Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

A-Mère

On enterrait sa mère. Il y eut bien sûr la cérémonie religieuse, les obsèques comme on disait dans ce milieu. Ça se passait à Paris, elle vivait dans le midi, elle s’en dispensa, d’ailleurs personne ne le remarquerait ou plutôt si, on l’espérait cette absence, on l’attendait pour étaler, l’air éploré, le plaisir indigné offusqué de préférer ne pas en parler, mais on en parle quand même, en chuchotant, assez fort tout de même pour que tout le monde entende et reconnaisse la sainte famille autour de la défunte, et si unie, et d’autant plus d’avoir été meurtrie par la fille maudite, par cette mécréante,  « elle en a fait vous savez » ! et on s’agrippe à l’invective, ça sauve de n’avoir rien à dire, ça épargne d’avoir à se parler vraiment, et d’expirer sur l’autre sa haine rassure sur sa propre bonté, ça fortifie, ça réunit, on voudrait s‘embrasser d’être ensemble si pieux, amants de Dieu bonasses face à cette « follasse », c’est tout de même inqualifiable de n’être pas là pour chanter les louanges de celle qui vous a tant aimé, il s’agissait de sa mère, qui peut aimer mieux qu’une mère, il faut avoir un cœur de pierre pour ne pas une dernière fois lui rendre hommage, pour refuser de la conduire à sa dernière demeure, la demeure du Père…  et chacun se compose des airs doucereux sublimant le martyr qu’elle leur a fait subir. Au cimetière cependant elle était là et en effet on l’inhumait dans le midi, elle décida d’y aller. Elle craignait la cérémonie, d’avoir à lutter malgré elle contre une irrésistible émotion mais finalement elle ne parvint ni à pleurer ni à baisser les yeux ni à sentir sa gorge se serrer au moment de la mise en terre, n’éprouva rien, rien qu’une indifférence tranquille qui lui permit de se détendre et d’observer les autres, leur douleur empruntée et elle dut même réprimer une folle envie de rire face à leur émotion étranglée. Derrière elle une jeune fille, une de ses nièces peut-être, comment savoir, pleurait à grands renforts de reniflements, pendant que sa sœur ainée de sa petite voix aiguë de puritaine et de son air revêche de vieille célibataire qu’on n’a jamais dévergondée , dont les lèvres se pincent et dont le ventre s’enfle de n’avoir jamais été déchiré, prononçait à mots étouffés et à larmes perlées, dignement refoulées mais cependant montrées, quelle grandeur d’âme dans la douleur, un éloge de la défunte, mère dévouée, oh que tu vas nous manquer, prions pour elle…

Et tous baissaient la tête, les yeux humides ou pour cacher, qui sait, qu’ils étaient secs. Mais soudain elle se mit à pleurer, de ne pouvoir pleurer, de sentir affluer par son indifférence sa souffrance innocente d’enfant détestée. Alors elle fut prise à la gorge qui se nouait de souvenirs dont elle se croyait à l’abri après avoir jeté à la poubelle les détritus de son enfance oubliant qu’il fallait jeter la poubelle avec, sinon ça continue à fermenter, ça vous monte à la tête et ça bouillonne et ça vous décompose. Faire le deuil de sa mère, il fallait faire le deuil, le deuil de son silence de son absence au cœur de sa présence, pesante, elle faisait  tout ce qu’il fallait, sa mère, assurant l’intendance, ménage époussetage repassage tricotage elle le faisait si bien qu’elle était devenue une femme sans âge donnée aux tâches domestiques mais refusée aux yeux qui imploraient comme les siens : « Maman regarde moi, maman où es-tu, je suis là, je voudrais te parler je voudrais t’embrasser enfin plutôt, que tu me parles, que tu m’embrasses, toi, que tu me prennes dans tes bras et me caresses comme on caresse un chat qui de plaisir fait le dos rond qui brille sous la soie de vos doigts, qui en plisse les yeux et ose vers vous les lever, les ouvrir les fermer de plaisir, vous effleurant les joues du bout de sa petite langue, maman où es tu j’ai froid j’ai peur le soir j’ai peur du noir, les monstres arrivent, ils me dévorent, viens, viens , viens me parler, Eva m’a dit que tous les soirs sa mère la berçait d’histoires de fée ou de grand méchant loup mais peu importe, elle lui parlait et puis après elle l’appelait ma belle, ma douce ma petite et se penchait vers elle, souriante et même que parfois elle la faisait rire aux éclats en faisant des grimaces ou en la chatouillant ou en faisant semblant de vouloir mordre et puis soudain ses yeux riaient ses joues frottaient les siennes, ses yeux disaient allez mon cœur, fais de beaux rêves et à demain, vite à demain pour que la chance d’un jour nouveau nous réunisse et puis nous réjouisse ».

