Auteur: Robert Fotsing Mangoua

Robert Fotsing Mangoua est chargé de cours au Département de langues étrangères appliquées de l’Université de Dschang au Cameroun où il enseigne les littératures française et comparée. Ses domaines de recherche couvrent l’intertextualité dans le roman moderne, la place des mythes dans la création littéraire et les études culturelles. Il a publié des articles dans Présence Francophone, Humanitas, Intel’Actuel, Equinoxes, Ethiopiques, French Studies in Southern Africa.

Sueurs du jour d’avant

En franchissant d’un pas distrait l’entrée principale du très réputé Centre National d’Analyses Médicales, Diba était loin de se douter de ce qui l’y attendait. Il avait toujours été impressionné par la propreté austère des lieux : les allées bordées de fleurs aux couleurs chatoyantes, les terminalias et les sapins s’alternant dans un alignement rigoureusement droit, le sol vierge d’aucun débris que les feuilles sèches des grands eucalyptus, les murs de couleur bleue qu’aucune tache ne maculait, les couloirs aux carreaux toujours luisants. Tout cela dégageait un sérieux et une rigueur que n’avaient jamais démentis l’exactitude et la précision des analyses que pratiquait l’institution depuis plus de vingt ans.

Diba traîna le pas dans les haies que formaient les fleurs pour profiter au maximum de la vue ravissante qu’offrait le paysage. Il ne put résister à la tentation d’effleurer du doigt les roses toutes proches dont le parfum, mêlé à mille autres senteurs, emplissait l’air matinal. Il fut tiré de ses rêveries romantiques par les éclats de rire qui ponctuaient la conversation volubile de deux jeunes gens qui le dépassèrent. Il hâta le pas vers le bâtiment principal abritant la porte N° 6 où s’effectuait le retrait des résultats.

Mani était décidément une fille très lucide. Elle lui avait expliqué qu’avant que leurs fiançailles soient connues de tous, ils devaient procéder à des examens prénuptiaux. Elle disait qu’il ne fallait pas se précipiter pour découvrir après le mariage que des incompatibilités de rhésus rendaient toute procréation impossible dans le couple. Lui, aveuglé par l’amour, n’y pensait pas. Elle posait ces examens comme préalable non négociable à son accord définitif. Ces filles, pensait Diba, qui avaient étudié jusqu’à l’université savaient être exigeantes et défendre leur point de vue. Il l’aimait aussi pour cela et ne pouvait risquer de la contrarier sur des points aussi pertinents. Le mariage avait bien pour but la procréation et il valait mieux s’assurer que cela serait possible. Ils effectuèrent donc une série d’examens dont les résultats ne révélèrent pas de problèmes majeurs.

Mais à l’insu de Mani, Diba avait décidé de faire, comme on le disait, le HIV. Deux semaines après le retrait des résultats communs, il s’était présenté au Centre pour tous les prélèvements en vue du dépistage de l’agent viral responsable de la terrible maladie qui terrorisait toute une fin de siècle.

Devant la porte 6, il n’y avait que deux usagers alignés. À son tour, il remit le papillon portant ses références et celles de l’examen demandé. L’agent fouilla dans un bloc de petits cartons jaunâtres et lui en tendit un portant son nom et la mention « Voir Docteur Montand » suivie de l’indication « Porte 24 ». Son cœur fit un bon dans sa poitrine. Au quartier, on racontait que quand vos résultats ne vous étaient pas tout de suite remis, il y avait problème. La tête bourdonnante, le cœur battant, il prit l’escalier menant au deuxième étage. Il repéra la porte 24, toqua et une voix grave l’invita à entrer. Le docteur Montand, un homme rondouillard au visage affable cerné d’une barbe blanche finement rasée, récupéra le petit carton jaunâtre et lui fit signe de s’asseoir en indiquant un fauteuil de cuir rembourré.

