Auteur: Denis-Clair Lambert

Denis-Clair Lambert est économiste, Université Lyon III. Il a publié deux ouvrages sur la santé dans le monde : « Les systèmes de Santé (pays industrialisés)» Seuil 2000 et « La santé clé du développement économique (Europe orientale et tiers-mondes) », L’Harmattan 2001.

Contes du millénaire : Les Aventuriers oubliés (Chapitre 9)

1810

 

IRACEMA DA MANGUEIRA, LA PARVENUE DE RIO

 

Au Brésil, la population autochtone des Indiens était dispersée sur un immense territoire vide. La colonie ne pouvait pas apporter aux Portugais, la réserve de main d’œuvre nécessaire pour mettre en valeur ses ressources. Une colonie de peuplement ? Simple illusion : le Portugal de 1500 était un petit pays faiblement peuplé. Par conséquent le Brésil serait une colonie d’exploitation, pour y parvenir il fallait importer des travailleurs.

La « traite des noirs » était économiquement logique dans le cas du Brésil. La plantation esclavagiste accompagna le développement des cultures d’exportation : la canne à sucre, le cacao, puis le tabac, le coton et le café. A lui seul, le Brésil a importé la moitié des esclaves africains et l’apogée de ce trafic se situe au dix-huitième siècle. Au terme de trois siècles d’empire colonial, le continent brésilien restait un chapelet de « capitaineries » et de petites villes littorales. L’intérieur restait l’inconnu : des forêts impénétrables et savanes où se réfugiaient les Indiens. Ils étaient très mobiles et formaient des tribus nomades vivant de la cueillette et de la chasse. Faute d’immigration européenne massive, le Brésil indien était devenu une Amérique noire.

C’est dans cette colonie lointaine que débute l’odyssée d’une esclave africaine, surnommée Iracema da Mangueira. Elle deviendra une célébrité de Rio, une « parvenue noire » très belle, courtisée par les hommes les plus puissants de la cour impériale.

 

Le destin tragique d’une petite esclave.

 

Aux débuts du XIXème siècle, dans la région des grands lacs africains, les « Limpopo » étaient une tribu de guerriers farouches. Cette région avait une population très dense, aucun explorateur européen n’y était parvenu. En revanche, c’était une réserve de nègres pour les marchands d’esclaves arabes. Les Limpopos étaient des noirs très grands, leurs lèvres étaient minces, leur nez n’était pas épaté et leurs cheveux n’étaient pas crépus, leur corps était couvert de scarifications et de peintures blanches. Comme toutes ces tribus du royaume du Kongo, les noirs parlaient un dialecte bantou, mais il y avait des centaines de dialectes différents. Pas une année ne s’écoulait sans combats : les Mandingues de la forêt attaquaient les Limpopos ; razzia après razzia, les villages étaient brûlés et leurs habitants exterminés ou réduits en esclavage. Depuis plus de mille ans, l’esclavage régnait en Afrique ; il avait redoublé avec la traite atlantique. Les populations semblaient résignées. Le chef coutumier des Mandingues s’était allié à Ismail Khadja, le principal marchand d’esclave arabe. Celui-ci approvisionnait le port négrier de Luanda en Angola. Un matin à l’aube, les cavaliers arabes puissamment armés envahirent le village ; la résistance des guerriers fut vaine ; les survivants furent enchaînés. Devant la case du chef Limpopo, les envahisseurs reculèrent : il brandissait un fétiche redouté par tous les habitants de la forêt, un masque de tigre. Le chef, entouré de sa femme et de ses enfants, était chamane et guérisseur, descendant de la haute noblesse Limpopo. Il fut transpercé d’un coup de lance ; sa femme et ses enfants furent massacrés également. Seule sa fille aînée, très belle, une adolescente de 15 ans, fut épargnée ; elle vaudrait très cher au Brésil.

Le marchand arabe ne comprenait pas un mot du dialecte local, il ne comprit pas son nom tribal et la baptisa Iracema. Pendant les trois mois de cheminement, les cent esclaves, une corde au cou et les pieds enchaînés, traversèrent en caravane les pistes de la forêt, puis empruntèrent des pirogues le long des fleuves. Arrivés à Luanda, un tiers étaient morts ; 40 % des survivants laisseront leur vie pendant le voyage du navire négrier. Iracema avait survécu ; elle ne pesait plus que 50 livres ! Le navire chargera encore 300 nègres sur la côte du Bénin. Le voyage fut épouvantable. Les nègres provenant de toute l’Afrique centrale, étaient parqués au dernier niveau, sous la ligne de flottaison. Le soir ils étaient alignés couchés se touchant les uns les autres ; leurs chaînes au pied comportaient un anneau, dans lequel était glissée une longue barre de fer. Les verrous étaient ouverts le matin et les esclaves pouvaient s’asseoir. Jamais ils ne voyaient le jour ; ils ne pouvaient pas se laver et faisaient leurs besoins dans un seau collectif. Jamais de viande ou de poisson, un brouet immuable et infect. Beaucoup mourraient ou étaient malades. C’était absurde ! Un esclave maigre et malade valait beaucoup moins.