Maman songeait t’elle, face au cercueil, tu ne m’as jamais dit ça, tu ne m’as jamais rien dit, tu ne m’as jamais touchée, alors je ne savais plus si j’existais,  il me fallait des mots des sourires et des gestes, des mots des sourires et des mains qui disent viens, des bras un ventre chaud où tu me prends parce que tu m’aimes et que tu sais mieux que personne que lorsqu’on s’aime on se caresse et on le dit et on le crie, mon frère, mes sœurs est ce que tu les aimais, on aurait dit qu’ils t’entendaient ou bien ne souffraient pas de ne pas t’entendre, ou alors ils étaient finalement comme toi, réussis dans la peur du bonheur et l’attrait de la mort, moi j’étais la ratée, celle qui n‘arrive pas à se sentir coupable, coupable de vouloir exulter, de vouloir vivre aimer en partageant l’amour avec les autres mais le poids du silence me désarmait, me confondait, parler à mes poupées ne me suffisait pas, ni même jouer à la marchande et j’aurais eu besoin qu’on me rassure, c’est là que vous avez senti la faille où vous vous êtes engouffrés, j’étais ainsi à cause de cette maladie, c’est elle qui me rendait comme ça, qui rendait compte de ma bizarrerie qui n’était pas qu’épisodique, je vous entends répéter que même en temps normal, j’étais étrange, un peu rebelle, toujours insatisfaite, les yeux tristes, le regard désolé perdu à l’horizon d’on ne sait quel projet et je pouvais contaminer peut-être, alors il valait mieux se tenir éloigné, je ne prévenais pas quand j’avais envie de crier, de baver de me tordre.

Submergée par ces souvenirs elle faillit crier maman  comme elle le faisait au réveil de ses crises mais revenue à la réalité elle regarda ses sœurs et le fusil de ses yeux noirs braqua sur elles une décharge de haine qu’elles mirent évidemment au compte du diable dont elle était habitée.
Elle aurait voulu leur crier tous les mots étouffés écorchés dont leur silence et celui de la mère avait empoisonné sa vie, comment elle s’était laissée  dévaster pour se faire toucher lécher écarteler inonder pénétrer de toutes les manières, empalée sur une chaise, à genoux comme une chienne, debout contre le mur, comment elle avait cru ainsi se faire aimer un peu par le premier venu, par chacun, c’aurait pu être vous si vous l’aviez croisé, comment son esprit en avait été infecté vérolé, et son corps malmené mais c’était peine perdue, on l’aurait cru encore plus folle, encore plus pécheresse, encore plus criminelle, il aurait fallu réciter des prières supplémentaires et encore c’eût été inutile, il faut savoir épargner Dieu, et qui sait si une fois de plus on ne l’aurait pas fait enfermer ou en dernier recours exorciser.

Elle pensait à son père, mort beaucoup plus tôt quand elle entrait à peine dans la vie adulte, et qu’elle aimait autant qu’elle avait haï sa mère qui le tenait aussi sous la loi du silence, du silence affectif et par faiblesse il s’y était résigné mais s’en était sauvé par un retournement philosophique où le silence devenait parole, métaphysique, seule façon de relier les âmes et il avait écrit quelques essais dont un, et le plus important intitulé tout simplement « le silence ». Il écrivait dans ses livres sous une forme transfigurée ce qu’il n’arrivait pas à lui donner, à elle, de toutes ses filles sa préférée, sa bien aimée, que ses sœurs jalousaient, il écrivait pour elle,  elle le comprit plus tard, trop tard. Aussi peu bavard que la mère, son silence pourtant était différent, doux, tendre et caressant, il savait lui sourire ou compatir, quand de souffrance elle pleurait elle lisait dans ces yeux qu’il comprenait même s’il se taisait. Les autres, son frère ses sœurs, bien plus tard lui diront qu’il pleurait après elle et contre elle, et qu’elle l’avait tué, ces autres mais d’abord elle, la mère. Il fallait bien un bouc émissaire à sa peine, une justification à sa haine. Vous aviez tué le père. Vous n’aviez pas le droit d’être heureuse. Avant que ce terrible jugement soit prononcé, elle avait bien senti de toutes façons que le bonheur viendrait peut-être, mais après, après avoir expié. Elle qui en avait eu le goût n’en avait plus que la hantise, il fallait se faire mal et déchoir. Enfin c’est ce que maintenant elle se disait en repensant à ces années, ses années infernales où elle avait demandé sans même avoir à le demander mais ses yeux imploraient, tant les caresses avaient manqué, qu’on la touche qu’on la baise qu’on la fasse jouir ou qu’elle fasse jouir peu importe mais que les corps se touchent se parlent qu’ils se disent l’amour de toutes les façons, qu’en elle ça déborde d’être touché avec les doigts, les lèvres la bouche ou enfin avec tout ce qui peut aimer toucher, n’importe où pourvu que ça fasse du bien et qu’elle en pleure et qu’elle en crie mais de joie pour conjurer les pleurs les cris de son enfance quand tout le corps cherchait des lèvres et des mains et des bras et qu’elles tendaient les siens qui retombaient, dans le vide.

