Auteur: Raphaël Mizrahi

Raphaël Mizrahi est né au Caire en 1938. De famille francophone, il émigre en France à quatorze ans pour poursuivre ses études secondaires. Il pratique, en général avec passion, un bon nombre de métiers, la plupart d’entre eux relevant de l’animation socioculturelle ou de l’éducation. Il a été aussi éleveur de chèvres et producteur de fromages, aubergiste, etc. La retraite a été pour lui l’occasion de se consacrer à un désir lancinant depuis fort longtemps, celui d’écrire. Consulter son site : http://sites.google.com/site/raphmizrahi/home

Bouquet d’exils : Racines

« Racines » fait partie de l’ouverture de l’ensemble romanesque Bouquet d’exils.

Sommaire

  

Mon fils est venu dimanche dernier avec un ordinateur, qu’il s’est empressé d’installer sur mon bureau. « Je n’en ai plus besoin à la boîte, » m’a-t-il dit, « et, tu verras, c’est formidable pour écrire ». Il m’a fait une démonstration du traitement de texte, et cela m’a tout de suite semblé assez séduisant.
Depuis longtemps, il me demande avec insistance de raconter ma vie par écrit, à l’intention, dit-il, de ses enfants, afin qu’ils aient connaissance de leurs racines. Je trouve l’argument valable : je sais trop à quel point il est malaisé de vivre avec des racines tronquées. Mais je sais trop aussi ce qui se cache derrière sa demande, justifiant mon inertie à y répondre. Il cherche obstinément à savoir ma version de la rupture d’avec sa mère, et je résiste depuis des années, me refusant à mettre en cause l’image maternelle. Je me suis réfugié jusqu’alors derrière ma difficulté à écrire lisiblement, j’ai toujours l’impression que ma pensée va trop vite pour ma main.
Si je ne peux plus m’abriter derrière le prétexte de l’illisibilité de mes manuscrits, il m’est toujours possible de me limiter à ce qui a précédé, à la préhistoire de son histoire.
Je me suis longuement interrogé après son départ. Et je me suis dit finalement qu’en ce qui concerne les racines, rien ne m’empêche d’écrire sur mon enfance, cette part de ma vie si présente et si lointaine, que j’ai longtemps tenté de gommer, et qui revient en force depuis que, l’âge venant, le passé reprend ses droits avec vigueur. De parler de cette enfance, et de la préadolescence en Égypte, des quatorze premières années de ma vie, calmerait peut-être ses désirs.
En cherchant bien, que reste-t-il réellement de mes souvenirs ? J’ai beau m’interroger, j’en retrouve si peu… Comme si un rideau presque opaque s’était installé entre moi et cet enfant né comme moi, en Égypte, à la même date que moi, et qui portait mon nom. Comme si un refoulement protecteur m’interdisait d’aller fouiller de trop près dans ce passé, dans ces événements vécus dont l’exil rendrait la remembrance insupportable. Qu’a-t-il vraiment vécu, ce gamin-là ?
Comment font donc les auteurs qui rédigent de monumentaux récits sur leur enfance, comment peuvent-ils avoir autant de précision dans ce qu’ils nous racontent ?
Pour les quatorze premières années, l’oblitération concerne surtout la période d’enfance, celle qui s’est terminée vers douze ans, quand les derniers frères ayant quitté le nid familial, il s’est retrouvé seul avec ses parents. Pour cette période, des sensations reviennent en foule, qui parfois font resurgir un événement, et encore ne suis-je pas certain qu’il s’agisse bien d’une résurgence, s’il ne s’agit pas plutôt d’une reconstruction opérée à partir de chose que l’on m’aurait raconté.
La rupture avec l’Égypte s’est faite alors que je venais d’avoir quatorze ans. Rupture désirée, mais si brutale que je ne suis pas sûr qu’il s’agisse bien de moi, quand je parle de ce gamin dont je voudrais tenter de dépeindre l’enfance. Je ne discerne pas bien les fils qui rattachent ma vie à la sienne, comme si c’était un autre que moi qui avais vécu ces années-là, cette enfance-là.

