Auteur: Denis-Clair Lambert

Denis-Clair Lambert est économiste, Université Lyon III. Il a publié deux ouvrages sur la santé dans le monde : « Les systèmes de Santé (pays industrialisés)» Seuil 2000 et « La santé clé du développement économique (Europe orientale et tiers-mondes) », L’Harmattan 2001.

La ville : attraits et répulsions

Amoureux depuis toujours des villes, je suis devenu un citadin désenchanté, toujours émerveillé par ce que j’aime dans la ville et dégoûté par ce que je n’aime pas. Cependant, la vie dans un petit village, un bourg où tout le monde se connaît de vue, ne me tente pas…

Je vais exprimer quelques propos non-conformistes, un peu misanthropiques et idéologiquement peu corrects, qui expriment cependant, je le crois, l’opinion d’une majorité silencieuse. Nos grandes villes secrètent un attrait subtil, qui continue d’attirer la grande majorité de la population dans le monde, surtout en Europe. Pourquoi ? Pour ma part, je vais vous proposer d’identifier ce que j’aime dans ce mode de vie. Mais dans le même temps, la ville suscite des allergies et répulsions. Aussi je vais également vous exposer ce que je n’y aime pas.

 

Ce que j’aime.

La ville que j’aime est une grande agglomération vivante et animée : elle existe depuis très longtemps et juxtapose toutes les étapes de son histoire. Cet attrait est une particularité du mode de vie citadin de l’Europe où l’origine des villes remonte à plusieurs siècles, voire millénaires. Dans le « nouveau monde », les plus grandes villes datent de la conquête coloniale ou de l’ère industrielle et la plupart des citadins vivent dans des villes nouvelles. La moitié des habitants de notre planète vivent en ville, dans une génération ils seront une écrasante majorité. La plupart d’entre eux vivront dans des villes ou plus souvent des banlieues nouvelles.

Résider en ville m’apporte sept charmes complémentaires : son passé, ses bruits, ses odeurs, ses touristes, ses foules, ses marchés et ses badauds.

 

1. Le passé. Il est constitué par la superposition de tous les styles architecturaux de son histoire. Comment ne pas admirer la qualité et la beauté de ces monuments qui tranchent avec la laideur des constructions modernes ? Les constructions à caractère religieux sont le legs des civilisations les plus anciennes : temples, monastères ou églises bâties sur des collines, comme l’Acropole à Athènes, la Cathédrale de Saragosse, la basilique de Vézelay ou les chapelets d’églises de l’Ombrie et de la Toscane. Les constructions civiles ont été édifiées à la gloire des souverains et grands seigneurs. Elles furent construites à l’abri des remparts, autour d’un château, au Moyen-âge, sans pour autant donner naissance à de véritables villes. Elles se sont toutefois agglomérées dans les centres les plus anciens : Forum à Rome, Parlement à Londres ou Louvre à Paris. Cependant, le charme des grandes capitales mondiales est plus encore issu du réaménagement de la ville au fur et à mesure de son expansion. Les ponts du Moyen-âge, l’unité de construction des berges des fleuves le long de l’Arno, de la Saône ou de la Seine, les quartiers anciens aux rues étroites, les grandes places, les hôtels particuliers ou les frontons colorés des villes hanséatiques suscitent pour tout visiteur le désir de vivre dans ces quartiers. Au cours des deux derniers siècles, les nouveaux aménagements urbains, inspirés par le souci de percer de grandes artères de circulation, ont été accompagnés malheureusement par une détérioration croissante de la beauté des immeubles…

 

