Auteur: Raphaël Mizrahi

Raphaël Mizrahi est né au Caire en 1938. De famille francophone, il émigre en France à quatorze ans pour poursuivre ses études secondaires. Il pratique, en général avec passion, un bon nombre de métiers, la plupart d’entre eux relevant de l’animation socioculturelle ou de l’éducation. Il a été aussi éleveur de chèvres et producteur de fromages, aubergiste, etc. La retraite a été pour lui l’occasion de se consacrer à un désir lancinant depuis fort longtemps, celui d’écrire. Consulter son site : http://sites.google.com/site/raphmizrahi/home

Partir : Rouler de nuit

« Rouler de nuit » est le 3ème volet de la série de nouvelles intitulée Partir.

Sommaire

    J’avais attendu plus de cinq heures, après Dijon, dressant inlassablement le pouce sans résultat. Il y a des jours comme ça, assez rares heureusement, où l’attente d’une voiture semble ne jamais devoir se terminer. En désespoir de cause, j’avais décidé de dormir sur un talus, non loin de la route, mais vers deux heures, la fraîcheur de la nuit m’avait réveillé, et je m’étais à nouveau planté au bord de la route, faisant mon signe, sans trop y croire, aux rares voitures qui roulaient.

    Une voiture s’est tout de même arrêtée. Le conducteur m’a fait monter, et il s’est très vite mis à parler :

J’aime rouler la nuit.

Il m’arrive de partir, à la nuit tombante, au hasard, bien que ce soit toujours le sud qui ait ma préférence. Dès le départ, une sorte d’exaltation m’envahit, venant aussi bien de l’idée que je me suis décidé à rompre avec le train-train du quotidien qu’au fait de savoir, ou d’espérer, que, quittant les frimas de la région parisienne, je me retrouverais au matin sous un soleil méridional. Je ne prends pas souvent l’autoroute, au moins à l’aller. Je préfère l’impression de liberté, tout en sachant qu’elle est fausse, que donne la liberté relative d’une petite errance.

Au départ, le début de la route est peu agréable : la route encombrée par le flot de circulation banlieusarde, le désagrément, pour les yeux, d’être dans la lumière bâtarde d’entre chien et loup, le fait de n’avoir pas encore totalement rompu avec les soucis citadins, et un petit sentiment de culpabilité aussi, de pouvoir partir à mon aise alors que d’autres sont rivés à leur place jusqu’au lointain espoir de vacances à venir, tout cela pèse encore un peu sur les épaules. Mais peu à peu, la circulation devient plus aisée. La route est de moins en moins encombrée et, la nuit étant tombée, on roule dans la lumière régulière de ses propres phares avec de temps en temps, se raréfiant à mesure qu’avance la nuit, les phares d’une voiture qu’on croise, et l’on peste après son conducteur s’il n’est pas assez vite passé en feux de croisements. De nuit, je suis presque maître de la route.

Il ne m’arrive pas souvent de pouvoir prendre des auto-stoppeurs, la nuit, eux aussi sont en général « débranchés », mais j’ai toujours plaisir à le faire. Les quelques centaines de kilomètres partagés sont une agréable rupture avec la solitude. Et c’est à nouveau plaisant de retrouver la solitude

Quand je suis seul, je choisis parfois de mettre la radio, ou une cassette. Mais ça ne dure pas : je préfère profiter du calme pour laisser vagabonder mes idées. Là, de nuit, elles déferlent, aucune distraction ne venant les perturber. La conduite est alors assurée dans une sorte d’état second, le « pilotage automatique » s’étant mis en place sans qu’ait pour autant baissée la vigilance. Je me suis toujours imposé une règle simple, qui est de m’arrêter à peu près toutes les deux heures, pour boire un café, pisser un coup, casser une croûte, faire le plein, ou tout simplement me dérouiller les jambes. Moyennant quoi je peux rouler très longtemps sans fatigue excessive. Il m’est ainsi arrivé de me retrouver prenant mon petit déjeuner à Barcelone, churros et chocolat épais, (il est vrai qu’en Catalogne, le petit déjeuner se prend tard) ou à …, fatigué sans excès, éventuellement prêt à continuer mon voyage à l’aventure.

Si je trouve pénible de conduire entre chien et loup, j’ai du plaisir à conduire à l’inverse, entre loup et chien, pourrait-on dire. La lueur de l’aube qui point, sans que l’on sache au début si c’est vraiment de l’aube qu’il s’agit, ou d’une illusion alimentée par l’attente, mais l’aurore se confirme, accentue peu à peu les détails que l’on voit, nous restituant un paysage nouveau après le noir tunnel de la nuit, dans le calme d’un pays encore endormi. Elle est promesse d’un monde nouveau. Et c’est presque d’un monde nouveau qu’il s’agit, une autre qualité de la lumière, d’une végétation méridionale, de paysages plus austères. La magie d’une nuit de route a, une fois de plus, opéré.

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