Auteur: Sophie Marinez

D'origine française et dominicaine, Sophie Maríñez-Lebreton a obtenu son doctorat en études françaises au Graduate Center, City University of New York. Ses domaines de spécialisation comprennent les études littéraires et culturelles de la prémodernité française, les textes et châteaux de femmes du XVIe et XVIIe siècles en France, les littératures caribéennes françaises et les études dominico-américaines. Auparavant, elle a travaillé comme traductrice, journaliste et conseillère culturelle à l'Ambassade de la République Dominicaine au Mexique. Actuellement, elle enseigne dans le département d'études françaises et francophones de Vassar College.

Thaël quitta sa maison (à Édouard Glissant, in memoriam)

1989: Au Diamant, Édouard Glissant écrit la Poétique de la relation



Thaël quitta sa maison, 

et le soleil baignait déjà 

la rosée mariée aux points de rouille du toit.  

(Édouard Glissant, La Lézarde)

 

 

 

Le poème du monde s’ouvrait

sur ce soleil,

sur cette braise de chaleur toute douce

qui montait au petit matin

alors que la rosée,

toute gelée

parmi les brindilles d’herbes,

regardait le ciel encore violet,

et puis rose,

et puis orange,

enfin ce ciel tout jaune

d’une aurore

dont les étoiles se montraient,

elles aussi,

encore toutes blanches,

oubliées qu’elles étaient par la nuit qui partait.

 

Ce soleil

qui couvrait les flamboyants

et la colline, la loma de Pizarrete,[1]

pays d’enfance pays de contes pays de songes

 

Ce poème continuait

la nuit

noire et chaude

alors que sous ces arbres

le feu et les patates douces craquaient

tandis que les vieux racontaient

leurs histoires à faire peur

et à faire rire

à nous faire rire,

mon frère et moi.

Juan Bobo et Pedro Animal,

ces deux-là qui nous faisaient rigoler

tant l’un était bête et l’autre malin.

 

Le matin

encore tout frais

du café colao,

du lait encore chaud

des mamelles de vaches et de chèvres,

du pan de agua,

et nous voilà qui dévalions la colline,

mes cousines et moi,

jusqu’au bord du ruisseau

nous tremper les pieds

et grincer du linge

contre des pierres mouillées,

mes cousines et moi

 

Et, par les après-midi de chaleur accablante,

assises à l’ombre apaisante des flamboyants

sur des chaises de cana,

alors qu’une pointe de brise nous tenait au frais

et que nos doigts dégoulinaient de jus de mangue,

mes cousines m’aidaient à bien rouler mes ” r “…

et riaient de la petite française.

 

Et aujourd’hui

que ce poème n’est plus là

que le poète n’est plus là

je te demande,

cher ami,

Est-ce

parce que je venais de l’ailleurs

que cette colline est restée en moi ?

Est-ce

par cet ailleurs que

l’exubérance de sa verdure,

l’odeur de sa terre mouillée

le cri-cri de ses grillons

les chants fiers de ses coqs en concert

la fuite éperdue de ses pintades affolées

les étincelles de ses lucioles et cocuyos

espíritus et muertos toujours vivants…

Est-ce

par cet ailleurs,

je te le demande

que tous ces lutins sentinelles

m’éclairent encore

lors des longues solitudes du monde ?

 

Mais, mon ami !

J’y retourne,

et je ne les retrouve plus !

Ils s’en sont tous allés

Comme dans les rêves

et dans les brumes.

J’y retourne

et c’est fini la colline

finies les cousines

finis les ruisseaux

les mangues et les vaches

les chèvres et les cigales

et les espoirs anciens

Ils s’en sont tous allés

à New York, en Espagne, à Amsterdam

loin de la terre

Ils ont tous pris la mer

et les voix

et les pas

du Bronx

et du Harlem

 

Mais toi,

tu les avais déjà vus

au-delà de ces brumes

et voilà que tu nous les rends !

c’est Thaël et Valérie

et leurs amis

et leur grand poème du monde

c’est La Lézarde qui se faufile

et sa colline qui les garde

contre les bêtes de la Maison de la Source

c’est la colline du Pays-Mêlé

c’est donc l’histoire de ce départ

qui s’annonçait

sur des chemins frémissants

et se nourrissait

des éclats stupéfiants

des grands échos du monde

 

Oracle poète

tu savais donc

qu’un vers qui oublie celui des autres

n’est que le vers d’une pensée infirme

et qu’aux immolés d’une foi unique

surviendraient ceux des cris du monde

ces grands cris foudroyants des peuples enragés

 

Édouard Glissant!

les voilà tous maintenant

qui clament et qui chantent

de Tunis à Taez

du Wisconsin aux Caraïbes

alors, tu serais content d’apprendre

que Thäel et ses amis

ne viennent que d’entamer

leur long parcours

de cris

et de chants

de victoires

et de sang

sous l’immense soleil

d’un infini poème

 

New York, le 5 février 2011



[1] petit village au sud de la République Dominicaine

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