2. Les bruits constituent pour beaucoup d’habitants une nuisance de la ville. À l’opposé, il me semble que les bruits si divers de la ville en sont un attrait. La circulation motorisée est le principal accusé : d’aucuns rêvent d’habiter en banlieue ou dans un village isolé. Ils oublient la proximité de l’aéroport, l’accélération des mobylettes non bridées, le passage du tracteur ou l’aboiement des chiens. Le bruit de la circulation automobile est plus élevé que celui des fiacres il y a 100 ans du fait que les véhicules sont plus nombreux. Pourtant, j’aime ce concert de klaxons, de pare-chocs et d’invectives que Gershwin avait harmonieusement exprimé dans « Un Américain à Paris ». L’autre bruit est celui de la foule en mouvement : ces milliers de conversations dans toutes les langues qui suscitent notre curiosité de piéton. Cet attrait a décliné avec la généralisation du téléphone mobile. Jadis un individu qui parlait sans relâche à haute voix dans la rue autorisait un diagnostic de paranoïa, voire de schizophrénie et d’égarement mental. Aujourd’hui nous côtoyions devant et derrière nous des individus saisis par une intarissable logorrhée, leurs propos semblent d’adresser à nous alors qu’ils bavardent avec un autre… Pour bien apprécier les bruits de la ville, il suffit de traverser une ville morte, par exemple une ville nouvelle quand les habitants sont partis travailler ailleurs : pas un chat, pas un bruit.

 

3. Les odeurs. Voilà encore un charme de la ville ; chaque ville à son odeur : les yeux fermés on reconnaîtrait Paris, Lyon, Londres, Amsterdam. L’odeur la plus séduisante est celle du métro, un mélange d’odeurs humaines, de parfums à bon marché, de relents alcooliques, de papier journal, de vieux cigares et d’atmosphère surchauffée. Combien de nostalgiques la regrettent : le randonneur respirant les effluves du lisier de la porcherie, le pêcheur rassemblant ses caisses de poissons ou l’explorateur perdu au fond du désert ! L’odeur du quartier est spécifique : le quartier bourgeois aseptisé, le quartier des Ministères qui sent le cuir des CRS, le quartier chinois, arabe ou juif, le quartier des artisans ou celui des marchands de fripes. À Venise, tous les sept ponts, on franchit un nouveau secteur, un « sestiere », une grande place, où brusquement surgissent de nouveaux effluves, de nouveaux habitants, de nouvelles églises, un vieux ghetto, une implantation de réparateurs de gondoles ou de réparateurs de violons. Tous ces vestiges du passé ne sont-ils que des traces laissées pour attirer les touristes ? Alors, parlons-en, les touristes, si vous n’en voulez pas, allez habiter à Benghazi, Constantine ou Pyong Yang !

 

4. Les touristes sont une source toujours renouvelée d’observations pour les résidents des villes. Le touriste de l’intérieur vient de toutes nos provinces, rarement individuel et plus souvent groupé. Sans aller jusqu’à Marseille ou Toulouse, nous entendons chanter l’accent du « midi », nous devinons les lyonnais et les parisiens chers à Pagnol ou les « Ch’timi » et Alsaciens. Ils se dirigent tous vers la vieille ville à la recherche de son histoire. Depuis quelques décennies, le tourisme de l’intérieur est composé de personnes âgées, ce qui découle du vieillissement de la population et cependant exprime l’amélioration de leur état de santé. En effet, la troupe surtout féminine qui suit le pas de course du guide est formée en partie d’éclopés ; ils suivent un « parcours de santé » épuisant. Je suis curieux de les observer : ils interrogent sans cesse le guide en rectifiant leur leçon, pour leur montrer qu’ils connaissent encore mieux l’histoire de la ville. Cependant, ma préférence va aux touristes étrangers, je devine sans le comprendre le récit du guide exprimé en Chinois, Japonais ou Hongrois. Je les observe : au début les touristes étaient plutôt âgés car les voyages coûtent cher, depuis quelque temps on aperçoit de jeunes couples et même des enfants. Certains viennent de l’univers de la pénurie communiste, ils veulent voir des supermarchés et se précipitent chez Mac Donald’s : l’abondance de nos sociétés les fascine autant que notre histoire. Malheureusement pour eux, les parcours sont si minutés qu’ils ont fort peu de chances de s’arrêter à une terrasse de café ou dans un petit « bouchon », et, comme dans tous les voyages organisés, ils finiront la journée entre compatriotes dans une brasserie sans âme. La présence des touristes étrangers est source de nostalgie pour tous ceux qui ont beaucoup voyagé et accumulé des souvenirs des contrées d’où ils proviennent. Celui qui vit reclus dans la campagne berrichonne finit par oublier que le monde extérieur existe.

