, fermant les yeux, de les recouvrir d’un blanc, à la recherche sans doute de la virginité perdue à son insu. Qui n’a jamais été bafoué ne peut comprendre la recherche de la pureté et surtout pas les chemins pour cela empruntés. On n’est vraiment épris que de ce qu’on vous a volé. C’est pourquoi  désormais pour éviter d’être violée, elle se donnait quand elle se sentait désirée. S’abandonner, était une manière de rêver, sa manière de rêver et de se raconter qu’on l’aimait, ce qui lui valut une réputation bien peu méritée de femme à hommes. Elle repense à cet homme qui sous le soleil tropical d’une longue période de sa vie, l’avait choisie et qui lui dit bien plus tard qu’elle aimait, n’est ce pas, exciter le désir… Oui peut-être mais il y avait tant de choses dans ces appels, que de le dire ainsi était une belle erreur, cruelle et un outrage à ce qu’elle avait vécu bien avant de le connaître, qu’elle lui raconta d’ailleurs, ne suscitant chez lui que des fantasmes alors qu’elle demandait un peu d’amour à travers les caresses qu’elle lui prodiguait, persuadée qu’il faut s’offrir pour qu’on vous aime, s’offrir et donner du plaisir. Et comme l’homme qui a joui s’imagine toujours que la femme a connu l’extase aussi ou plutôt l’oublie dans l’apaisement ravi de ses sens, elle ne jouissait pas. Il fallait pour cela qu’elle puisse se laisser aller, qu’on ait pour elle aussi, à travers son corps donné une vénération presque sacrée pour que le désir monte et s’accomplisse comme une symphonie. C’était pensait-elle une question d’état d’esprit. Elle se trompait. Son corps donné appelait maintenant le plaisir qu’elle n’avait pas reçu, osant quémander inconscient ou presque des caresses, là au bon endroit et alors, émerveillée, la musique pouvait monter et les mots s’élancer ivres d’incohérence sous les sens déployés. Elle souriait aux anges, divinement piégée par ce qui en elle dansait, à chaque fois étonnée de cette douceur qui enchantait, là entre ses cuisses signalant le départ d’un voyage dont elle ne voyait pas la fin, et comme si c’était la première fois, la mouillait, l’attendrissait, dépliant ses chairs plissées qui s’écartaient comme un large nénuphar étalé sur l’eau de ses profondeurs généreuses qu’elle recueillait dans ses mains, chassant ou croisant celles de l’homme  ou les guidant là ou avant d’entrer ça se gonfle, se ferme puis s’élargit et quand on y descend il y fait chaud, très chaud et doux, trop doux alors il faut aider les doigts qui y siégeaient à sortir pour apaiser l’autre plaisir, un plaisir plus aigu, celui qui appelle sur toute la longueur de la fissure jusqu’entre les fesses où quand on sait vous aimer on entre comme chez soi, excitant  le sexe entier dont le bourgeon avant à peine effleuré mais encore et encore déverse enfin en un délire de sons le bonheur d’une partition, toujours la même et pourtant différente. A chaque fois elle s’envolait dans des contrées lointaines où l’air est pur, la lumière éclatante, la musique enivrante et les histoires éblouissantes mais cela retombait vite, trop vite et un vide immense succédait à l’illusion de la plénitude. Elle voyagea ainsi d’un amant à l’autre, divaguant d’un plaisir à l’autre sans que son esprit en fût repu, insatisfaite malgré les jouissances.