Mais on l’avait trop, trop mal touché, son corps n’était pas préparé, même si par manque elle avait consenti sans pudeur apparente aux caresses perverses des mieux placés pour vous aimer, les obsédés, enfin les hommes, tous les hommes, les freluquets, les obèses, les blonds les bruns, les intellos les métallos les cul bénis car il y en a, les anarchistes les gauchistes les extrémistes les radicaux les libéraux enfin les hommes, ils ne font qu’un sous le poids des caresses et malgré eux jettent aux orties leurs idéologies qu’ils soient de droite ou bien de gauche ou bien du centre, les voilà tous d’accord quand il faut décider du sort de la chair fraîche.

On l’avait dévastée, à cause d’elle à cause d’eux qui ne savaient pas l’aimer et cependant les regardant, agglutinés dans ce cimetière, soudés par une tristesse larmoyante dont chacun jalousait celle de l’autre pour donner l’impression d’être celui dont la souffrance est incommensurable, dévisageant leurs mièvres airs contrits confits en dévotion, les observant se pourléchant en douce à la fin de l’office, de ce qui allait suivre, quelques bonnes agapes, – elle n’avait jamais supporté cette légèreté même si forcée qui suit un enterrement lorsqu’autour d’une table on se retrouve et quelquefois vingt ans après « mon Dieu c’est toi, tu n’as pas changé, et où es tu maintenant, toujours à Rennes, et les enfants » et on rappelle le bon vieux temps et on en rit et oui la vie passe et tout de même on a un petit mot pour elle, la morte, elle était jeune encore, elle avait devant elle de belles années à vivre sans cette fichue maladie, « enfin c’est la vie » – elle ne regrettait rien et mesurait ce à quoi elle avait échappé. C’est la vie disaient-ils, c’est la vie, que d’avoir à mourir, impatients qu’ils étaient dans leur petite de vie de bigot rétréci d’en finir avec ces sempiternelles prières à réciter toujours et encore, d’en finir avec ces envies réprimées ces bontés fastidieuses pour mériter la Vie, la vraie la glorieuse où l’on pourra enfin jouir de nos corps intouchables translucides irradiés. Elle, avait côtoyé la mort, il s’en était fallu de peu qu’elle ne s’y abandonne, mais aussi et par là appris la vie comme on dit, elle avait fait la vie et si elle en avait pleuré, tant pleuré d’avoir été bafouée, ensuite elle avait ri elle avait su en rire et profiter, c’est toujours ça de pris comme disaient ses amants au temps du soleil tropical !

Elle ne choisissait pas toujours pourtant même si elle voulait bien, répondant moins à son désir qu’à ce besoin jamais calmé de caresses de sourires et de mots, mais aujourd’hui elle ne gardait que des souvenirs gais et drôles de ces multiples aventures même si elle aurait tant voulu être fidèle et d’ailleurs elle l’était d’une certaine façon, il y a tellement de manières d’aimer, lui c’était autre chose, lui qui l’avait sinon aimée d’amour, cet amour amoureux des rêves de son enfance, mais tout au moins guérie de sa peur du bonheur et de sa culpabilité, elle ne le trompait pas, il était différent, leur histoire était unique et si particulière qui les soudait pour toujours pour la vie justement qu’il lui avait redonnée et qu’ensemble ils avaient pu donner, quant à leurs amours d’à côté, car lui aussi batifolait, elles leur permettaient en secret d’oublier les contingences quotidiennes, les lassitudes de l’habitude. Il s’était amusé autant qu’elle et même davantage ce qui sans doute les mettait mutuellement à l’abri d’une mesquine jalousie, et pourtant ils n’en parlaient pas, lorsque chacun rentrait, c’était comme si ce qui avait pu se passer n’avait pas existé et en effet cela n’existait plus puisque la vie ensemble n’en était nullement affectée, et maintenant qu’ils étaient séparés, à cause d’une aventure qu’elle eut l’erreur de croire trop amoureuse, ils en parlaient parfois lorsqu’ils se revoyaient riant de découvrir des partenaires, sidérés quelquefois que lui aussi ou elle aussi « que lui trouvais tu donc » ?…