 

5. Les foules sont l’attraction principale de nos grandes villes. Et pourtant en Europe ce sont de petites foules, même à Paris, Milan ou Barcelone. Il faut avoir déambulé à Shanghai, São Paulo, Bombay ou simplement New York pour deviner ce qu’est une vraie foule humaine : des centaines de milliers de passants pressés qui ne vous regardent même pas. Et pourtant les individus ne sont pas interchangeables, il y a toujours une personne qui sort de l’uniformité, qu’elle soit laide ou belle. Nos foules sont encore de dimension raisonnable sur les grands boulevards à Paris ou la Via Veneto à Rome. Cependant, lors des grandes fêtes, commémorations ou manifestations, la foule peut acquérir des dimensions asiatiques : des millions de personnes agglutinées perdent leur individualité et sont parcourues de mouvements incontrôlables. On peut alors avoir peur de la foule. Ce sont là des circonstances exceptionnelles, la foule issue des migrations alternantes de travail ou de loisirs est une foule pacifique. Ce qui est dangereux dans les villes ce sont les espaces découverts, les grandes places vides ou les quartiers désertés la nuit. Il serait très aventureux de traverser à pied Manhattan à trois heures du matin !

 

6. Les marchés sont une particularité du mode de vie méditerranéen et peut-être une survivance du passé. Certes chaque petit village français a son marché, mais une fois par semaine ou par mois. Dans la grande ville, chaque quartier à ses marchés, le plus souvent tous les jours, y compris le Dimanche. Les marchés de Provence, de Perpignan à Nice, ont un attrait particulier, autant par la diversité des marchandises proposées, que par la couleur du ciel et surtout l’extraversion des marchands, qui vous interpellent et acceptent le marchandage. Comment peut-on visiter une grande ville sans explorer ses marchés ? Le marché est une motivation pour s’installer dans un quartier, il apporte l’assurance d’un approvisionnement facile, sans voiture, avec des vendeurs que l’on connaît à la différence du supermarché. Manger des produits frais, légumes, fruits, ou poissons vaut mieux qu’absorber des produits congelés et des plats préparés. Même à la campagne on ne mange plus de produits frais en allant à la ferme chercher son beurre et ses poulets, on les achète au supermarché. Allons plus loin, le citadin peut se passer de voiture et marcher à pied, à la campagne c’est impossible car il faut une voiture !

 

7. Les badauds. Ne pas regarder l’heure à sa montre est un luxe que l’on peut s’offrir en pêchant à la ligne sur les bords de la Tamise, en regardant les coupoles de Rome du haut des collines de l’Aventin, ou tout simplement en errant sans but dans la grande ville ; il suffit d’observer. Je suis un badaud et n’hésite pas à m’arrêter en présence d’un attroupement, d’un orateur monté sur une caisse à Hyde Park, d’un camelot proposant des ouvre-boites ou d’un fakir couché sur une planche à clous. L’accident de circulation et l’échange d’invectives entre les conducteurs, puis l’arrivée de la maréchaussée et la verbalisation sont des spectacles passionnants. Il est vrai que dans les pays latins les confrontations sont parfois violentes, mais on ne se trouve pas au Mexique où il arrive que le conducteur sorte son revolver et tue son adversaire… D’autres incidents méritent la prudence, par exemple la livraison d’argent par un fourgon blindé à une succursale de banque : mieux vaut changer de trottoir ! Pour mieux observer la diversité des spectacles de la rue, après avoir longtemps marché, il faut se poser à une terrasse de café, où l’on peut observer avec plus de précision ses voisins et les passants en gros plan, sans le mouvement de la foule toujours fugitif.

 

 

Ce que je n’aime pas.

De nombreux aspects de la vie citadine sont déplaisants et même répulsifs. Nous aimerions tous pouvoir les corriger. Faire confiance à nos élus est une parfaite utopie, car les nuisances de la ville sont souvent les conséquences de décisions municipales. Tout ce que nous n’aimons pas dans la détérioration de l’environnement urbain est le résultat des choix des municipalités et malheureusement du pouvoir central.