Une semaine avant l’arrivée à Rio, le Capitaine ordonna d’améliorer la qualité de repas. Les nègres furent hissés à tour de rôle sur le pont pour se laver. On leur donna des morceaux de canne à sucre pour se blanchir les dents. Enfin on leur coupa les cheveux, ils eurent des pagnes neufs. Bref ils étaient plus présentables !

 

La dialectique du Maître et de l’Esclave

 

Rio attendait l’accostage du Fluminense, le quatre mats à quatre ponts. Curieux spectacle pour les noirs africains ; la plupart d’entre eux, y compris Iracema, n’avaient jamais vu de blancs. ″ On dirait des albinos, pensèrent certains ″ ! Les aristocrates et leurs femmes étaient aussi parés que le jour de la Fête-Dieu. Les propriétaires maîtres des domaines sucriers, les militaires, l’Evêque et les marchands observaient le débarquement. Certains avaient jeté par avance leur dévolu sur telle ou telle pièce de Guinée, d’Angola ou de Moçambique. Ils regardaient les jeunes hommes, leur torse, leurs muscles, leur attitude. En fait beaucoup étaient souriants, car ils étaient libérés de leur bateau-prison.

Nous étions en 1826 dans un pays devenu indépendant de la métropole et dans un Empire prestigieux, le seul des Amériques. La vente devait avoir lieu dans 15 jours, le temps de remplumer les esclaves et de faire quelques transactions clandestines pour prélever les meilleurs esclaves. Cependant il existait une administration impériale, celle qui délivrait les certificats de propriété et la valeur de la transaction. Une grande tribune fut installée sur la vaste esplanade du port (plus tard elle deviendra un aéroport). Le commissaire priseur commença par les « pièces » d’Angola et les hommes. Un jeune garçon, dépourvu de blessures et de maladies : mise à prix 50 000 reis. Les acheteurs potentiels montent sur l’estrade, le font marcher, puis sauter, ils ouvrent la mâchoire pour compter les dents, enlèvent le pagne pour s’assurer de la virilité et des capacités de reproduction. Les enchères furent encore bonnes et dépassèrent de loin les mises à prix. Le propriétaire partait en trainant sa prise par un licou. Toute la matinée fut occupée par ce lot. Puis venaient les femmes, certaines allaitaient, ce qui est bon signe pour une plantation. La « loi du ventre » n’était pas encore abolie ; il faudra attendre 1871. Les femmes se vendaient aussi cher que les hommes. Leurs enfants seront des esclaves.

Enfin arriva la vente des jeunes filles. Iracema s’avança sur la tribune : mise à prix à 250 000 reis, troisième enchère à un « conto » de reis (1 million). La marchandise est vantée : « elle est très belle, pas une scarification, des jambes parfaites ». On la dénude, les cris fusent dans la foule : « quelle poitrine ! ». Enfin le clou : « elle a 16 ans et est vierge ! ». Les enchères s’envolent, au fond d’une calèche, Iracema, aperçut un blanc, un homme mûr avec une barbe noire, à chaque enchère il levait le pouce. Enfin il l’emporta pour sept fois la mise. C’était le Comte Magalhães Pinto, un des plus riches propriétaires. Un grand noir élégant en livrée blanche avec des gants blancs prit livraison d’Iracema. Un nouvel épisode de sa vie avait débuté.

 

Un aristocrate, grand propriétaire terrien

 

Faustino de Magalhães Pinto était noble de très vieille souche, originaire de Guimarães, apparenté à la famille des Bragance et neveu du Marquis de Fronteira. Son ancêtre, le premier marquis, avait fait construire à Lisbonne depuis plus d’un siècle un splendide palais, orné des plus beaux azulejos de la capitale.

Magalhães était arrivé au Brésil en 1780, il avait reçu du roi de vastes terres pour cultiver la canne à sucre dans la Serra do Mar et les plaines d’Ipatininga, puis vers Mariana et Sabara, et Paratí. Les pains et les lingots de sucre étaient acheminés vers la côte. Sa fortune avait été investie dans les « fazendas » sucrières : il exportait directement vers le Portugal. Ses exploitations étaient esclavagistes ; on disait qu’il possédait 3000 esclaves !

Cependant le comte n’était pas seulement un propriétaire, car il était très cultivé et influencé par la culture française (la philosophie des Lumières) et par ses aventures politiques (la Révolution, l’Empire napoléonien et la Restauration). Comme beaucoup de Brésiliens, loin de détester Napoléon, il l’admirait. L’occupation des troupes napoléoniennes au Portugal avait entraîné l’exode de la Cour au Brésil et en fin de compte son indépendance en 1822.

 

Une esclave traitée comme une fille de blanc

 

À la « Quinta do Sobrado », petit manoir surplombant la baie de Rio, Iracema s’attendait à laver les carreaux. Elle découvrit rapidement qu’elle serait traitée comme la fille, sinon la femme, du comte. En effet son épouse et ses enfants étaient restés à Lisbonne. Il vivait seul, servi par une vaste domesticité, et rapidement la jeune limpopo devint la maîtresse de la maison. Cette situation ambiguë n’étonnait personne ; beaucoup de « barons » du sucre vivaient ainsi en concubinage avec leurs esclaves. Iracema ne savait pas le portugais ; elle ne connaissait rien de la religion catholique et des usages du beau monde. Pendant les cinq premières années, elle fut éduquée par les bonnes sœurs au Collège de l’Assomption.

