Auteur: Jean-Louis Robert

Jean-Louis Robert, né en 1957 à la Réunion où il vit, est marié et père de deux enfants. Professeur de lettres, il poursuit une œuvre personnelle fondée sur ce qu'il appelle "le mélangue", dont l'ambition est de faire voler en éclats les intégrismes qui prétendent dompter la langue insulaire, fondamentalement plurielle. Il s’interroge, par ailleurs, sur les crises qui agitent nos sociétés.

Photo d’amour

La blonde sculpturale – il avait eu naguère le privilège d’admirer sa plastique, alors qu’elle était étendue sur le sable fin et chaud et blanc – arrivait à l’entame d’une piste bordée de fuchsias, dont les fleurs pendaient rouges de religion sous l’œil écarquillé d’enthousiasme d’un type à Daguerre. Il tenait fébrilement son miroir à mémoire, prêt à appuyer sur le bouton à l’instant où il verrait une image susceptible de résumer la belle essence de son modèle et son sublime amour pour elle. Il ne voyait aucune autre raison de faire des photos.

Elle tourna vers lui son visage de France. Il saisit son appareil et visa l’hiémale déesse. Le brun très foncé des yeux, la longue à mèches d’olivine chevelure blonde, les reflets bleutés du teint olivâtre pénétrèrent par le petit trou de la camera obscura attention le petit oiseau va sortir pour former sur la feuille cellulosique une harmonieuse image. Une petite boule verdâtre, les yeux cernés par deux besicles de plumes blanches, un zosterops olivacea s’envola en fou fou des fuchsias proches. Une tremblade de bonheur le gagna. Il la dépassa. Immédiatement, elle s’arrêta, répartit équitablement sa soutenable légèreté sur ses deux pieds, se tint droite. Marionnette de peu de chair suspendue au cyan du ciel par un fil invisible. Un jean de jais révélait les fines gambettes de la korè callipyge. Ses bossoirs de rêve bougeaient librement sous un sweat shirt, laissant espérer de beaux soirs aux mains amantes qui les prendraient à pleines pommes. Deux éventails vaporeux tenus par une fibule dorée ceignaient son cou gracile, épandant du sang chaud dans sa tenue. Elle se mit en branle, la tête droite, les épaules abaissées allongeant ses jambes, non à partir du genou comme la vulghomme femelle, mais de la hanche comme la topwomanqueen qu’elle était. Sa démarche souple et élégante remplissait le cadre du viseur, affolait le palpitant du voyeur dont les mirettes lançaient une lueur folle, heureusement atténuée par le double foyer de ses lunettes. Il avait opéré une mise au point sélective sur elle, laissant dans le flou les calumets qui se développaient en touffes denses à l’ombre de la tortuosité jaunâtre des tamarins, leur feuillage glauque à travers lequel fluaient des flots de lumière.

Il imaginait alors que la magie de cette superlascive femme était telle qu’elle n’avait nul besoin d’être exaltée par la beauté animale de la nature, oubliant la singulière svelte anschaung de l’époque, selon laquelle n’existait que ce qui était photographié, qui l’avait conduit à l’idée que seule une photoprise au sommet d’une montagne, dans un environnement dépouillé, pouvait exprimer l’absolu de son amour.

Il avait plusieurs fois escaladé, seul, le Piton des Neiges et à chaque fois il avait été bouleversé par la pureté de la culminaire lumière, il avait été obnubilé par le mystère irénique de la mer des nuages qu’on apercevait un peu plus bas, par son éclatant isolement sous le soleil et il aimait y baigner ses yeux.

Ses mirettes calligraphes ne se lassaient pas de glisser à la surface de la présence dont la grâce singulière attendait d’être écrite par la lumière là-haut là-bas. Ils furent bientôt en vue d’un belvédère dont le tapénaque de bardeaux faisait dans une flaque voisine, que le soleil rendait miroitante mirontaine, une marbrure couleur tamarin des hauts à laquelle il ne prêta aucune attention. Elle laissa échapper des super ! lorsque ses yeux divins reçurent l’oblation d’un vaste panorama sur le cirque de S, avec ses cascades blanches super géniales ! ses frais vallons cool ! où vivent supercool ! des familles d’agriculteurs égarées dans leurs îlets.

Elle lui demanda de fixer sur la pellicule les beaux paysages, que l’ongle lie-de-vin de son index pointait avec précision. Sa parole sonna plus cristalline que le cristal, plus musical qu’un tuituitement de merle blanc, flagellant néanmoins le silence comme une glaciale sangle. Il s’exécuta à contrecœur et visa au jugé, appuya sans compter sur le petit bouton, compta. Il avait utilisé presque toute sa pellicule. Il ne restait plus qu’une pose. Il résolut donc de garder pour la cime l’ultime bout de film.

Ils reprirent leur progression sous les coups de fouëne d’un soleil de feu. Ils furent envahis par une soudaine sensation de fraîcheur quand ils entrèrent sous l’ombrage d’un fandamane en fleurs : l’air était alourdi de leurs magigadoreuses odeurs et du pollen qui volvolait autour d’eux. Il ne sentait que la soie du parfum, ni extrait, ni eau de toilette, qui flottait Calèche d’Hermès autour d’elle, à la fois extrait et eau de toilette. Il lui en avait vaporisé sur la nuque avant d’entamer l’ascension. Des gouttelettes étaient demeurées vivantes et lumineuses comme la soie sur sa nuque satinée. Éclipsant le monde.