Ce que je n’aime pas est formé par sept plaies : les chiens, les bicyclettes, les tramways, les graffitis, les ordures, les vagabonds et les manifestations. C’est faux me direz-vous : ce sont les citadins eux-mêmes qui achètent un chien par ce qu’ils sont seuls, puis une bicyclette pour se déplacer, ils réclament des tramways, font de plus en plus d’ordures, ils adorent les graffitis, forme de l’art moderne, le vagabond est l’expression de la liberté, les manifestations sont l’expression des opprimés… Ne tranchons pas, mais constatons que ces nuisances sont encouragées par les pouvoirs publics et désagrègent les attraits de la ville.

 

1. Les chiens. Nous sommes conscients que la France est dans le monde l’un des pays ou prolifère la plus forte population canine : huit millions de chiens, qui vivent presque tous en ville. En Italie, en Espagne, en Russie ou en Amérique, je n’ai pas vu de chiens en ville. Il est vrai que 8 Français sur 10 vivent en ville, la moitié en banlieue et la moitié au centre-ville. Ce que nous contestons est non seulement la présence des chiens au centre des grandes villes, mais leur présence dans les grands ensembles collectifs sis à la périphérie. Un chien d’appartement est une absurdité, la compagnie des humains nous semble plus légitime. De tous les animaux c’est celui qui présente le plus d’inconvénients : il est sale et pue, bruyant, source de maladies transmissibles, dangereux et il coûte très cher. Le chien est un animal sale : avec le cochon et le singe, le chien mange ses excréments et lèche l’urine. Il sent très mauvais, surtout quand il pleut. Cet animal, comme le singe ou le verrat, est un obsédé sexuel en rut ou en chaleur qui se précipite sur ses semblables. Le chien, souvent acheté pour les petits enfants, bave et lèche les enfants et les adultes, or il est porteur de nombreuses maladies transmissibles, souvent mortelles. Le chien est toujours dangereux, pas seulement le chien de combat, mais le Labrador, cher aux Chefs de l’État, et le chien-loup qui n’a pas oublié ses ancêtres. Il mord les petits enfants, les vieilles dames, les voisins, les passants, il les défigure et souvent les tue. Enfin, le chien fait du bruit, à la chaîne dans sa niche ou sur le canapé de l’appartement, pendant les 10 heures d’absence de ses maîtres. Les voisins existent, ils doivent supporter des aboiements incessants. Le chien coûte très cher en nourriture, en soins de vétérinaire, en pension de vacances, voire même en cimetière. En période de récession et de chômage, c’est un absurde gaspillage. La nuisance urbaine la plus évidente découle des déjections du chien, urine et excréments ; elles ornent nos trottoirs, surtout en zone piétonne. Les municipalités ont tenté en vain d’utiliser des machines compliquées qui ne parviennent pas à désincruster les excréments. L’urine n’est pas moins nocive : la sortie du chien à potron-minet incite le propriétaire à attendre le choix du chien : il flaire toutes les souillures de ses prédécesseurs, puis vise le pare-chocs de la plus belle voiture, la nouvelle bordure de pétunias ou l’arbre déjà agonisant de l’avenue…

Des solutions, il en existe : faute de rétablir l’impôt sur les chiens, il suffit comme en Suisse et en Suède de verbaliser tout individu qui ne ramasse pas l’excrément, ne tient pas l’animal en laisse et muselière, le fait pisser hors du caniveau … l’amende est de 100 euros par infraction et il n’y a plus de crotte sur la chaussée. La solution radicale est chinoise, expérimentée d’abord sous Mao par l’extermination de tous les chiens de Pékin, elle vient d’être remise en vigueur toujours à Pékin, dans ce pays où l’on mange les chiens (d’élevage). À la suite d’une épidémie de rage, les décisions ont été radicales : ramassage et extermination de tous les chiens domestiques et interdiction de la vente de viande de chien !