Tout d’abord il fallait qu’elle connaisse l’histoire de son nouveau pays. Elle chantait avec ses camarades l’hymne brésilien, hommage aux premiers acteurs de l’indépendance, le « grito de Ipiranga ». Elle chantait ensuite les cantiques, face au crucifix ; puis on levait les couleurs du drapeau brésilien. Le plus important pour l’éducation des jeunes filles était de leur faire assimiler l’histoire du Portugal : celle de la reconquête, puis de son indépendance et son rôle premier dans les grandes découvertes. L’exploitation de l’or avait suscité une grande prospérité au siècle précédent. Les galions chargés d’or partaient à Lisbonne, qui devint l’une des villes les plus peuplées d’Europe. Ensuite venait la description de la grande catastrophe, le tremblement de terre de Lisbonne (1755), sa reconstruction et l’occupation napoléonienne. Son professeur évoqua avec émotion la révolution américaine et la révolution française, puis les fastes de l’Empire de Napoléon.

L’histoire du Brésil lui permit de découvrir l’ampleur des changements depuis la fin du dix-huitième siècle.

Le mouvement d’indépendance s’était développé au Brésil à la fin du siècle. Toute l’Amérique Latine était embrasée par la quête de l’indépendance (Bolivar). Au Brésil, la mutation se fit sans verser de sang, par une longue transition entre le statut colonial et l’autonomie : l’empire va se poursuivre pendant près d’un siècle. La cour et les 15 000 fidèles du roi Jean VI vivaient à Rio depuis 14 ans. Depuis la défaite de Napoléon et la libération du Portugal, Jean VI s’était décidé à rentrer à Lisbonne. Son fils aîné renoncera à la couronne du Portugal et deviendra l’Empereur Pedro I en 1822. Il acquit sa popularité en résistant aux injonctions de Lisbonne et des puissances étrangères : « plutôt que de vous abandonner, je reste (« eu fico ! ») ». Le roi ne vécut pas longtemps, il mourut en 1831. Aussi son fils, âgé de 5 ans, fut désigné pour lui succéder sous le nom de Pedro II, un conseil de régence était chargé de le préparer à régner. Il deviendra l’empereur du Brésil.

 

Comment Iracema devint la maîtresse de la maison du comte.

 

Chaque soir, Iracema apportait à Faustino sa « batida », un mélange de jus de fruits tropicaux et de rhum. Ils entamaient alors une conversation qui durait une heure. Souvent il se mettait au piano et interprétait les dernières œuvres de Mozart ; il lui apprit à jouer et elle se révéla très douée. Aucune de ses servantes ne s’était montrée aussi intelligente et douée. Au bout de quelques semaines, ils se rapprochèrent, s’étreignirent les mains ; puis il l’embrassa. Il l’entraîna dans sa chambre. C’était un vaste salon au parquet de palissandre, où trônait un superbe lit à baldaquin. Il était très doux et non brutal. Elle avait vu, petite fille, son père empaler sa mère d’un seul coup, sans même une caresse. Avec Faustino, le passage à l’acte était précédé de très longues caresses qui éveillèrent sa sensualité. Sa chambre n’était pas éloignée et désormais, chaque soir elle se rendait dans la chambre du maître ; le matin elle lui servait son café.

Au petit matin, ils étaient réveillés par un magnifique jaguar domestiqué, qui arrivait du jardin et leur léchait la figure, puis ramassait les restes de leur collation. Le dimanche, elle allait à la messe à la chapelle des bonnes sœurs, alors que Faustino partait seul à l’église de la Candelaria au centre de la ville. Puis ils découvrirent sur la baie de Botafogo la petite église de la Gloria, moins fréquentée par l’aristocratie. Enfin il la sortit dans le grand monde et organisa des fêtes à la quinta do sobrado. C’était un couple uni. Souvent Faustino était absent dans ses terres, parfois plusieurs mois, par exemple quand il avait participé à la guerre des provinces orientales. Il en était revenu couvert de décorations et récompensé par de nouvelles attributions de terres. Pendant son absence, Iracema avait pu mesurer son pouvoir d’attraction sur les hommes, pour la plupart célibataires ; mais elle restait fidèle.

Ce paradis eut une fin le jour où le comte lui annonça l’arrivée de la Comtesse de Magalhães et de ses enfants : Iracema devait le quitter. Auparavant il ferait quelque chose ; elle était majeure et avait 21 ans : il allait l’affranchir et la libérer de l’esclavage, puis il la marierait, mais lui laisserait le choix de l’homme. Lors d’un bal, un homme jeune, doté d’un physique d’aventurier, lui fit une cour effrénée. Il s’appelait François Lahire, un Français, un de ces « bandeirantes », coureur des bois, qui partaient à la recherche de l’or dans les forêts écartées du centre du Brésil. Ils se plurent ; Iracema le présenta au comte qui lui dit : « si tu crois l’aimer, prépare toi à une vie d’aventures, loin du confort de ma maison ; mais je ne crois pas que tu sois faites pour une vie casanière. Vous avez ma bénédiction. Donnez-moi de vos nouvelles ». La séparation entre le maître et l’esclave fut difficile et douloureuse, après quatre ans de cohabitation ils s’aimaient toujours.

