Auteur: Marc Levy

Marc Levy est écrivain et architecte. Il vit actuellement à Londres. Il est l’auteur le plus lu en France et traduit dans trente pays avec succès. Le cinéma est la seconde passion de Marc Levy. Il a tourné son premier court métrage, "La Lettre de Nabila", réalisé pour Amnesty International dans le cadre d’une nouvelle campagne de communication internationale. Ce film, interprété par Rachida Brakni, a été monté en trois langues – l’anglais, le français et l’espagnol – et sélectionné pour le festival du court métrage de Valenciennes, 2004. Il vient aussi de terminer l’écriture de deux scénarios et a le projet de passer derrière le caméra pour la réalisation de son premier long métrage.

La lettre de Nabila

 

Maximilian,

D’ici je ne peux pas t’écrire. Il faut que tu imagines qu’ici personne n’écrit, pas même celui qui consigne les noms des prisonniers. Celui qui consigne le nom des prisonniers ne sait pas écrire, les noms des prisonniers il les connaît par cœur…quelle étrange contradiction. Mais je suis du pays de toutes les contradictions.

Alors, si mes pensées arrivent jusqu’à toi, ce sera par la seule volonté de mon esprit. Je le veux plus fort qu’un petit poste de radio à galets. Je me concentre tout ce que je peux pour que mes mots partent de ma tête et aillent vers toi, Maximilian.

Moi, je crois à la transmission des pensées.

Quand on apprend le sens d’un mot nouveau et compliqué, par exemple « Délétère », eh bien après (as-tu remarqué ?) ce mot entend que tu le connais, et il se manifeste, tu le vois surgir dans chaque conversation que tu entreprends. J’ai appris, Maximilian, que tu faisais partie de ces gens qui se battent pour que je sois libérée. Il y avait bien des noms sur la liste apportée par Selim, qui est ici celui qui me visite, mais c’est ton nom Maximilian que j’ai retenu. Dieu est témoin que les autres noms aussi sont importants et que je ne les néglige pas. Aucun nom de la liste n’est délétère, par exemple, tous ces noms ce sont des personnes vivantes qui me veulent du bien et la justice pour moi.

Selim dit que vous êtes nombreux à demander « justice » pour moi, pour moi qui suis une femme. « Nombreux » est un de ces mots dont je te parlais. Et moi, je juge que c’est une chance que vous soyez nombreux à demander justice pour moi car, moi, quand je demande quelque chose c’est « grâce ».

 

 

 

Parce que « justice », c’est peut-être trop quand on est là où je suis, dans le fond de la pièce où je suis, avec cette odeur qui est ma présence.

Maximilian, fais comme si je n’avais pas parlé de cette odeur, j’en ai déjà honte. Si l’on pouvait effacer ce que l’esprit écrit, je raturerai ce que je viens de te dire. J’aimerai là, pour une fois, me censurer, à cause de la dignité.

Tu ne me connais pas, tu ignores mon visage d’avant comme celui d’aujourd’hui, et au fond là maintenant je comprends que si tu ne me connais pas, tu ne peux être révulsé par cette senteur qui m’accompagne.

 

Tu sais, ici, les prisonniers sont nombreux, et nombreux sont ceux qui disent qu’ils n’ont rien fait, ce sont ceux qui ne comprennent pas pourquoi ils sont là. Moi, j’ai fait quelque chose. Toi tu sais quelle chose j’ai faite, puisque tu as mis ton nom en signant la liste, tu sais que j’existe à cause de ce que j’ai fait. Je suis contente d’avoir fait quelque chose, puisque ça me fait te connaître. Les autres, ceux qui sont nombreux n’en peuvent plus d’exister, alors ils hurlent qu’ils n’ont rien fait, c’est leur seul moyen de disparaître.

Mais au fond, hurler, c’est faire quelque chose. Ici, hurler, c’est la seule chose à faire, même si personne n’entends, même si ce n’est pas la même chose qu’hurler au dehors, comme avant, quand on croyait être libre.