 

2. Les bicyclettes. Les trottoirs sont faits pour les piétons, le code de la route doit s’imposer à tous les usagers, les voies de circulation sont destinées aux automobiles, taxis et autobus. Il faut interdire l’usage en ville des deux roues et à plus forte raison celui des motocyclettes et « gros cubes ». C’est une mesure de salubrité publique : les Japonais vendent dans le monde 80% des grosses motos, mais en interdisent l’usage chez eux ! Depuis quelques décennies en France tout a changé. Les trottoirs ont rétréci et sont empruntés à contresens par les bicyclettes, les voies de circulation sont réduites à une voie étroite pour faire passer les pistes cyclables et les tramways et les cyclistes préfèrent s’insinuer entre les voitures ; ils n’observent aucune règle de conduite. Il y a sur les voies cyclables autant de mobylettes que de cycles, s’y ajoutent souvent les motocyclettes et les rollers. Les piétons sont les victimes de ces nouvelles voies. La bicyclette à la belle époque était un amusement, une originalité d’excentrique ; elle fut une nécessité dans la Chine de la pénurie quand il n’y avait pas d’automobiles, elle est aujourd’hui en Occident une parfaite absurdité. Nous ne sommes pas à Paris ou Londres comme les Hollandais à La Haye : une mégalopole ne peut pas revenir 100 ans en arrière. Interdire l’automobile en centre-ville, comme à Londres, ne fera pas de Paris le paradis du « vélib’ ». Les très grandes villes ont peu d’enfants et beaucoup de vieillards, la très grande majorité des habitants continuera de parcourir de longues distances en métro ou en autobus, ils ne feront pas 10 ou 20 kilomètres sur une bicyclette instable ou une planche à roulettes au milieu des autobus. La bicyclette est devenue la principale nuisance de la circulation en ville. Comme toujours, les municipalités vivent sur l’utopie de la gratuité, elles ont imaginé de fournir pour une somme dérisoire des bicyclettes à la population. C’est très coûteux, les bicyclettes sont vite cassées ou simplement volées pour être revendues en Europe centrale.

 

3. Les tramways. En Europe, les grandes villes s’étaient équipées de tramways à l’époque où il n’y avait pas d’automobiles ; ce moyen de transport très bruyant fut abandonné au lendemain de la seconde guerre mondiale, en constatant que les autobus puis trolleybus assuraient un débit plus important. Puis, après la chute du mur de Berlin, nos édiles municipaux sont partis visiter Moscou et les villes d’Europe centrale. Ils ont découvert des avenues très larges au centre desquelles naviguaient des tramways et ont pensé que serait merveilleux chez nous. Ils oubliaient que les seules automobiles appartenaient aux membres du parti unique, les automobiles privées sont arrivées plus tard. Le tramway s’est alors installé chez nous au cœur des campagnes municipales, surtout en France. Bientôt toutes les villes moyennes ont eu leur tramway ! Le tramway a toujours été une nuisance pour les résidents de la ville. Bien souvent, il ne fait que doubler les lignes de métro et d’autobus, sans apporter de solution pour joindre un quartier périphérique à un autre. Ces véhicules sont moins bruyants qu’avant guerre, mais ils sont condamnés par leurs rails à un itinéraire fixe et ne peuvent pas comme un autobus changer de parcours. Nous vivons dans une ville qui fut l’une des premières à adopter le tramway. Un gaspillage absolu, les deux lignes suivent le même trajet que le métro, beaucoup plus rapide et commode. Une solution aux embouteillages ? Tout le contraire : les itinéraires de sortie de la ville sont devenus minuscules, la voie est occupée par un tramway vide ; la traversée des ponts est devenue presque impossible. Une solution sans danger ? Quand la ligne tourne, on donne la priorité au transport commun dans les carrefours ; ils circulent à contresens et les automobiles sont frappées de plein fouet. Enfin et surtout, les piétons sont les victimes désignées de ces bolides. Bien sûr, les tramways sont en grève un jour sur deux !