Je me suis mis devant le clavier, et une page m’est sortie, d’un trait, dans une bouffée d’émotion, car peut-on garder la tête froide quand on se demande comment décrire la nostalgie…

 

Comment décrire la nostalgie qui m’étouffe quand, passant près d’un restaurant oriental, me parviennent les odeurs des cuisines de mon enfance ? Je me promène dans les rues et, brutalement, pendant quelques secondes, je me retrouve à côté de l’échoppe du vendeur de foul médammés et de taaméia, qui remplit ses pitas faites de farine noire, dans lesquelles il n’est pas exceptionnel de trouver des fragments de paille, de petites fèves cuites ou des boulettes de semoule de fève, d’ail et de coriandre, et de la boutique voisine où se vend le aasir assab, ce jus de canne glacé qui faisait ses délices, et dont je retrouve la fugitive fragrance s’échappant d’un paquet de sucre de canne roux dont on vient d’en ouvrir l’emballage, et de la boutique voisine s’échappent les vapeurs et les odeurs de linge fraîchement repassé par des hommes suant à pousser du pied de lourds fers remplis de braises, et me parviennent en même temps les appels des marchands ambulants, celui qui porte, accrochés à un baudrier de cuir des tonnelets de verre remplis de sirops glacés aux couleurs chatoyantes jaune, verte, rose, et je peux encore comme lui chanter son cri – kirima korkandi bistachi, kaïmak kaïmak, Mohammed Dib, abou chanab hadid -, et celui du vendeur de patates douces, qu’il fait cuire dans un brasero installé sur la charrette à bras qu’il pousse par les rues, et les appels des innombrables marchands de fruits ou de légumes proposant de goûter leurs marchandises, et quand, il y a quelques années, je lis un entrefilet du “Monde” contant qu’un autocar versant dans un canal d’irrigation, il y eut cent quarante trois morts, me vient la vision des tramways brinquebalants chargés de grappes humaines dans la cohue des piétons et des voitures à chevaux, des voitures à bras, des autos, et encore des piétons et des voitures de toute sorte, et des cireurs de souliers sous les porches et des ramasseurs de mégots, et la foule partout, omniprésente, bigarrée, animée, et quand souffle ici le foehn, qui recouvre tout d’une impalpable poussière rougeâtre, la chaleur écrasante d’un soleil impitoyable mais dont on ne peut se passer et le sable qui s’infiltre partout, crisse sous la dent et forme une croûte rêche sur la peau quand souffle le khamsin reviennent à ma conscience, et derrière les terrasses de cafés d’ici quand les gens sirotent leurs boissons par les jours ensoleillés, je vois les cafés de là-bas, avec leurs joueurs de trictrac et leurs fumeurs de narguilés, et quand, parfois, passant, par une caniculaire journée d’été, par une avenue bordée d’arbre, je vis à nouveau l’angoisse du gamin que sa sœur emmène par la main vers des soins nécessaires et je pourrais continuer pendant des pages et des pages pour tenter de décrire les souvenirs, les sensations, les sensations de souvenirs ou les souvenirs de sensations, et n’y point réussir.

Conscientes ou refoulées, il y a des nostalgies en chacun de nous, de notre enfance ou de notre adolescence, d’un passé mythifié qui était obligatoirement meilleur que le présent, des capacités physiques et intellectuelles perdues ou des opportunités ratées. Pour moi, et pour bien d’autres qui, comme moi, vivent l’injustice de l’exclusion déniée, la conscience aiguë que j’en ai est multipliée par le sentiment de subir le mensonge quasi permanent, par l’impression d’être dépossédé de mon droit aux racines. Et est exacerbée aussi par ce que je supporte de moins en moins, cet antisémitisme larvé et rampant qui se cache sous les vernis mensongers de l’antisionisme.

J’ai trop longtemps tenté de refuser, de nier, d’éradiquer même cette blessure profonde de mon être. J’ai trop longtemps voulu être une sorte de copie conforme du bon citoyen bien français, mais c’est là qu’est le mythe. Comme la langue d’Ésope, et comme cela se passe sans doute dans tous les pays, le citoyen français peut être la meilleure, mais aussi la pire des choses.