Diba s’assit, mal à l’aise. Le médecin entreprit de ranger divers objets et papiers qui traînaient sur son bureau, presque machinalement, en jetant sur Diba des petits coups d’œil furtifs, comme s’il avait peine à engager la conversation. Au bout d’un moment, d’un ton qui se voulait amical, il commença :

– Vous êtes bien M. Diba ?

– Oui c’est moi, répondit Diba qui avait peine à tenir sur son siège.

– Bien. Voilà, Monsieur Diba, nous avons fait les examens que vous avez demandés. Je tiens à vous dire, avant toute chose, que vous devez rester très calme. Vous avez l’air très…

– Mais, quels sont les résultats ? explosa Diba. Si je suis malade, dites-le-moi au lieu de tourner autour du pot.

– Du calme, Monsieur Diba, reprit le Docteur Montand. Vous n’êtes pas malade. L’examen a révélé la présence dans votre organisme de cellules non actives de VIH. La situation est encore maîtrisable. Ce que vous devez à partir de mainte…

– Que signifie « cellules non actives » ? Vous voulez dire que je suis séropositif ? tonna Diba, complètement paniqué. Vous voulez me cacher ça en utilisant des euphémismes ! Je ne suis pas bête, moi, je comprends, termina-t-il la voix brisée.

Un enchevêtrement de pensées, d’interrogations, de sentiments divers s’emparèrent de lui, passant d’une rage sourde à une angoisse infinie. Il arracha les résultats des mains du médecin et, les yeux mouillés, se mit à les scruter comme s’il eût voulu y déceler une erreur.

En réalité il regardait tout cela sans voir. Tel un automate il sortit du bureau, sourd à tout ce que le praticien disait dans son dos. Il descendit l’escalier les jambes molles. Une espèce de vide succéda au bourdonnement initial. Tout le décor extérieur s’écroula. Il ne vit plus ni les sapins ni les teminalias, ne sentit ni le parfum des roses ni la brise mentholée que distillaient dans l’air les fleurs d’eucalyptus. Le monde s’était évanoui comme par enchantement.

Une profonde lassitude l’envahit. Il eut envie de s’asseoir et se dirigea, le pas incertain, vers un des bancs publics attenants au mur d’enceinte du Centre. Assis, il se prit la tête entre les mains et pleura à chaudes larmes. Son buste, à intervalles réguliers, se soulevait sous la pression d’irrépressibles sanglots. Il pleura ainsi durant une quinzaine de minutes et la sécrétion lacrymale le calma passablement. À nouveau, les questions, angoissantes, ressurgirent.

Que signifie VIH inactif ? Pourquoi moi ? Qu’ai-je fais de plus que les autres pour mériter un tel châtiment ? Il se souvint de l’interprétation qu’il aimait à donner de l’action du terrible virus. C’était, racontait-il entre amis, un virus très fragile mais fort rusé. À la manière d’une armée peu équipée mais intelligente, il infiltrait les lignes de défense ennemies avec une patience infinie, sabotait toutes ses installations, neutralisait ses corps d’élite, enrayait les systèmes de communication pour rendre toute organisation impossible. Cette minutieuse opération pouvait prendre des années. Il ne déclenchait les hostilités que sachant l’ennemi incapable de réagir. Voilà, se disait-il, le processus mortel en cours dans son propre corps. Une telle stratégie est infaillible.

Comme un film irréel, sa vie défila dans sa mémoire. Des visages passèrent : son père avec ses larges épaules et sa démarche claudicante ; sa mère avec son éternel sourire de dernier rempart ; ses cadets avec leur insouciante gaieté ; ses amis, ses voisins. Puis Mani avec ses lourds cheveux dont il aimait se couvrir le visage quand ils faisaient l’amour. Il revit son corps nu, sa poitrine aux seins fermes, ses cuisses brunes. Il entendit sa voix râleuse quand sous lui elle suppliait, ivre de jouissance, pour qu’il ne s’arrête pas. Ces instants de bonheur lui semblaient déjà si lointains, révolus. Comment, se demandait-il, la mort pouvait-elle se cacher dans l’amour ? Quel curieux paradoxe de mourir d’une des joies de vivre ! Mourir de ce qui donne la vie ! Eros et Thanatos tenaient désormais le genre humain prisonnier.

