Auteur: Jacques Brasseul

Jacques Brasseul est professeur de Sciences Économiques

Histoire de la globalisation financière : Extraits, 2

  

 


Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, Histoire de la globalisation financière. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.
  

 
Sommaire

 
Le carré du pouvoir

Selon Ferguson [2001], le « carré du pouvoir » réside dans la mise en place des éléments suivants : une administration fiscale efficace, un parlement doté du pouvoir de décider des impôts et de les contrôler, une Banque centrale ayant le monopole de l’émission de monnaie et de la politique monétaire, une dette publique nationale garantie par le parlement et capable d’étaler les financements, notamment en cas de guerre. La liberté de circulation des capitaux, le libre-échange et l’étalon-or sont venus compléter ces quatre éléments. L’Angleterre a été le premier pays à les mettre en place – la Banque d’Angleterre a été créée en 1694 et la dette publique devient rapidement une institution –, ce qui explique sa victoire finale dans la longue guerre qui l’oppose à la France au XVIIIe siècle et au début du XIXe. Le système de délégation et de privatisation de la fiscalité de l’Ancien Régime en France, à travers les fermiers généraux, accompagné d’un pouvoir absolu et de parlements faibles, s’est révélé bien moins efficace pour mobiliser les ressources nécessaires à un long conflit. Après 1815, le système financier britannique s’est progressivement étendu au reste de l’Europe, puis du monde. Mais au XVIIIe siècle, les impôts sont plus lourds en Grande-Bretagne, plus homogènes, plus centralisés et mieux collectés que sur le continent. 

Admin. fiscale                       Parlement 

  Dette nationale                    Banque centrale

La Bank of England est un enfant de la révolution anglaise de 1689, la Glorieuse Révolution. Le nouveau roi, venu de Hollande, William III (Guillaume d’Orange), doit faire face aux revendications du roi déchu, le Stuart James II, et à une guerre contre la France de Louis XIV, un pays plus riche et plus peuplé. Le Parlement confie à la Banque d’Angleterre la gestion de la dette croissante de l’État. La Banque devient le banquier de l’État, prête aux autorités pour financer les dépenses publiques, notamment les guerres, mais elle est privée et agit aussi comme une banque commerciale en recevant les dépôts, payant des intérêts et escomptant les traites, avec une grande régularité. Elle émet des bons en contrepartie de la dette, qui deviendront les fameux consols (annuités consolidées) à 3 % à partir de 1751, bons publics à long terme, devenus le symbole de la confiance inspirée par la Banque d’Angleterre : « un épargnant qui achetait des consols pouvait être sûr de recevoir les intérêts, payés deux fois par an, pour toujours, jusqu’à ce qu’il désire vendre. Les consols devinrent synonymes de sécurité financière, l’étalon auquel se comparait le risque de tous les autres placements. » (Ferguson). Un observateur du XVIIIe siècle note : « L’extrême et inviolable ponctualité du paiement des intérêts sur les titres de la Banque, ainsi que la garantie du Parlement, ont établi le crédit de l’Angleterre au point qu’elle a été capable d’emprunter des sommes qui ont surpris toute l’Europe » (Isaac de Pinto*). Pourtant, la dette publique est vue avec alarme déjà et elle ne fera qu’augmenter pendant plus d’un siècle de conflit avec la France, jusqu’en 1815. Le grand historien de la période, T.B. Macaulay (Histoire d’Angleterre, 1685-1702), rapporte : « À chaque étape de l’accroissement de cette dette, la nation a formulé le même cri d’angoisse et de désespoir. À chaque étape, il a été affirmé sérieusement par des hommes sages que la banqueroute et la ruine étaient proches. Malgré tout, la dette continuait à s’accroître, et pourtant la banqueroute et la ruine semblaient aussi éloignées que jamais. … Le commerce florissait, la richesse augmentait et la nation devenait de plus en plus prospère. »

D’un million de livres au moment de la création de la Banque, en 1694, la dette atteignait 50 millions à la mort de Louis XIV, en 1715. Pendant la guerre de succession d’Autriche, en 1740-48, elle s’élevait à 80 millions. Puis la guerre de 7 ans (1756-63) la porta à 140. David Hume s’alarme : « Mieux aurait valu pour nous avoir été conquis par la Prusse ou l’Autriche que de chevaucher cette dette de 140 millions ! » James Steuart également, le grand économiste préclassique, s’écrie : « Si aucun contrôle n’est porté à l’augmentation des crédits publics, cela finira que toute propriété et tous les revenus seront avalés par des taxes ! ». Mais rien de tout cela ne se produisit, la prospérité grandit au contraire, et non seulement la prospérité, mais une révolution économique, la révolution industrielle de 1760-1820, sous le règne de George III. Celui-ci, affolé par la montagne de la dette, eut l’idée de taxer davantage les colonies américaines, avec pour seul résultat de les perdre, en 1783. La dette s’élevait alors à 240 millions de livres. À la fin des guerres de la Révolution et de l’Empire, en 1815, où les dépenses publiques vont exploser, le montant astronomique de la dette britannique est de 800 millions. De 222 % de son PIB en 1783, elle atteignait 268 % en 1822, à son sommet (voir graphique 1), une augmentation bien moins forte que l’accroissement absolu, du fait de l’entrée du pays dans la croissance économique moderne.