« Mais tes racines », me dit Jean, qui a lu par dessus mon épaule, « quelles sont-elles ? D’où donc venaient tes parents ? », et j’essaie de regrouper les bribes d’informations dont j’ai souvenance. Je pourrais certes interroger mes frères et ma sœur encore vivants, et peut-être le ferai-je plus tard.

Je n’ai, de l’histoire de mes grands-parents, que des fragments qui relèvent, au moins pour certaines d’entre eux, peut-être plus de la légende que de la vérité historique. Et me voilà, à soixante ans passés, m’interrogeant sur mes racines. Car si, comme pour chacun d’entre nous, mes racines remontent à la nuit des temps, aux mythiques Adam et Eve ou à une Lucie plus ou moins commune, les miennes, celles de ma mémoire, disparaissent bien vite dans un oubli qui rend d’autant plus précieux les lambeaux d’informations qui me sont parvenu sur mes ascendants. Si j’avais élevé mes enfants, j’aurais été amené, pour rassurer les enfants, et pour les ancrer dans l’histoire de mon peuple, pour leur donner une certaine fierté de leurs origines, à leur affirmer qu’ils descendaient en droite ligne des rois d’Israël, de David et de Salomon. Ils n’y auraient, bien évidemment, jamais cru, à cette ascendance royale, mais je pense qu’elle leur aurait pu leur donner le sens d’une inscription dans une longue histoire. Mais, au-delà de leurs arrières grands-parents, au-delà de mes propres grands-parents, le trou noir des diasporas successives a avalé les informations. D’au-delà de mes grands-parents, peu de choses ont transité jusqu’à moi, ou à ma génération. Et en ce qui concerne mes grands-parents, je n’ai de leur histoire, ou de ce que je crois être leur histoire, que quelques lambeaux d’informations, que quelques fumées évanescentes se diluant dans une mythologie à laquelle je tente de me raccrocher. On m’a sans doute raconté, dans mon enfance, la vie de mon grand-père paternel, dans laquelle j’ai du mal à ne pas croire que mon imagination d’alors n’ait pas greffé des événements enjolivant les discours. Dans la réalité ou dans mon imaginaire, ce grand-père, né au début du dix neuvième siècle dans le sud de la Perse avait été surnommé Haguibor, ce qui en hébreu veut dire le héros, le fort, le vainqueur. La légende familiale varie quant à l’origine de ce surnom. Pour certains, il était boucher, et pouvait tuer d’un coup de poing les bêtes qu’il devait abattre, mais cette explication est sujette à caution, car elle est en contradiction avec les règles rituelles de l’abattage juif. Pour d’autres, sa force herculéenne lui permettait de tordre avec trois doigts des pièces de monnaie, ou de plier à bout de bras les lourds plateaux de cuivre qu’il travaillait dans son métier d’orfèvre ciseleur. Pour d’autres enfin, et ce n’est pas incompatible avec l’explication précédente, ce surnom lui vint de la résistance qu’il organisa dans la communauté juive de sa ville.
Il trouve refuge à Beyrouth. Le Liban était alors un pays cosmopolite, où les différentes communautés ethniques et religieuses se côtoyaient sans trop de conflits, et s’interpénétraient parfois. Là, la communauté juive l’affubla d’un nouveau surnom : Dromi, (celui qui vient du sud, du darom hébreu). À cette époque, l’état civil de type européen se mettait en place. Le surnom est devenu nom, et ainsi naquit une dynastie.
Car, au Liban, il rencontra et épousa ma grand-mère. Issue d’une famille sûrement venue du Caucase, elle s’appelait Tsafoni (qui vient de tsafon, le nord, en hébreu). Cette merveilleuse union sémantique est le premier symptôme historiquement connu des mélanges culturels qui s’affrontent en moi, et au-delà de moi, en mes enfants.
Ils procréèrent dix-sept fois, nul ne sait dans quelles conditions, sinon en ce qui concerne les aspects techniques, qui sont généralement bien connus. La sélection naturelle était féroce : seuls sept enfants parvinrent à l’âge adulte. Sans doute les plus solides ou les plus chanceux. Mon père était le dernier né, venu au monde en même temps que le siècle, vingtième du nom. Tôt orphelin, il fut élevé par un frère d’un tiers de siècle plus âgé, et qui était resté à Beyrouth, les autres ayant vécu une diaspora supplémentaire : deux frères en Égypte, un frère et une sœur en Argentine, une sœur au Canada, une autre en Australie. 
Ce grand-père semble être sorti de nulle part. Comme pour mes autres grands-parents, je n’ai aucune information, même sujette à caution sur leurs propres parents. Je pourrais établir quelques hypothèses sur les origines de ma mère, par un subtil jeu de déductions et de croisements avec ce que la notoriété historique nous transmet, mais il ne m’est pas possible de m’appuyer sur des documents incontestables. Nos arbres généalogiques ne peuvent dépasser cinq voire six générations, en comptant les deux générations qui me suivent. Ils s’étalent par contre à l’horizontale, car nous n’avons pas connu les massacres de la Shoah, et nous avons été plutôt prolifiques.
Mais certains indices me font penser que mon grand-père paternel était un descendant des exilés de la première diaspora. Il y a de fortes présomptions pour qu’il ait été, sinon karaïte, du moins influencé par le karaïsme : malgré la stricte éducation religieuse rabbinique qu’ils avaient suivi à Beyrouth, mes oncles, et mon père quand il pratiquait encore, gardèrent toujours une distance prudente, voire critique, par rapport aux rabbins.

