Auteur: Robert Chaudenson

Robert Chaudenson est professeur de linguistique à l’Université de Provence. Il est également Président du Comité International des Etudes Créoles. Ses axes de recherches sont la Créolistique : théories de la créolisation, grammaire comparée des créoles français, problèmes de genèse des créoles, sociolinguistique historique des créoles, et la Francophonie : politiques française et francophone en matière de diffusion du français, etc.

Et Bucarest (septembre 2006) ?

La thématique proposée pour le Sommet de Bucarest va certes dans le bon sens et s’inscrit tant dans les recommandations de Jomtien et de Dakar que dans les perspectives des Instances de la Francophonie. Toutefois, faute de préciser avec force et clarté, dès l’abord, que le Sud est la plus grande urgence et que la prise en compte des réalités des Pays les moins avancés (PMA) devrait être le premier, pour ne pas dire le seul impératif, il est à craindre qu’on ne s’embarque, à nouveau, en Roumanie, dans des rêveries futuristes et/ou mercantiles, en poursuivant « les leurres du cyberespace », au lieu de chercher à concilier réalisme et efficacité pour la solution concrète des questions les plus urgentes.

  L’histoire de la Francophonie est jalonnée par une kyrielle de textes et des plans, tous plus raisonnables et solennels les uns que les autres : « Projets de première, puis de deuxième génération de l’ACCT » (1983-1988) ; « Enjeux et défis » (mai 1989) ; « Plan d’aménagement linguistique de la Francophonie » (Dakar, 1989), « Plan décennal de formation à distance », « Déclaration sur la diversité culturelle » (Cotonou, 1995) ; « Memorandum de Libreville » (2004), « Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles » (UNESCO, 2005), etc. Autant de circonstances où se sont manifestés le souci et même parfois la volonté de gérer la diversité des langues, mais aussi, à travers elle, la diffusion de la langue française dans l’espace francophone et le développement dont elle est un élément majeur, par le choix même des États du Sud.

Qu’en est-il sorti ?

Que reste-t-il de tout cela ?

Les perspectives sont pourtant claires.

Au plan économique (faire plus et mieux avec les mêmes moyens financiers, voire des moyens en régression vu la croissance démographique), comme au plan technique (l’audiovisuel de masse est le seul et unique moyen de limiter, voire de réduire les coûts unitaires) et comme au plan idéologique (l’espace audiovisuel est le seul où les langues et les cultures diverses peuvent sans encombre coexister), le seul outil, efficace et réaliste, dont nous disposons, consiste dans la mise en place d’un dispositif universel audiovisuel de diffusion de la langue française ; par ailleurs, un tel dispositif pourrait tout à fait s’articuler, selon les contextes et les besoins nationaux ou régionaux, avec d’autres « télé-dispositifs » d’éducation (le projet que je propose n’est pas une télévision éducative ou, mieux, didactique, mais ne l’exclut nullement) ou de formation (des maîtres comme des administratifs).

Si l’école demeure l’élément central dans le système de diffusion du français dans la Francophonie du Sud et si le français reste le médium éducatif majeur dans l’Afrique francophone (comme l’anglais l’est ou le redevient dans l’Afrique anglophone et le portugais dans l’Afrique lusophone), avec les moyens qui sont les siens et les stratégies dont il use, l’enseignement primaire du Sud est clairement hors d’état d’amener les enfants au niveau de compétence linguistique, que suppose pour eux un tel système, dès la troisième ou quatrième année du primaire.

L’absence de réelles évaluations des compétences en français ou les divers subterfuges dont on peut user, çà et là, pour donner le change ne peuvent cacher la réalité. Cacher le thermomètre ou en changer la graduation ne font jamais baisser la fièvre !

Le « bain de langue », dont on feint de croire qu’il est possible et qu’il finira par être efficace, n’existe pas dans les faits et « l’immersion » n’est qu’un leurre. L’école est et sera de plus en plus submergée par des flots d’élèves, toujours plus nombreux et qui y apprendront de moins en moins. Actuellement, la préoccupation unique et obsédante est constituée par la croissance factuelle des taux de scolarisation, sans la moindre prise en compte des acquis scolaires réels, ni même des réalités quotidiennes de l’école du Sud, dans des classes de plus en plus nombreuses, avec des maîtres de moins en moins formés et de plus en plus mal payés.

Pour donner aux élèves du Sud des chances réelles d’acquérir, à l’école et hors de l’école, les compétences indispensables en français, la seule et dernière stratégie se trouve donc dans quelques mesures qui se dégagent des analyses précédentes.

 

Un dispositif de diffusion audiovisuelle créé en coopération

 

Un tel dispositif est l’élément central de ces cinq propositions. Il repose sur la création de fictions télévisées, attrayantes et fidélisantes, en dépit de la présence sous-jacente, de stratégies de didactique du français. Elles pourraient être réalisées, à coûts modiques et en offrant un remarquable espace de véritable coopération francophone, dans la mesure où l’on ferait appel aux exceptionnelles capacités de productions télévisuelles de l’Afrique sahélienne, dont, à compétences et talents égaux, les coûts de production sont infiniment moindres que ceux du Nord. Cette leçon a déjà été donnée par la Télévision Scolaire du Sénégal (1), mais, comme tant d’autres, elle a été oubliée.

Au Burkina Faso, comme je l’ai souligné, la réalisation d’un épisode de « sitcom » coûte entre 2 et 5 millions de francs CFA, soit entre 3.000 et 7.500 euros. Avec le budget d’un film comme celui que Luc Besson a réalisé, en vain d’ailleurs, à l’occasion de la candidature de Paris aux Jeux Olympiques de 2012 (12 minutes pour 6 millions d’euros, a-t-on dit), on aurait produit mille épisodes de feuilletons, c’est-à-dire trente séries complètes au Burkina Faso.

 

Demain l’Afrique ?

 

La géopolitique est tout à fait hors de mon domaine de compétence, mais je dis depuis des années que l’Afrique sera le continent et l’enjeu de l’avenir, quels que soient sa situation et son état actuels. Les fondements d’une telle prédiction sont simples. L’Afrique est le seul continent, dont les ressources sont encore relativement mal connues et surtout non surexploitées ; par ailleurs, ce continent est encore peu peuplé, mais sa démographie importante changera les données du problème dans le cours de ce siècle. Le marché africain non seulement va se développer, mais inévitablement aussi renforcer son potentiel et son intérêt économique et stratégique.

Malheur à ceux qui n’auront pas su le prévoir.

Ce n’est sans doute pas par hasard si sont de plus en plus présents en Afrique les deux géants économiques mondiaux que sont les États-Unis et la Chine (il y a même une ambassade de Chine aux Seychelles !). À cela s’ajoute, comme on l’a vu, la montée en puissance de l’Afrique du Sud, légitimement présente dans toutes les affaires du continent, même au-delà de l’Afrique centrale, qui était sa zone d’influence traditionnelle. Comment ne pas voir aussi, dans toute la zone sahélienne, la présence active et grandissante d’un islamisme radical, bien différent de l’Islam traditionnel africain, infiniment plus ouvert et tolérant, et que rendent conquérant et attractif les millions de dollars « américains » (précise-t-il toujours) qui lui servent parfois d’argumentaire ?

Tout cela ne procède pas du simple hasard et la France, comme la Francophonie, auraient bien tort de dormir sur leurs deux (ou quatre) oreilles dans leur pré-carré africain.

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