Moi je ne veux pas disparaître, l’espoir peut être une souffrance terrible mais je ne veux pas me résigner à disparaître, pas comme eux,  ils sont devenus des imbéciles. Moi, je n’ai jamais voulu disparaître. Même le voile, je ne voulais pas le porter. Parce que derrière aussi, on disparaît. Ou plutôt on dit : « Oui, j’admets que je suis déjà quelqu’un de disparu ». Sais-tu que dans mon pays, si une femme disparaît, personne ne s’en rend compte.

 

.

 

 

 

À propos de penser librement, justement : les autres clament qu’ils n’ont rien fait mais moi je sais que j’ai fait quelque chose, et toi tu le sais et c’est très important de le savoir.

Je me suis énervée. Ça a été comme un engrenage. Il y a eu un début, et il y aura une fin. J’ai dit « mon frère est un imbécile », j’ai dit « mon père est un imbécile », j’ai dit « mon cousin est un imbécile », et même j’ai dit « ce sont tous des imbéciles ». Et je n’ai pas voulu me marier, d’abord avec celui à qui l’on m’avait donnée, et puis plus tard, avec un autre qui voulait bien de moi quand même. Parce que, entre temps, tout le monde ici savait que Nabila ne serait épouse que par amour, que la vie avec elle ne serait pas qu’une partie de plaisir.

 

Moi, j’ai étudié. J’ai appris le français qui est devenu ma langue quand je veux penser librement. Je me suis accrochée à l’école tout le temps que j’ai pu. Je n’ai pu lire qu’un livre, mais je l’ai lu tant et tant de fois que ce livre-là était devenu ma seule intimité : « Le lion », du grand auteur Joseph Kessel. Sais-tu qu’il avait un don pour écrire ? Quand la petite fille du livre de Kessel est couchée entre les pattes du lion, elle n’a pas peur. Je trouve qu’imaginer quelqu’un qui n’a pas peur, c’est la plus belle chose au monde. Moi, je voulais faire ça, écrire, comme lui. Mais maintenant je ne peux plus, parce que j’ai peur.

Où en étais-je ?

Ah oui : le livre. Un jour, ils l’ont trouvé et ils me l’ont enlevé. Je pleurais. Personne ne comprenait. Personne ne me comprenait. Alors moi, au lieu d’attendre quelqu’un qui me comprenne, au lieu de revenir sur mes pas pour me faire comprendre, je suis allée encore plus loin, et même sans le livre j’ai commencé à écrire.

Ici, tout le monde espérait encore, on disait « peut-être qu’elle va écrire des contes ». Mais non, j’ai écrit dans un journal, et pour sauver ma cause, j’ai embrassé celle des autres.

 Et j’ai dénoncé les imbéciles, c’était devenu une raison de vivre, tu vois j’ai même cité ceux qui habitent ici avec moi, sous la terre.

J’ai étudié, je te l’ai dis, donc, sache que si j’emploie le mot « imbécile », c’est parce que c’est le mot « juste ».

Quand ils m’ont arrêtée, sache aussi que j’ai supplié. J’ai manqué de dignité. Tu aides quelqu’un à qui la dignité a fait absence. Et quand on m’a questionnée j’ai eu bien d’autres absences. Au cours des interrogatoires, j’ai uriné sur moi, et cette odeur ne m’a jamais quitté, ce liquide qui ruisselait sur mes cuisses brûlait ma peau, c’était ma dignité qui s’en allait, je la pissais. Mes tortionnaires se demandaient si je n’en avais pas encore un peu cachée par-ci par-là, et alors ils n’ont pris aucun risque, ils ont frappé pour enlever le peu de dignité qui restait, et même si moi je savais qu’il n’y en n’avait plus, je ne le leur ai pas dit, en les laissant me frapper encore et encore, je leur volais la leur. C’était « juste » cela aussi.

 

Voilà pourquoi Maximilian, quand j’ai vu ton beau nom sur la liste, et aussi le fait que tu habites à Londres, la ville où il y a de l’herbe calme, j’ai pensé tout de suite « mais comment ce monsieur peut s’intéresser à moi ? Et comment est-ce possible que quelqu’un de la ville de Londres se soucie du sort de Nabila ? ». Peut-être que tu aides plein de gens. Alors s’ils sont “nombreux”, je veux que tu cesses de t’occuper de moi. Chaque individu est unique. Même ici au milieu du nombre, je suis une unité. Être une unité c’est notre point commun, ma survie et la tienne aussi.