Elle se maria en robe blanche à l’église de la Gloria. Faustino lui fit don d’un superbe cheval. Un mois après le mariage, le couple fit ses bagages et partit à dos de cheval vers les contreforts de la serra do mar.

 

L’or, ce fabuleux métal que les aventuriers croyaient se trouver au cœur du Brésil.

 

Sur la route de Petropolis, petite bourgade de montagne, dominant la baie de Rio, Iracema et François forçaient l’allure de leurs chevaux pour arriver avant la nuit. Ils savaient qu’ils trouveraient cette fois une auberge confortable. Leurs bagages, limités à une tente, des pics, des pelles et des casseroles, des armes et des explosifs, étaient arrimés sur une mule. La nuit leur permit de faire connaissance et de constater qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. François était plus brutal que Faustino ; mais il pouvait lui faire l’amour à plusieurs reprises ; elle parvenait à une pleine satisfaction de son désir ! Iracema avait appris un peu de français chez les bonnes sœurs ; mais le portugais était devenu leur langue de base.

Iracema lui raconta sa capture, la mort de ses parents, le long périple dans la forêt vierge, le calvaire du voyage sur le navire négrier, la vente sur la place de Rio et les années heureuses de sa vie avec le Comte Faustino de Magalhães.

François Lahire était fils d’un fermier breton ; un beau jour il avait quitté ses parents, pour éviter la conscription des armées de Napoléon. Il s’était engagé comme mousse à Brest sur un chalutier qui faisait la campagne langoustière au large du Pernambouc. Il avait débarqué à São Salvador et survécu de petits emplois. Puis il avait été embauché comme gérant d’une fazenda d’élevage. Mais il était fasciné par l’or ; il fallait partir plus au sud.

Sa première exploration l’avait conduit dans les « placers » des rivières du Minas, au nord d’Ouro Preto. Il avait trouvé une grosse pépite et amassé une petite fortune. C’est là bas qu’il avait entendu parler des mines fabuleuses de la « cité perdue » des montagnes du centre. Il avait acheté très cher une carte indiquant son emplacement à 4000 kilomètres toujours en direction du nord-est. Agé de 40 ans, François était prêt à affronter tous les dangers. Ils entreraient dans les territoires inexplorés, ceux des tribus indiennes, dont certaines étaient encore cannibales !

En quittant Petropolis, le climat frais facilitait leurs étapes, mais bientôt les chemins de latérite firent place à des sentiers étroits qui pénétraient dans la forêt humide et chaude. De temps à autre, ils faisaient halte dans de petits hameaux avec une église et des cabanes où s’étaient installé de petits colons qui se livraient à l’élevage de troupeaux de zébus, exploités pour leur peau ou revendus comme animaux de traction aux fazendeiros. Progressivement ils constatèrent qu’il n’y avait plus de colons, plus de noirs, plus de blancs ! Ils étaient seuls, leur expédition durait depuis un an. La nuit ils dressaient leur tente dans les clairières ou montaient dans les arbres pour se protéger des animaux sauvages. Dans la forêt vierge, grimper dans les grands fromagers n’était plus une protection, car les tigres et les pumas se perchaient dans les arbres ; les grands serpents étaient très nombreux. Ils redescendaient à terre et établissaient un campement protégé par des feux. En cas d’attaque par des bêtes sauvages, François avait acheté des feux d’artifice qui se révélaient très efficaces. Que se passerait-il si c’étaient des Indiens ?

 

Comment Iracema, capturée par les Indiens, devint leur protectrice

 

Un soir d’hiver, sous une pluie torrentielle, François eut beaucoup de difficultés à allumer un feu de protection. Ils étaient en expédition depuis trois ans. Il n’y avait pas de lune, aucun bruit, et pourtant plus d’une cinquantaine d’Indiens étaient cachés dans les branchages. L’un d’entre eux souleva sa sarbacane et planta une petite flèche dans le dos de François et la jambe d’Iracema. Ils sombrèrent aussitôt dans l’inconscient ; les Indiens abandonnèrent François à son sort et prirent Iracema comme otage. Elle ne reprit conscience qu’à l’aube, ficelée sur un tronc d’arbre. Elle pria la vierge Marie, un gros chaudron bouillonnait. Elle se dit : « ils vont me manger cuite et non crue ! ».

Il faut se rappeler qu’Iracema était fille de guérisseur, elle connaissait la magie, les plantes et les fétiches. Elle fit signe au chef de la tribu Nambikwara, beau comme un dieu, pour qu’il la délie, plongea sa main dans sa jupe et décapsula un pétard, qui jeta dans le ciel un splendide soleil. Magie ! Tous les Indiens se prosternèrent : elle était devenue leur déesse ! Pendant quatre ans, Iracema vécut dans la tribu indienne, mariée suivant la coutume indienne avec le grand chef. A sa grande surprise, elle tomba enceinte et eut un fils métis au teint cuivré. Cette vie de chasseurs lui rappelait les mœurs des Mandingues de la forêt ; les tribus se faisaient en permanence la guerre, pour protéger leur territoire. Elle se dit : « A quoi bon les civiliser et les christianiser ? Ils sont heureux dans leur territoire, protégeons les des Européens qui voudront en faire des esclaves ». C’est pourquoi, chaque fois qu’ils décelaient des traces d’explorateurs, leur déesse les conjurait de ne pas se montrer.