Mais qui et quand ? Quand avait-il été contaminé et par qui ? Il fut assailli par les visages de toutes les filles rencontrées récemment. Et avant de rencontrer Mani, il avait une vie sexuelle assez confuse et désordonnée, préférant le vertige grisant du nombre de conquêtes à la profondeur d’un amour unique et sincère. Mais laquelle ?

Kalia ? Son éclatant sourire pouvait-il donc cacher un aussi dangereux virus ? Malang, elle, avait un embonpoint incompatible avec l’idée de maladie. Quant à Ndomè, elle était toujours propre et bien vêtue. Et Ngo, Amina, Yenga… Aucune n’offrait une apparence physique susceptible d’attirer sur elle le moindre soupçon. On disait tellement de choses sur le teint blafard, les tâches noires sur une peau hâlée, les cheveux qui chutent…

La rue, privée d’informations de première main, avait établi une série de symptômes infaillibles que très souvent, l’esprit en proie au désir ne discernait plus. La femme sollicitée incarnait soudain dans ces moments-là, par une coiffure, un sourire, une tenue, une simple démarche, une garantie totale de sécurité. Plusieurs fois il lui était arrivé de faire l’amour avec ces filles sans se protéger. Laquelle donc ?

Mani ? Non pas Mani. Mani était une de ces filles pures comme on en trouve de moins en moins. Elle avait été élevée à l’abri des mœurs libertines qui rendent plus tard les filles incontrôlables. N’avait-elle pas traversé le campus de l’université, réputé pour son pouvoir corrupteur, en gardant une personnalité forte et équilibrée ? Si elle avait contracté la maladie, ce ne pouvait être que par lui. À cette pensée son cœur se serra. Comment se pardonnerait-il jamais une telle ingratitude ? Voilà ce qu’il apportait en échange de l’amour et de l’affection dont elle le couvrait depuis leur rencontre. Qu’adviendrait-il de cette innocente ? Il se remit à pleurer.

Qu’allaient dire ses parents, ses amis, tous ceux qui le connaissaient et qui ne manqueraient pas d’être informés ? Allaient-ils se moquer de lui ou lui apporter amour et réconfort comme le conseillaient les magazines consacrés à l’assistance aux malades ? Non ! Il ne supporterait ni leurs sarcasmes ni leur pitié. Il se sentit désespéré. De grosses larmes d’impuissance lui perlèrent au visage. Il se leva, éperdu. Avec une hargne hystérique, il se mit à cogner des poings l’écorce dure et lisse d’un tronc d’eucalyptus qui se dressait devant lui. Entre les hoquets et sanglots qui l’agitaient, il criait : Noooonnn ! Non ! Nooooooonnnnnn… !

À un moment, il sentit qu’on le secouait en l’appelant. C’était une voix de femme : “Diba ! Diba ! Diba ! Réveille-toi ! Que se passe-t-il ?”

Il bondit sur son séant, tout en nage, la respiration courte. Il leva les yeux et vit Mani en robe de nuit, l’air inquiet. Alors il comprit tout. Ils passaient ensemble tous les week-ends depuis que leurs fiançailles étaient officielles. Il inspira puis expira profondément, consulta la montre de chevet : il était deux heures du matin. Il se laissa retomber lourdement sur son oreiller.

Il avait rêvé.

C’est le lendemain, lundi, qu’il avait rendez-vous au Centre pour le retrait des résultats de l’examen qu’il avait demandé à l’insu de Mani.

Envoyez Envoyez