 

 

 

 

Je le sais, tout ça c’était déjà un peu dans le livre de Kessel. Puisque je t’appelle par la pensée, je dois être unique, car si les nombreux faisaient de même, tu devrais te boucher les oreilles, au risque de devenir fou.

Aussi, si en pensant à moi leurs voix deviennent comme un grondement trop fort, je comprendrais que tu renonces. Toi aussi tu dois défendre ta vie, surtout si elle est belle. Elle doit être belle ta vie Maximilian, là-bas au pays de l’herbe calme. Ne culpabilise pas mon cher Maximilian. Si ta vie n’était pas aussi jolie, il n’y aurait aucun espoir pour nous. Je veux un jour lire des livres écrits dans ta belle langue, couchée là où l’herbe sera calme, enrobée de son parfum. J’espère que toi qui le peux, tu le fais Maximilian, j’espère que tu penses à t’allonger sous un arbre, accompagné de livres qui t’enivrent de mots.

Ce matin quand le rai de lumière est venu frapper la poussière de ma cellule, j’ai pensé librement à « Délétère, par exemple, justice, dignité, frapper, nombreux, comprendre »

Souvent quand la nuit vient comme maintenant, je pars d’ici par la pensée, je vais vers la compréhension.

Aussi je comprendrai que tu te boucheras peut-être les oreilles. Mais qui sait ? Si tu m’entends seule, je t’entendrais unique. Alors j’attendrai. De toute manière, j’attends. À demain.

 

Maximilian ? Maximilian ? Écoute, je crois que tu m’as entendue. Si c’est ta réponse que j’entends… si « Nabila, je suis là » est ta réponse alors je t’ai entendue. Ah, j’entends tous les mots que tu dis, là. J’entends les mots : « Nabila, ne pleure pas ». C’est forcément toi, parce que sinon, quiconque ici peut voir que je ne pleure pas. C’est toi, je le sens, pour se tromper à ce point, il faut être loin. Et loin de l’odeur aussi, et loin aussi de la réalité d’ici où ça n’étonne plus personne quand quelqu’un pleure.

 

 

 

 

 

 

 

Maximilian, tu as promis, je serais la seule que tu écouteras, mais voilà, j’ai un peu honte. Tu sais, les autres, ceux qu’hier j’ai appelés « nombreux » et « imbéciles » et bien c’étaient des mauvais mots, des mots égoïstes. C’est parce que j’avais peur Maximilian, peur que le nombre fasse que tu renonces à m’entendre. « Trop » cela peut décourager, et nous sommes bien trop ici, de l’autre côté du monde. Mais maintenant que je sais que tu penses à moi, j’ai quelque chose à te demander, quelque chose de très important Maximilian, que toi seul peux accomplir.

 

Il faut que tu demandes à tous ceux que tu connais, a tous ceux qui peuvent s’allonger sous un arbre les bras chargés de livres, ceux qui ont le droit de s’asseoir sur un banc de savoir et d’apprendre, ceux qui peuvent dire à la terrasse d’un café que ceux qui ne pensent pas comme eux sont des imbéciles sans avoir peur de l’être eux-mêmes, à tous ceux-là qui sont pour moi d’ici un simple nombre, il faut que tu me les rendes uniques. Il faut que tu demandes, à chacun d’entre eux de penser à chacun d’entre nous, ici et ailleurs, partout où il y a des barreaux pour retenir ceux qui n’ont fait que penser différemment. Alors si chacun de ceux de ton « nombre » se met à écouter dans sa tête la voix étouffée de l’un de ceux de mon « nombre » ; alors nous aurons eu raison des autres qui veulent nous taire.

Quand nous serons assassinés, retrouvez nos corps, inventez nos noms et gravez-les sur nos tombes, vous serez notre futur, notre raison.

Envoyez Envoyez