Ayant appris leur dialecte, proche du Tupi de la côte, et accepté leurs mœurs, Iracema avait constaté à la vue du soleil qu’ils remontaient vers le nord-est. Ils s’approchaient de la chapada de Guimarães et de la plaine des Parecís, région à la limite de la forêt vierge et de la savane. C’était le but de François Lahire. Elle leur parla du trésor de la cité perdue ; ils en connaissaient la légende. Le contact avec ces tribus primitives l’incita à retrouver ses racines et l’art de guérisseur de son père. Beaucoup de plantes et de fruits ressemblaient à la flore de l’Afrique, la faune également ; mais les espèces autochtones n’existaient pas dans son pays natal. Elle apprit les vertus médicales de ces ressources brésiliennes et se mit à soigner les enfants et les adultes.

La quatrième année s’achevait, quand une tribu Xavante dressa un piège. Ses amis d’adoption furent tous massacrés, y compris le chef qu’elle avait aimé. Iracema et son fils avaient eu la vie sauve en se cachant dans une grotte. Désormais elle était à nouveau seule, perdue dans une montagne hostile. Ce n’était pas l’armée de Don Pedro qui pourrait la sauver.

 

Iracema retrouve son mari, mais non la fortune escomptée.

 

Se nourrissant de baies sauvages, Iracema errait depuis un an dans la forêt sans espoir ; son fils Kuri s’était parfaitement adapté. Au détour d’un ruisseau, elle découvrit un bras mort couvert de nénuphars géants (Victoria Regia) : elle implora en langue tupi le « Saci-Pérèrê », petit elfe unijambiste des légendes de la forêt, qui se dresse sur une feuille de nénuphar et remet des égarés sur le droit chemin. Hélas il n’apparut pas ! Une piste conduisait à une falaise abrupte ; Iracema s’insinua dans une faille de la montagne. Elle se retrouva en face de François Lahire. Ce furent des retrouvailles émouvantes. Frustrés par leur abstinence, ils firent longtemps l’amour. Il leur restait à trouver le trésor. Une grotte profonde plongeait dans la montagne, puis un couloir aboutissait au pied d’un temple. L’or était là : des pierres précieuses, des centaines de masques, de colliers, de plaques et même une colonne en or massif, impossible à soulever ; mais ils n’avaient plus leur mulet. Tout à coup un grondement partit du sol, le début d’une éruption volcanique. La colonne d’or s’abattit sur François, mort sur le coup ; Iracema avait un bras cassé, elle s’enfuit. Dans la forêt au pied de la falaise, c’était pire tout s’écroulait. On ne retrouvera jamais la cité perdue.

Iracema, après une nouvelle année de parcours vers le sud, finit par arriver dans une petite garnison du centre du Brésil. L’armée la rapatria à Rio. Elle avait 30 ans en 1840, on l’avait oubliée.

 

Iracema da Mangeira, mère de Saint, devient chamane à Rio.

 

Arrivée à Rio, Iracema se dirigea vers la Quinta do Sobrado : tout était fermé et le domaine était en vente. Le comte était mort depuis un mois. Elle pleura en se souvenant des jours heureux, puis se dirigea vers la maison du notaire, pour y prendre son acte d’affranchissement. Le notaire lui fit savoir que la comtesse et ses enfants étaient repartis à Lisbonne et que le testament du comte avait prévu un codicille pour sa servante Iracema : il lui léguait la fazenda de Paratì et une maison à Rio dans le quartier de la Mangueira. C’est ainsi qu’elle devint Iracema da Mangueira.

Le faubourg de Mangueira devait son nom à un énorme manguier. Il avait attiré de nombreux membres de la bourgeoisie, en raison de sa proximité avec une résidence de l’empereur, le palais de São Cristovão à Boa Vista. La maison d’Iracema avait deux étages et de nombreuses pièces. Cette extension de la ville de Rio était située au pied de la montagne carrée de la Gavea, à l’orée du massif de la Tijuca, dominé par le pic du Corcovado. Sur la hauteur, le couvent de Santa Teresa était proche de nombreux domaines entourés de murs, où l’on devinait les résidences de membres de la cour impériale. Mais surtout, la partie basse du quartier était dominée par les 140 hectares du jardin botanique. Ce jardin somptueux avait été créé par le roi Jean VI dès 1808, puis ouvert au public en 1828. Son attrait provenait de ses allées de palmier impériaux, qui commençaient à se dresser vers le ciel, et de ses étangs de nénuphars amazoniens. En relisant l’acte de donation, Iracema découvrit que sa maison était complétée par un immense terrain de cinquante hectares bordant la montagne de la Gavea. Il fallait maintenant organiser sa nouvelle vie et trouver des activités lui assurant des revenus : elle n’avait que 30 ans !