La France a suivi la même évolution, en déficit chaque année entre 1610 et 1800 (sauf pendant une courte période sous Colbert, de 1662 à 1671), sans pouvoir financer sa dette publique avec autant de succès** : « Si la France avait pu égaler l’habileté britannique à gérer les finances publiques et la dette, il n’y a guère de doutes que les Français, et non les Anglais, auraient prévalu. Le distingué économiste Jean-Baptiste Say, envoyé en Angleterre par Louis XVIII pour y découvrir les raisons de la force du pays, commença son rapport en affirmant que cette force résultait de son économie et de son crédit, plus que sa puissance militaire. […] La dette publique, une source de faiblesse historique, avait été transformée en instrument de puissance. Plus les souverains britanniques empruntaient, plus ils avaient d’argent pour financer les guerres, et plus ils unissaient derrière eux un pays toujours plus prospère. » [Mead, 2007]. George III avait qualifié les guerres avec la France de guerres du crédit, et Kant, dans son Essai sur paix perpétuelle, avait envisagé d’interdire le recours au crédit pour les affaires extérieures des États…

* Isaac de Pinto (1717-1787) est un philosophe, économiste et financier hollandais des Lumières, contemporain de Voltaire et Diderot, avec lesquels il était en contact. Célèbre pour une correspondance avec le premier où il s’oppose à sa vision des juifs, il est l’auteur d’ouvrages divers, comme un Traité de la circulation et du crédit (1771). À l’inverse de ses contemporains, il y prend position pour les effets bénéfiques de la dette publique, favorisant la prospérité, parce que « ces dettes, n’arrivant jamais à échéance, et ne présentant aucune période critique à redouter, sont comme si elles n’existaient pas. Chaque nouveau prêt crée un nouveau capital artificiel qui n’était pas là avant, qui devient permanent, fixe et solide, comme si c’était autant de richesses réelles. »

** Entre 1816 et 1899, durant le siècle par excellence de la finance saine et de l’équilibre budgétaire, la France ne compte que sept années d’excédent, les autres en déficit. Ils restent cependant très limités, par rapport à ce que les guerres mondiales vont produire au XXe siècle : le solde budgétaire en part du PIB passe ainsi de +0,1 % en GB entre 1890 et 1913 à -35,9 % entre 1914 et 1918 et -30,9 % entre 1939 et 1945 (Ferguson).


Références

Ferguson N., The Cash Nexus, Money and Power in the Modern World, 1700-2000, Penguin, 2001
Macaulay T.B., Histoire d’Angleterre, 1685-1702, Laffont, 1984
Mead W.R., God and Gold: Britain, America, and the Making of the Modern World, Knopf, 2007

*
**
   * 
  

 

Morgenthau, Keynes, Churchill et une Allemagne rurale

« Entre-temps, le Trésor avait proposé le plan Morgenthau*. White me dit : “Vous allez être chargé des aspects économiques et de ce qui serait un rôle raisonnable pour l’Allemagne dans l’Europe d’après-guerre. Nous ne voulons pas que l’Allemagne soit à nouveau une puissance industrielle. Nous allons la convertir en une économie agricole.

La première question qui me vint à l’esprit fut de préparer un mémorandum sur la capacité que l’Allemagne devrait avoir à produire de l’acier. Je pensais que si l’Europe devait manquer d’acier pour la reconstruction, alors plus on pourrait en avoir d’Allemagne pour aller vers les autres pays, mieux ce serait. Mais White ne voulait pas que l’Allemagne produise de l’acier du tout, même si ça privait d’acier pour la reconstruction les pays qui avaient été occupés. Et il me dit, “Écoute, on n’est pas intéressé par tes raisons pour que l’Allemagne produise de l’acier. On veut juste que tu nous donnes des raisons économiques pour qu’elle n’ait pas de capacité à en produire.” Je répondis à White que dans ce cas, il devait chercher quelqu’un d’autre. Je démissionnai. Un autre arriva, Irving S. Friedman. Plus tard ils publièrent un livre sur le plan Morgenthau, et ils l’agitèrent devant moi, comme pour dire : “Tu vois ce qu’on peut faire sans toi ?” Eh bien, ils l’ont fait sans moi, effectivement. Mais ça n’a fait qu’ajouter aux difficultés, car j’avais des appuis solides pour mes idées au Trésor. J’avais avec moi le Sous-secrétaire et tous les assistants au Secrétaire. » E. Bernstein dans [Black, 1991].