 

4. Les graffitis. Le graffiti est une forme d’ « art premier », adorée par les Maires et les Ministres de la culture (institution qui n’existe qu’en France). On sait bien que les élus municipaux n’habitent pas dans le quartier qu’ils gèrent, ils ne prennent pas les transports en commun et sont transportés par une voiture avec chauffeur. Leur univers est celui d’un bureau ; ils ne voient pas ce qui est beau ou laid dans leur ville. Leurs interlocuteurs sont les milliers de représentants des associations par eux financés, notamment les soi-disant artistes qui polluent la ville. Le graffiti est un art de latrines, né dans les casernes et les pissotières, il ne faut pas le confondre avec le dessin ou la peinture. Ce qui est inacceptable est que les fonctionnaires représentant les pouvoirs publics renoncent à protéger la propriété publique et privée. On prétend inscrire telle ou telle ville au patrimoine de l’humanité et tolère tous les actes de vandalisme : le bâtiment le plus célèbre de la ville, l’église romane, le pont romain, l’ensemble du quartier de la renaissance, à peine ravalés, sont aussitôt couverts de graffitis, les statues sont taillées au burin… Heureusement, il existe encore un patrimoine privé en France, le rôle des pouvoirs publics est également de le protéger, ce n’est pas ce qui se passe. Les bandes de voyous qui hantent la ville pendant la nuit couvrent de dessins enfantins, mais indélébiles les murs des plus beaux hôtels particuliers, les auteurs ne sont ni arrêtés ni condamnés ! On ne peut s’empêcher d’incriminer une double responsabilité : celle des pouvoirs publics qui ont privilégié l’art « moderne », y compris la bande dessinée, au détriment de l’art tout court, et celle des écoles élémentaires et secondaires où l’initiation des enfants s’est inspirée de ces mêmes modèles. La solution existe (le Maire Giuliani à New York) : contraindre les « jeunes » des bandes à effacer leurs graffitis et leurs ordures. Alors, les résidents retrouvent l’amour de leur quartier et de leur ville.

 

5. Les ordures. La France est sale : le sol est jonché de détritus, de chewing-gums, et même de crachats, ce qui est récent. Quelle mine d’emplois pourrait être dégagée ! En Chine, des milliers de balayeurs nettoient les grandes places et les grandes artères, le jet de détritus est puni pas de lourdes amendes. Peut-être pensez-vous que ces tâches dégradantes ne doivent être accomplies que par des employés municipaux, toujours en grève, et qu’ils ne conviennent pas aux « jeunes » de nos cités périphériques en situation de guerre civile larvée. Nous ne le pensons pas, car le travail, n’importe lequel, est leur seul moyen d’arracher des jeunes qui n’ont pas de qualification à l’oisiveté et à la délinquance. Par suite de l’hypertrophie des fonctionnaires et de l’inefficacité des emplois aidés, nous pensons que la propreté de la voirie, le ramassage, le traitement des ordures et la sécurité des voies publiques devraient être concédés à des sociétés privées. La ville de Lyon a accompli un remodelage des abords des voies sur berge le long du Rhône, l’ensemble a été confié à une société privée spécialisée dans la gestion de l’environnement. Les « jeunes » préposés à ces tâches ont des contrats privés : ils assurent la propreté quotidienne de ce parcours, la sécurité est assurée par vidéosurveillance, les graffitis peu nombreux sont effacés dans l’heure, les marginaux et clochards ont disparu. Les quais sont en permanence parcourus par des familles avec enfants, des couples âgés et des joggers, les voies cyclables sont bien séparées, les surfeurs de planche à roulettes ont un aménagement pour eux. En plus, l’ensemble est beau et contribue à la réhabilitation du panorama du fleuve.

 