Une brindille s’accrocha au jean de jais car les arbres, qui n’avaient pas un cœur de marbre, l’adoraient aussi. Elle abhorrait le désordre. Avec un geste d’agacement, elle s’en prit au léger pèlmèlage causé à sa moulure. Il ne remarqua pas le rictus d’agacement qui déforma une larme de temps, le visage adoré.

Il évoluait sur une autre scène.

Ils passèrent sous deux grandes nattes, leurs feuillages maillés formaient une tonnelle de triomphe. Ils pénétrèrent ensuite dans une immobile forêt de bois de couleur où aucun oiseau ne chantait. Quelques bois d’olive noirs, une pléiade de bois rouges, deux trois bois d’olive blancs, des faux bois de rose arborant leurs belles clochettes rouges, le beau bois brun rouge d’une grande natte, un gros tan rouge, auxquels se mêlaient des brandes vertes. Des taches de soleil parsemaient le tapis de feuilles mortes donnant un peu de vie aux fleurs fanées qui savent ce que c’est que l’amour, un sublime leurre, une absence essentielle. Il la regardait d’ailleurs. Qu’y voyait-il ? Elle elle elle elle elle, rien qu’elle. Voir, pour lui, c’était glisser de ce brun vert du sonje jusqu’au fondkèr du songe et rapporter pour elle de ces pays de dehors des flambeaux d’amour, rien que pour elle. L’amour n’existe pas sans ce grand désordre qui annihile le restant du monde et n’en garde qu’un seul corps, corps de lumière frolfrolé par de kazorelles babelures.

L’absence de désordre, l’impassibilité des feuillages, les taches de soleil sur lesquelles il allait, l’avait jeté dans la chromatique seine du rêve. D’où il déboula sans fleur lorsqu’elle lui demanda : “Est-ce que le gîte est encore loin ?”

Le sentier longe la crête agrémentant ainsi la promenade de plusieurs points de vue sur le cirque de S. Des passerelles permettent le franchissement des ravines. Le sous-bois, sombre en apparence, et recouvert d’un tapis de mousse aux couleurs vives qui donne au site un éclat surprenant. Dès lors cette végétation de lande d’altitude borde le sentier jusqu’au Cap A. La caverne. M. se trouve un peu plus loin à droite, près d’une ravine asséchée envahie d’herbes et de sphaignes. Le gîte n’est plus qu’à, il chercha dans son guide, lhl5.

Ils marchèrent parmi des bruyères de plus en plus courtes à mesure qu’ils montaient. Quelques instants avant d’atteindre le gîte, il surprit un insolite spectacle : comme s’ils avaient attendu leur arrivée, une trâlée de papillons, dont les ailes aux couleurs plus belles les unes que les autres couvraient entièrement un bouquet de fleurs disposées dans une urne minérale, s’envolèrent, dévoilant l’artificiel violet de leur surface d’accueil. Les factices fleurs violaient la fraîcheur du lieu.

Ils passèrent la nuit dans le gîte

Quand, aux aurores, il la réveilla, elle eut un geste d’énervement. S’était-elle levée de son mignon pied gauche ? Non, la perspective de cheminer sans pause photo la mettait de méchante humeur.

Ils reprirent l’ascension. Elle était impatiente d’attendre le sommet et n’arrêtait pas de pester contre cette stupide idée qu’il avait eue de l’emmener là-haut. Quelle idiote elle avait été de l’y accompagner ! Comme si la beauté était une affaire d’altitude ! D’ailleurs, à quoi cela servait-il d’être belle s’il n’y avait personne, et lui ? oui, s’il n’y avait que lui pour la voir ? Vraiment quelle idée stupide ! Elle pesta contre les bruyères, les fleurs jaunes, les longues coulées de scories rougeâtres.

Ils arrivèrent enfin à la cime, elle, agacée au plus haut point, la bouche déformée par un vilain rictus, lui, profondément décu, essayant de cacher sa déception.

Là, dans cet éclairage naturel, la complexion artificielle de la topwomanqueen venait au jour. Son teint paraissait verdâtre. Elle semblait petit oiseau plastifié avoir du mal à respirer cet air non conditionné. Aucune lumière ne dansait dans ses yeux cernés, aucune nature ne s’y sublimait. Naguère encore, même s’il ne regardait pas le paysage celui-ci était là dans les yeux de l’aimée. Le ciel impassible, le subtil mouvement de l’air et le passage des lumières n’étaient pas dans ses yeux.

Le photographe avait si bien appris à observer qu’en  cet instant où la vraie lumière passa sur le visage de la topwomanqueen, il saisit ses détails. Il braqua son appareil sur elle. Elle s’adoucit, prit la pose, s’assit sur un trône minéral 3/4 jambes croisées de biais mains réunies tête latéralement penchée lèvres relevées au minimum du sourire. Mais cette attitude littéralement calculée pour la lumière des spots jurait avec celle diffusée par le ciel. Il visa, découvrit le néant de sa belle. Une chose qui n’existait pas par elle-même ne pouvait servir d’image à une autre. Il était impossible qu’Estelle fût la parabole de la beauté.

Une petite fleur couleur aurore au bas du trône minéral occupa soudainement tout l’espace du viseur Clic !

Envoyez Envoyez