Première source de revenus : la « Chacara da Minga », à moins d’une lieue de Paratí. La fazenda sucrière était-elle rentable ? Elle s’y rendit aussitôt. L’intendant était un mulâtre très compétent : une cinquantaine d’esclaves, une vingtaine d’hectares de canne à sucre, une distillerie très moderne avec des alambics de cuivre et une exportation directe par la mer. Les comptes faisaient état d’une rente de 3000 contos ; il n’y avait pas de quoi garantir le train de vie de Magalhães ; mais elle le confirma dans ses fonctions.

 

Un retour aux sources : le don des « Mères de Saint »

 

Peut-on mériter le respect des blancs et susciter l’admiration quand on est esclave ? Le Comte de Magalhães le lui avait prouvé, pourquoi pas l’Empereur du Brésil ! Bien sûr lui dirent des esclaves affranchies, nous pouvons relever ce défi, mais il faut une réussite éclatante. Ce fut le cas de Marinha da Fonseca il y a un siècle à Bahia, la plus célèbre des guérisseuses africaines, celle qui avait sauvé de la mort le Général Vasconsellos !

La deuxième source de revenus devint rapidement la première : elle s’installa comme « chamane » et fit savoir l’expérience acquise auprès de son père au Kongo et parmi les Indiens du Mato Grosso. De bouche à oreille, la consultation ouverte lui apporta une clientèle croissante. Le mardi soir, elle ouvrait la cour de sa maison pour des séances de candoblé, de macumba et de vaudou. Iracema avait perçu la nostalgie des rites magiques : tous les esclaves étaient baptisés, il fallait donc allier les rites chrétiens, indiens et africains.

Le décor était soigneusement étudié. Une petite table au centre de l’assemblée et un offertoire dédié à la Vierge Marie et aux Saints, puis de nombreux totems ornés de feuilles de mais, un guerrier noir sculpté dans l’ébène, des fleurs de frangipanier, un gros cigare, des litres de rhum (« cachaca »), des petites bougies à profusion et une auge de pierre avec une rigole. Au son des tambours et des « cuicas», l’assemblée entrait en transe. Les femmes qui avaient éprouvé un malheur ou perdu leur charme auprès de leur amoureux entraient en catalepsie et dansaient jusqu’à perdre connaissance.

Alors Iracema invoquait les Saints et les dieux africains ou plus encore indiens. La Vierge Marie, Saint George, Saint Antoine, ou Ogun et Iemanja ne faisaient plus qu’un ! Venait l’heure du sacrifice du poulet : elle lui tranchait le cou et recueillait son sang dans une coupelle, pour en barbouiller le visage de l’implorante. Celle-ci restait inanimée, puis se réveillait sans rien se rappeler. Les participants étaient des esclaves noirs d’Afrique ; certains étaient nés à Rio, d’autres venaient de débarquer et beaucoup étaient en réalité des mulâtres ou des noirs affranchis. Le plus bizarre est qu’après quelques années elle vit apparaître des maitresses blanches de la bourgeoisie et même des femmes nobles, mais elles se cachaient derrière leurs capelines.

 

La guérison de Giripoca, l’enfant victime du serpent corail.

 

Une guérisseuse et féticheuse ne devient une notoriété que si des guérisons sont prouvées, alors elle devient une « Mae de Santo », une « Mère de Saint », elle a le pouvoir d’éveiller les Saints. Ce fut le cas en 1845 quand un vendredi à sa consultation du matin, une mère lui apporta son fils, apparemment sans vie. Le pauvre garçon, Giripoca, avait été piqué une heure auparavant dans la forêt de la Tijuca, par le serpent le plus redoutable : le « serpent corail ». Les parents avaient apporté le cadavre du serpent. De mémoire de Carioca, personne n’avait survécu une heure à cette morsure, il était bel et bien mort ! Chez les Indiens, Iracema avait assisté très souvent à ce genre d’accident, le serpent local, le « surucuru », était encore plus dangereux. Elle savait ce qu’il fallait faire : inciser la blessure pour évacuer le venin et appliquer un cataplasme d’écailles du serpent, de liane folle, le « cipo maluco », et de « caju jaune ». Elle dépêcha, Pinguinha, la sœur de Giripoca, à l’endroit où elle savait trouver les ingrédients. Après une demi-heure, le remède fut appliqué, et le soir l’enfant repartit sur ses deux jambes, sans paralysie. La nouvelle se répandit dans tout Rio et même les journaux en parlèrent. Iracema continua pendant toute sa vie son activité de guérisseuse. Rio était une ville très insalubre et la mortalité restait très élevée. Faute d’égouts, de latrines et d’eau saine, les moustiques pullulaient et les ordures n’étaient pas ramassées. Alors lui arrivaient les victimes de la fièvre jaune ; elle n’y pouvait rien ; mais, en revanche, elle connaissait beaucoup de plantes pour contrarier le paludisme et les dysenteries.

 

Iracema devient une noire libre et riche, une « parvenue » courtisée par l’élite.