6. Les vagabonds. La prolifération des vagabonds en France est un phénomène bien antérieur à la remontée du chômage et à la récession. La population des clochards dans les grandes villes n’est pas un phénomène nouveau : depuis ma plus tendre enfance, j’ai aperçu au coin des rues des clochards qui étaient toujours les mêmes. Aujourd’hui c’est différent, les vagabonds sont beaucoup plus nombreux ; ils se succèdent beaucoup plus vite et sont plus jeunes. La libre circulation des personnes en Europe et le nomadisme apportent une première explication. Au début de l’été, il suffit d’observer l’arrivée des trains dans les gares. De nombreux jeunes, sac à dos et chien tenu par une ficelle, arrivent deux par deux ou en groupe serré, ils viennent de partout, de l’Europe du Nord, puis de l’Europe centrale et des Balkans. Le nomadisme le plus marqué des celui des gitans de l’Europe de l’Est, particulièrement de Roumanie ; ils arrivent en camping-car et se regroupent à la périphérie des villes. Parfois l’afflux est si massif qu’il provoque des incidents xénophobes et des troubles politiques, par exemple à Rome. Les enfants et surtout les femmes de ces groupes nomades sont exploités : le matin on voit les hommes déposer de jeunes femmes allaitantes, offrant à l’Occident un spectacle dégradant, qui avait disparu depuis le moyen âge. D’autres vont adopter des poses de suppliants agenouillés, souvent des garçons fort capables de travailler, parfois même ce sont des Albanaises voilées berçant un nouveau né, le plus souvent drogué. Tous font appel à l’aumône, ce qu’ils appellent la « manche ». Mais le plus surprenant ce sont les nomades de l’Europe du Nord, filles et garçon, dont la chevelure crépue et volumineuse (dite « rasta ») ne parvient pas à masquer la prolifération d’anneaux ornant leur visage. Quand il fait chaud, ils se dévêtent un peu plus, ce qui permet de discerner leurs tatouages. La plupart de ces nouveaux vagabonds sont entourés de chiens, ils vivent sous les ponts ou dans les chantiers. Cependant quand ils envahissent le centre ville, ils sont facilement agressifs et exigent du passant l’aumône qui leur est due. Souvent alcooliques et drogués, beaucoup de ces nomades finiront leur existence clochards. Le regard des étrangers est souvent plus lucide que le notre, par exemple les nord-américains, qui ont beaucoup de marginaux chez eux, sont toujours surpris de découvrir autant de mendiants chez nous, alors qu’ils en voient rarement en Espagne ou en Italie et même au Maroc. L’explication est simple : les vagabonds en France sont très rarement interpellés par la police, c’est pourquoi ils sont si nombreux à venir chez nous !

 

7. Les manifestations. Je n’aime pas les manifestations et l’occupation de ma ville par tous ces militants coude à coude portant des drapeaux rouge ou noir et hurlant dans des mégaphones. Il faut dire qu’en France je suis servi. Pas une semaine sans assister à l’arrivée des militants : des femmes, beaucoup de femmes, souvent encombrées de petits enfants qui seront trimballés pendant des heures, sous la pluie ou sous un soleil de plomb. Les rues sont barrées, interdit de traverser le cortège. Ce qui est nouveau depuis le début du siècle est la prolifération des drapeaux noirs avec une tête de mort. On pouvait croire que l’anarchie était un mouvement agonisant depuis un siècle, c’est certainement faux. Cette résurgence révolutionnaire explique les caractéristiques de plus en plus violentes des manifestations et l’emprise des idéologies anticapitalistes et altermondialistes. Jadis les destructions étaient limitées au moment de la dissolution des cortèges et à l’apparition des bandes de casseurs et de pilleurs de la banlieue. Aujourd’hui, comme on le vit à Londres puis à Strasbourg lors de deux réunions internationales, le but des manifestants est de tout casser, de détruire le plus possible. Protéger les chefs d’État est élémentaire, la sécurité est aisée à assurer. En revanche, renvoyer les policiers dans leurs casernes et laisser la ville aux émeutiers n’est pas acceptable. Je ne puis accepter que l’on saccage la Cathédrale, la Sorbonne ou que l’on occupe le Parlement. C’est ainsi que finissent les démocraties : les coups d’État commencent par le contrôle de l’aéroport, la prise du palais présidentiel et surtout l’occupation de la télévision. Bien sur, Strasbourg n’est pas Paris ! On ne doit pas sous-estimer le risque de pénétration dans les rangs anarchistes de mouvements terroristes internationaux. Or la police est vite inactivée, elle n’ose plus employer des armes à feu (d’ailleurs, les policiers seraient aussitôt arrêtés et jugés). Sur un autre territoire, la Guadeloupe, en proie à une guerre civile larvée, nous avons vu nos policiers et soldats ridiculisés face aux émeutiers. Conclusion : en situation de crise, il faudra tôt ou tard recourir à l’état de siège, au couvre-feu et à l’intervention de l’armée.

 

Entre l’enfer et le paradis se trouve le purgatoire où tout n’est pas parfait. Je suis cependant persuadé que la ville est plus proche du paradis que du purgatoire, en tout cas ce n’est pas l’enfer, du moins chez nous.

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