Elle avait en effet une belle collection, des professeurs, un proviseur, un danseur, un acteur, un « formateur », plusieurs même. Lui collectionnait plutôt les autochtones, elles étaient si faciles et si irrésistibles qu’elles étaient redoutables pour les épouses et leurs peaux blanches, quoiqu’elle le soupçonna un jour de chercher du côté de la belle espagnole et en effet elle eut confirmation. Un jour ils s’étaient même racontés où et comment cela se passait, enfin c’était elle plutôt qui aimait raconter malicieuse et coquine « un jour c’était derrière les dunes, vite fait bien fait pour ne pas alerter la bande de copains à la plage, à quatre pattes en position de chienne, je courrais vite me baigner pour me laver d’être mouillée, ou bien l’après-midi quand une mission te retenait, dans une case en falafa, et là tout y passait une fellation de ma bouche gourmande, il aimait ça, le bougre, à parier que sa femme ne lui en faisait jamais tellement son sperme montait vite, ou bien sur son gland turgescent et perlé des petits coups de langue qui achevaient les caresses de mes doigts qui allaient et venaient sur sa verge impatiente – tu aimais ça aussi – ou bien fou de désir, c’était une pénétration sauvage mais ensuite c’était à moi de prendre mon plaisir, mais tu connais, tu te souviens ces fins du monde, ces ciels de paradis que je voyais s’ouvrir quand ta main toute entière engluée dans mes chairs, s’attardait vers le haut à l’éclosion de mon bourgeon et puis qu’un ou deux doigts entraient sortaient, enfin tu sais, ce n’était d’ailleurs jamais aussi bien qu’avec toi, tu te souviens que je disais qu’en moi ça appelait, ça appelait, ça montait oh mon Dieu ça venait, le ventre soulevé par des spasmes affolants, je chantais décrochant des accords toujours plus haut et par lesquels c’était comme si je m’envolais, je m’éclatais enfin en criant, ça n’en finissait plus et puis je hoquetais, je respirais un peu et je riais irrésistiblement, parfois c’était moins calculé, improvisé dans un bureau une loge un vestiaire, une voiture même et ça n’empêchait pas certains soirs qu’on s’aime tous les deux, mais qu’on s’aime vraiment ».

Plongée dans ses pensées peu convenables qui lui donnaient un air hilare bien malvenu, elle avait mécaniquement suivi le cortège, jusqu’à une salle de restaurant réservée aux petites « réjouissances ». Malgré son dégoût du contraste entre la douleur et la « bouffe », la peine et les douceurs sucrées qui encombraient la table, elle s’accorda, gourmande, un bon morceau de tarte aux pommes, après tout elle l’avait mérité, elle y avait droit, son plaisir ne pouvant faire diversion d’aucune peine puisqu’elle n’en avait pas.

Finalement cet enterrement mettait fin, une fin dernière à cette absence de mère. Désormais enterrée, son absence ne lui pèserait plus. Elle pouvait enfin jeter la poubelle ! Elle aurait presque voulu l’étreindre maintenant, c’était fini, elle ne lui manquerait plus, et puis la remercier aussi finalement de lui avoir manqué toute sa vie. Parce qu’en retour elle avait aimé ses enfants comme une folle, presque trop même, ironie du sort en effet, sa fille un jour lui dit « maman tu vois c’est comme dans ce roman que je lis, ce n’est pas que je ne t’aime pas quand je suis comme ça, mais tu es trop présente et ton amour m’étouffe ».

Bien sûr ce jour là et aussitôt elle avait éclaté en sanglots, mais trop d’amour vaut mieux que pas du tout et ils en débordaient pour elle, et si de rares fois on s’agaçait, au moins on se parlait, beaucoup, beaucoup, on se touchait on s’embrassait et on riait. Et on s’aimait.

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