 

1850 : l’empire de Don Pedro II était à son apogée. Il se révéla être un despote éclairé, comme au siècle précédent, empreint de la philosophie des Lumières et avide de progrès scientifique. Quel contraste avec le reste de l’Amérique latine, où la fin de l’ancien régime s’était soldée par une succession de révolutions, de coups d’état et de dictateurs sanglants ! Le Brésil était une monarchie constitutionnelle, mais entachée par la persistance de l’esclavage. Iracema approchait de la quarantaine ; mais elle restait prodigieusement belle et séduisante.

Comme aux Etats-Unis, la vieille aristocratie de l’ancien régime était exaspérée par l’influence des « nouveaux riches », ces mercantis, grands propriétaires, industriels, voire artistes et savants, que Don Pedro recevait à la cour. Il les avait anoblis et leur distribuait moyennant finances des titres qui n’avaient rien à voir avec le sang bleu et la généalogie. Les nouveaux nobles étaient des courtisans de Petropolis : « barons du café » du Parana, marquis, pourquoi pas des ducs, ceux du monde des parvenus, les « mineiros », pire les « paulistes ». Quand ils allaient à Paris, on les appelait comme les Argentins, « les métèques » ! Rien à voir avec le Marquis de Fronteira ou le Comte de Magalhães ! Petropolis était le nouveau centre du pouvoir ; l’empereur avait marié sa fille à un Français, le Comte d’Eu, quand-même de bonne lignée royale. Dans leurs splendides palais, ils faisaient la fête et dansaient, bientôt on introduira la valse autrichienne.

Ce monde du pouvoir, Iracema va progressivement l’approcher puis la fasciner.

 

La rencontre du jeune baron Temistocles Altaïde

 

Un jour Iracema était allée se confesser à l’église jésuite du Couvent São Bento : au fond de l’église elle avait remarqué un jeune homme très élégant : lavallière, pantalon gris ajusté, guêtres et bottines cirées, petite moustache fine à l’anglaise … Il la suivit, elle rentrait à pied par la rue des orfèvres en admirant les bijoux d’or, puis elle s’arrêta dans une pâtisserie et reprit son chemin. Elle entra pour la première fois dans une librairie et commença à lire un curieux album intitulé « Voyage pittoresque au Brésil ». Ce livre était extraordinaire car il lui offrait en images, des lithographies d’aquarelles représentant la vie quotidienne de Rio, telle qu’elle l’avait découverte à son arrivée. Elle retrouvait les scènes de la sortie de messe à la Gloria avec les maîtresses blanches, les petites filles blondes, puis les esclaves, l’activité des porteurs, des artisans, le couronnement de Don João VI et les paysages de Rio.

A ses côtés, le jeune homme s’inclina et se présenta : « Temistocles Altaïde, baron de Teité. Je vous offre ce livre et je vous invite à venir chez moi à Petropolis voir les originaux. Ce livre a été publié en France ; son auteur Jean Baptiste Debret fit partie d’une mission française ; il fut le peintre officiel du roi, professeur à l’Académie des Beaux Arts, il a formé nos peintres ». Lui prenant le bras, il la raccompagna à la Mangueira et l’invita pour deux semaines pendant l’hiver austral et la saison d’estivage à son manoir.

Iracema ferma son cabinet de consultation pendant le mois de décembre 1857, Don Altaïde vint la prendre en calèche. La route de latérite était devenue beaucoup plus rapide. Elle fut stupéfaite de découvrir les transformations de Petropolis. Le Palais impérial était d’une grande beauté ; plus encore la construction du petit palais de la princesse Isabelle deviendrait un véritable bijou. Elle se souvenait d’avoir entendu parler du petit Trianon à Versailles : c’était un boudoir de femme dans un écrin de verdure. Le manoir de son chevalier servant était plus modeste. Dans les hamacs de la véranda au soir, ils bavardaient sans fin, elle apprit tout de sa vie de « fazendeiro », là bas au nord du Minas, à Itapuì, où elle avait fait halte.

 

La vie élégante de la cour impériale à Petropolis

 

Le baron était aussi attentionné que jadis le comte : il lui faisait l’amour avec délicatesse. A la fin décembre, il y aurait un bal au palais de l’empereur : elle l’accompagnerait et il l’a présenterait à ses amis. Ce bal fut un enchantement, tout le monde la regardait. Elle portait un gros diamant, monté en goutte d’eau, rapporté des grottes du Mato Grosso ; il mettait en valeur un décolleté vertigineux. Sa robe blanche très simple contrastait avec les robes à cerceau de la mode de Paris qui rendaient les femmes plus grosses. Son carnet de bal était plein, elle dansa pendant des heures. Un ingénieur français fut surpris qu’elle comprenne le français : elle lui parla de son mari, François Lahire. Il l’avait connu dans le Minas, mais n’en avait plus entendu parler.