L’idée du plan Morgenthau était non seulement d’empêcher l’Allemagne de prendre sa revanche avec une industrie lourde et d’armements, mais aussi de favoriser la Grande-Bretagne, lui permettre de se relever plus vite, avec moins d’aide américaine, dans la mesure où les industries britanniques remplaceraient les industries exportatrices allemandes sur les marchés mondiaux. Le Département d’État était plus réaliste et moins fanatiquement anti-allemand que Morgenthau ou White. Penrose fit remarquer que la population allemande était trop importante pour ne vivre que de l’agriculture, Morgenthau répondit qu’on pourrait installer toute la population en trop en Afrique du Nord… D’autres suggérèrent que cette mesure ne ferait que remplacer une hégémonie allemande en Europe par une hégémonie russe. Mais c’était le but de White, solide partisan de l’URSS comme on sait. Keynes rencontre White à ce sujet le 20 septembre 1944, il n’était pas en faveur d’une dé-industrialisation de l’Allemagne, et voulait surtout éviter les erreurs de 1919, avec des réparations pénalisantes et inapplicables. Son but était « de normaliser l’Allemagne, pas de détruire ses moyens d’existence », il parle même à propos de Morgenthau et White de “their mad plan for de-industrialising Germany” [Skidelsky, 2000, 363-365]. Le dialogue sur la question devient vite surréaliste : « Keynes demanda à White comment les habitants de la Ruhr étaient censés survivre. White répondit qu’il y aurait forcément des files d’attente pour le pain (bread lines). Quand Keynes demanda si les Britanniques devaient fournir le pain dans leur zone d’occupation, White dit que le Trésor US le paierait, pourvu que ce soit ‘à un niveau très bas de subsistance’. Keynes : “Ainsi, pendant que les collines seraient transformées en terrain de jeu pour les moutons, les vallées seraient remplies de gens faisant la queue pour le pain. Comment je devais rester impassible devant ça… Je n’arrive même pas à l’imaginer.” » (ibid.)

Churchill était également opposé au plan Morgenthau, contre lequel il s’élève violemment lors d’un dîner avec Roosevelt, au moment de leur rencontre à Québec en septembre 1944 : “Morgenthau received from Churchill, slumped in his chair, ‘a verbal lashing’ such as he had never had in his life ; Churchill’s condemnation as ‘un-Christian’ was ‘one of the less sensitive epithets he used’” (ibid.). Le plan Morgenthau sera quand même adopté à la conférence de Québec, mais par la suite, sous la pression anglaise et celle du Département d’État américain, Roosevelt changera d’opinion et l’abandonnera. Québec marque ainsi le début du déclin de l’influence de Morgenthau et White. Comme le dit Churchill dans ses Mémoires : “With my full accord, the idea of ‘pastoralising’ Germany did not survive.

* Program to Prevent Germany from Starting World War III.


Références

Black S.W., A Levite among the Priests: Edward M. Bernstein and the Origins of the Bretton Woods System, Westview Press, 1991
Skidelsky R.J.A., John Maynard Keynes. Fighting for Britain 1937-1946, vol. 3, Macmillan, 2000

Envoyez Envoyez


One Response to “Histoire de la globalisation financière : Extraits, 2”

  1. […] Churchill était également opposé au plan Morgenthau, contre lequel il s’élève violemment lors d’un dîner avec Roosevelt, au moment de leur rencontre à Québec en septembre 1944 : “Morgenthau received from Churchill, slumped in his chair, ‘a verbal lashing’ such as he had never had in his life ; Churchill’s condemnation as ‘un-Christian’ was ‘one of the less sensitive epithets he used’”. Le plan Morgenthau sera quand même adopté à la conférence de Québec, mais par la suite, sous la pression anglaise et celle du Département d’État américain, Roosevelt changera d’opinion et l’abandonnera. Québec marque ainsi le début du déclin de l’influence de Morgenthau et White. Comme le dit Churchill dans ses Mémoires : “With my full accord, the idea of ‘pastoralising’ Germany did not survive.” […]