Plus tard, bien plus tard, elle découvrit, exaltée, le pouvoir de la musique, ce pouvoir de ressusciter des morceaux de vie enfouis sous les décombres de la vie, celle que l’on mène pour fuir ou pour survivre en oubliant de respirer les effluves qui s’exhalent, subreptices et légers de ces moments rares et furtifs qui lui donne son prix et par la suite au temps perdu un parfum frais, fleuri voire capiteux qui vous poursuit et vous nourrit et vous suffit pour que les mots en vous, se bousculent jaloux de ce qu’ils ont à raconter, sans souci de l’émoi qu’ils provoquent, fiers au contraire de ce qu’ils ont à offrir, à découvrir. Elle s’enivrait de Bach surtout, capable d’écouter en boucle le même concerto qui la transportait, et propulsait en feux d’artifice magiques, des mots, des histoires, des bouts d’histoires qui la faisaient avancer sur son clavier, promenant les doigts sur les touches au rythme de l’inspiration qui montait, la vivifiait ou bien quand la musique se déchainait, l’anesthésiait, alors elle s’arrêtait essoufflée, tétanisée, droguée par une beauté trop forte, envahie, et se sentant chef d’orchestre, elle jouait la mesure de ses bras fins et de ses longues mains ou balançait le buste, la tête échevelée, possédée, montant le son au maximum, se saoulant littéralement comme elle aurait fait avec un vin trop fort, et puis ça repartait à nouveau, le clavier bruissait au rythme des phrases qui s’écrivaient toutes seules, n’ayant plus qu’à chercher les sons, les couleurs, et sans l’avoir prémédité des situations s’ouvraient, des lieux se découvraient, ceux là même de sa vie qu’elle avait voulu oublier, ou d’autres, qu’ elle inventait emportée par une fugue ou enchantée par un prélude. Elle avait l’impression que la vie était dans la musique, que la magie des instruments, du rythme et des sons favorisaient les mots, réécrivant la vie en lui donnant du charme, et une sensualité nouvelle, celle de l’esprit où les sensations se déposent transfigurées ou bien de la nature où après des années agitées elle s’était retirée.

Elle y voyait la vie et les gens autrement, de plus haut, de plus loin et il s’y jouait une autre musique. Dans sa campagne aux collines doucement arrondies tout le monde la connaissait pour la voir quotidiennement marcher des heures durant, le nez au vent, l’air ravi et quand on la croisait on s’apercevait qu’elle parlait, qu’elle parlait toute seule, qu’elle riait ou souriait pouvant croiser quelqu’un sans le voir tant elle déambulait enthousiasmée par la paix des étendues champêtres, des vaches qui paissaient et qui la regardaient de leurs yeux vides et mornes mais peut- être seulement pour nous et elle les regardait aussi et parfois s’arrêtait sur le bord du chemin, dominant les champs, s’asseyait, et c’était le bonheur. Elle repartait apercevant au loin le clocher du village et faisant parfois un détour pour prolonger sa joie, revenait à ses histoires, ses bouts d’histoires que sa mémoire ne cherchait pas à garder mais qui s’imprimaient cahin-caha sur la page sensible de son imaginaire, et reviendraient sans prévenir quand serait venu le moment de les écrire. Elle aimait les mots comme les concertos et de transcrire ce qui se logeait là, en elle, ce qui se lovait, se cherchait et puis venait comme le plaisir apparaît et se met à chanter sous les caresses du désir lorsque l’amour se fait, la ravissait.

Elle pensait que la vie est mal faite où la jeunesse exhibe une beauté diaphane mais surfaite et que la vraie beauté se cache, qu’il faut partir à sa recherche, comme on ferait pour un trésor qu’il prend une vie ou presque, de découvrir enfin, tapie, là devant soi et soudain vous voilà peut être moins belle mais riche, riche, heureuse des saveurs retrouvées du passé ennobli, tellement riche que vous ne pouvez regretter qu’il soit déjà trop tard comme dit le poète parce que vous avez pris le temps, le temps d’apprendre à vivre

Aussi elle n’était pas mal faite la vie et les jeunes beautés en étaient sans le savoir magnifiées, portant l’image de ce que les sons les mots et les sens faisaient resplendir. Et puis enfin elle s’était débarrassée des autres, de leurs regards ou plutôt, on l’aimait ou on ne l’aimait pas mais elle aimait sa vie, ou plutôt la vie et n’avait plus besoin qu’on l’aime ni de rêver qu’on l’aime. Elle se sentait prête, elle l’avait attendu depuis longtemps ce moment là, à « prendre la vie à bras le corps » comme lui disait cet ami devenu son mari, qu’elle quitta pour un autre par une inadvertance malheureuse qu’elle regretta toujours, mais c’est une autre histoire. Elle se sentait mûre pour de nouvelles aventures, des aventures qui cette fois seraient les siennes et pas les leurs ou pas seulement les leurs et si besoin était elle ouvrirait le bal et les entraînerait dans un tourbillon de plaisirs et de volupté, enfin débarrassée de l’impression d’obscénité.

Dans le ravissement de la musique ou de la nature qui l’aidait à plonger dans ses songes et à remuer « la vie dans sa tête », elle se plaisait à imaginer ce tourbillon et la force de l’imagination lui faisait espérer et croire à sa réalisation. C’était peut-être cela le bonheur.

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