Don Pedro II demanda qu’elle lui fut présentée. A 32 ans, l’empereur très grand (1,90 mètres) était beau. Il avait épousé Thérèse Christine de Bourbon-Sicile et avait une petite fille très éveillée, la Princesse Isabelle. Iracema comprit à son regard que Don Pedro était attiré par elle ; on devinait un homme à femmes. Il la fit valser et la serrait de près. Enfin il l’attira dans un salon en compagnie de quelques intimes ; ils prirent place sur un confortable sofa, prêts à l’écouter. Pedro était curieux de tout et lui demanda de conter comment elle était arrivée à la « Cité perdue » ; pourquoi elle avait été si respectée par les Indiens ; quels étaient les remèdes qu’elle avait découvert ? Le Ministre de la guerre écoutait son récit avec d’autant plus d’attention que les frontières de l’Amazonie subissaient des incursions des Etats voisins. Un fazendeiro lui demanda si le climat lui semblait favorable à l’agriculture. Elle lui répondit que les Indiens ne cultivaient rien ; ils prélevaient ; mais en zone humide la végétation était luxuriante. Un journaliste lui demanda une entrevue pour compléter une enquête demandée par la société royale de géographie de Londres. On lui demanda également de chanter une chanson indienne : elle demanda un petit tambour et entama un « chorro » (un pleur), l’incantation à Iemanja. L’impératrice fut ravie. Bref elle était devenue l’attraction de la soirée.

 

Les brimades scolaires de Kuri et la vengeance d’Iracema

 

Iracema avait inscrit son fils Kuri à l’école des Jésuites de Santa Térésa, il apprenait très vite et avait 12 ans. Cette école de garçons était payante. Un jour il revint de classe en pleurs et lui dit que ses camarades le brimaient et le rejetaient du fait qu’ils étaient blancs et qu’il n’avait pas sa place dans cette école. Iracema se précipita chez le Préfet des études et lui exposa les faits. Elle lui dit : « J’ai choisi les Jésuites qui jusqu’à présent ont protégé les Indiens et dénoncé l’esclavage. Cet enfant est libre comme moi-même, élevée chez les sœurs de l’Assomption. Vous devez faire cesser ces brimades ». Le Préfet ne semblait pas surpris, car de nombreux parents d’élèves lui avaient reproché d’inscrire des métis de noirs et d’indiens. Mais il fallait se méfier de cette femme et de ses relations et se rappeler que l’empereur voulait que tous les brésiliens puissent aller à l’école. Il ne fallait pas que l’affaire s’ébruite.

Iracema était décidée à prendre des mesures de rétorsion. Elle connaissait le ministre de l’instruction publique, d’autant mieux qu’elle avait soigné ses crises de paludisme et les abcès de sa maîtresse. Elle lui fit part de sa colère. Le lendemain, le préfet des études avait été muté dans un collège misérable de Belem, bien loin du quartier chic de Santa Teresa. Le Brésil était déjà ainsi ; sans relations on ne peut pas réparer une injustice.

 

La fin de l’empire devenait prévisible

 

Le temps avait passé ; le cycle du café battait son plein ; mais la surproduction guettait le Brésil ; la monnaie était fondante … L’empereur et son gendre, Gaston d’Orléans, Comte d’Eu, partaient souvent en expéditions militaires contre les Argentins : la guerre de la Plata fut suivie par celle du Paraguay. Il était difficile de faire accepter les pertes militaires. Enfin le Brésil était le dernier pays à tolérer l’esclavage. Dès lors, les nouvelles élites étaient pénétrées par les courants abolitionnistes. Un soutien permanent leur avait été apporté par la Princesse Isabelle, épouse du Comte d’Eu. C’est elle qui d’ailleurs, étant régente pendant une absence de son père, signa en 1888 l’acte d’abolition.

Un jour, alors qu’Iracema se rendait chez son nouveau soupirant, le Comte d’Itamaraty, celui-ci la convia dans son palais, pour une réunion secrète avec l’empereur Don Pedro II. L’Empereur la reconnut aussitôt et la félicita de sa beauté intacte. Il l’a présenta à deux de ses amis très écoutés, des savants français dont il avait lu tous les livres. Un diplomate français très courtois, Alexis de Tocqueville, avait longtemps séjourné à Rio et décrit les causes de l’effondrement de l’ancien régime en France. L’autre personnage était un curieux anthropologue, Artur de Gobineau. Ce dernier revenait d’Asie et était très perplexe sur les races et leur métissage, mais il pensait que l’esclavage devrait être aboli au Brésil. Don Pedro les approuva. Insolente, Iracema fit remarquer à Gobineau que son fils était métis de noir et d’indien et remarquablement intelligent, il était devenu chimiste ! Le Brésil avait déjà renoncé à la traite, un jour il faudrait comme aux Etats-Unis abolir l’esclavage.

 

Iracema devint à son tour une femme riche.

 

Certains affirmèrent qu’Iracema était devenue une femme entretenue et que ces amants lui garantissaient son train de vie. C’était une médisance : elle était une femme libre, mais non une putain. La plupart de ses soupirants ne couchaient pas avec elle.

Alors d’où venait son argent et sa réputation de parvenue ? C’était simple : un secret partagé avec son notaire. Elle revendait de façon judicieuse les terres de la Mangueira, il est vrai bien souvent à ses amants qui voulaient construire à la Gavea. La valeur des terres en banlieue augmentait bien plus vite que le cours du café ou le prix des esclaves. En 1888 quand enfin l’esclavage fut aboli par l’empereur, Iracema organisa à la Mangueira une fête restée dans toutes les mémoires des esclaves. Puis le Brésil devint une République. Elle mourut à 90 ans et son fils indien Kuri da Mangueira hérita de son immense fortune.

 

***

 

 

Envoyez Envoyez