Ma mère, elle aussi, a été orpheline très jeune. Je me souviens d’une très belle photo, qui doit dater à peu près de 1910. Ma mère, petite fille aux longs cheveux bouclés, vêtue d’une belle robe, est debout. Derrière elle, assis dans un grand fauteuil, se tient un homme âgé, très âgé. C’est mon grand-père maternel. Il avait près de soixante-dix ans à la naissance de ma mère, sa dernière, et vingt et unième enfant. Il mourra peu après que cette photo ait été prise. À côté de lui, se tient debout une très belle femme. C’est sa seconde épouse, ma grand-mère. Ils avaient trente-cinq ans de différence, mais la légende familiale conte qu’elle l’aimait tant qu’elle mourut deux ans jour pour jour après lui. Chez eux, seuls six enfants atteindront l’âge adulte. Tôt orpheline, ma mère fut élevée par un frère beaucoup plus âgé qu’elle : elle avait l’âge de l’une (la plus jeune) de ses nièces. Mes grands-parents maternels étaient tous deux judéo-espagnols. Le ladino a été parlé dans la famille de ma mère, et elle le pratiquait encore avec ses frères et ses sœurs, avec ses cousins et ses neveux. Mon grand-père maternel venait d’Izmir – on disait Smyrne à l’époque – et je n’ai aucune idée de ses activités professionnelles. Je n’ai su que récemment que son nom, Damassi, était un surnom donné dans les communautés juives d’Italie à des gens venant de Damas. D’où je peux conclure qu’entre la grande expulsion de 1492 et son époque, mes ancêtres sont au moins passés par le Liban, l’Italie et la Turquie.

À l’exception de deux cousins germains et argentins venus en vacances à Paris dans les années cinquante, et qui avaient eu mon adresse par je ne sais quel circuit sûrement très compliqué, je ne connais de mes oncles, de mes tantes et du cousinage que ceux qui vivaient en Égypte. L’ « arbre généalogique » réalisé par une cousine me permet de me retrouver dans une moitié de la parentèle, celle qui est du côté de ma mère, et me fait faire de surprenantes découvertes. Ah bon, me dis-je parfois, Lucien et Simon sont tous deux fils de Jacob et de Rachel. J’avais « oublié » qu’ils étaient frères. À dire vrai, je ne pense pas l’avoir jamais su, vraiment su. Un nombre non négligeable de cousins était plus de la tranche d’âge des parents que de la sienne, ils avaient quitté leurs propres parents, construit leurs propres familles, et peu d’éléments lui auraient permis d’établir leurs schémas familiaux. La part de la famille installée en Égypte se composait de deux oncles du côté maternel et deux oncles du côté paternel. Plus des cousins germains qu’il connaissait plus ou moins bien, et des flopées de cousins, au second ou au troisième degré, pour lesquels il avait souvent du mal à comprendre les liens de parenté.

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