Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Les femmes à la maison, la pin up

Les Femmes à la Maison  

Les femmes ne travaillaient pas à l’époque (années 50/60), elles élevaient les enfants et géraient leur intérieur.

Ce qui leur laissait beaucoup de temps libre pour se rencontrer et papoter l’après-midi, c’est-à-dire, le plus souvent à dire du mal des autres, celles qui n’étaient pas là.

Les absentes avaient toujours tort !

Elles parlaient bien sûr des hommes, à commencer par les maris et de leur santé.  Comme leur niveau culturel était varié et aléatoire, ces discussions étaient souvent très curieuses, et beaucoup de fadaises étaient débitées.

Yvette P. s’étonnait en 53 que les italiens sachent faire des maisons en briques avec des toits, elle pensait qu’ils utilisaient encore le chaume en couverture et du bois pour les murs, comme dans l’histoire des 3 petits cochons.

Et pour les enfants que nous étions, nous savions tout sur les problèmes gynécologiques : fausses couches, ovaires, règles, descentes d’organes, etc….A 10 ans nous étions de vrais experts, grâce à l’écoute des discussions de nos mères, nous ne comprenions pas tout, sauf que le fonctionnement des organes génitaux féminins posait beaucoup de problèmes, et qu’il valait mieux être un garçon qu’une fille. En fait, prises par leur conversation, nos mères nous oubliaient, et en jouant en silence auprès d’elles, on s’instruisait sur les difficultés de la vie.  Il ne nous manquait qu’un croquis…

On peut y rajouter toutes les histoires de famille, de ruptures, de tromperies. Point n’était besoin de lire Zola ou Mauriac pour être informés des vicissitudes de la vie.

Cette promiscuité avec les femmes était courante dans notre milieu populaire, et elle devait empirer à l’occasion des cours de couture prodigués par la Sncf aux femmes de cheminots.

Un jour, puis deux par semaine, une professeur de couture donnait des cours, et comme les vêtements coûtaient cher, ce système permettait de réaliser soi même ses habits. Toute une équipe de femmes de cheminots s’était constituée, un bon groupe sympathique, avec des figures de proue comme Mmes Ladecèze, Delion, et d’autres dont le nom ne me revient pas.  Toutes ses dames, à commencer par la prof, femme d’un Crs, n’avaient pas leur langue dans la poche, et un très franc parler était de mise.

Mesdames Delion, Ladecèze et Séguéla sur le pont Riquet,
au fond l’Ecole Vétérinaire,
à gauche la gare Matabiau
(Un bon exemple de la bonne humeur qui régnait sur ces
cours de couture et de la qualité des vêtements réalisés)

Ces cours avaient d’autant plus d’importance, que dans les 50, le prêt à porter n’existait pas encore. S’habiller coûtait très cher, on ne connaissait pas les importations venues de Chine à bas prix avec des petits hauts à moins de 10 €. Pouvoir se vêtir en ne finançant que le tissu était un gros avantage.

Seul inconvénient, la prof avait des idées très précises en matière de mode, elle n’était pas très moderne, et c’est le style “Modes et Travaux”, qui s’imposait !

Nous étions souvent conviés à des essayages, et lorsque nous venions chercher notre mère, Bernard et moi, nous passions du temps dans la salle de cours.  Là aussi, les histoires racontées étaient souvent édifiantes, et fort intéressantes pour des oreilles d’enfants encore peu avertis. Certaines devaient prendre un certain plaisir à parler devant nous, et nous perfectionnions ainsi notre éducation extrascolaire, en découvrant les vrais problèmes de la vie courante…

Si nos mères parlaient très librement devant nous de leurs problèmes intimes (c’était sûrement notre mère la plus gênée), elles avaient un gros défaut :  elles critiquaient ce qu’elles ne connaissaient pas ou ne comprenaient pas. Une histoire particulièrement édifiante me revient pour illustrer ce propos.

Le groupe dont ma mère faisait partie (Mmes Fargues, Pirol et autres) se réunissaient aux beaux jours sur la partie basse, à l’ouest, du plateau Jolimont. Elles étaient bien, en plein air, à l’ombre, sur l’herbe, et elles s’occupaient à des travaux simples et toujours utiles, car il ne fallait jamais cesser d’être en activité. Elles tricotaient ou pratiquaient les menus travaux faisables à l’extérieur.

La  Pin Up

Un peu plus en hauteur sur le plateau venait s’installer une dame seule, d’une certaine classe, bien habillée, du même âge et qui, en plein soleil, venait attendre son fils à la sortie de l’école. Notre club de mères ne la connaissait pas, et comme en plus elles en étaient un peu jalouses, elles l’avaient baptisée la “Pin Up”. Et je passe sur les commentaires peu amènes qu’elle suscitait, notamment sur mesdames Pirol et Fargue, dont la beauté n’était pas le fort. C’était un cas type de jalousie féminine exacerbée.

La Pin Up d’Antonio Vargas

Et cette critique/rancœur devait durer des années, jusqu’à ce que mes parents rencontrent cette dame et son mari à une réunion de parents d’élève au Lycée Bellevue. Leur fils avait mon âge, il était bon élève, avait fini 3ème au Prix Fabre de la ville de Toulouse, où j’avais fini second, et plus tard il devait intégrer Centrale. Je l’ai rencontré lors de matches de rugby HEC/Centrale où il jouait ailier. Il portait le nom d’un champion français d’escrime et d’équitation célèbre dans les années cinquante.

Bref, cette rencontre fit de cette dame et de ma mère les meilleures amies du monde……

Cette histoire fut pour nous riche d’enseignements, sur les méfaits de l’ignorance et de la jalousie.

Cette dame nous avait expliqué qu’elle ne connaissait personne et qu’elle se consacrait totalement à son fils unique (ce qui n’était pas forcément un plus pour lui) et que, un peu timide, elle n’avait pas osé aller à la rencontre du groupe de ma mère. C’étaient des gens cultivés et simples, qui intimidaient mes parents. Le père avait un poste d’un niveau supérieur, ce qui creusait un fossé, que mes parents n’osèrent jamais franchir.

De plus il proposa une bonne place de secrétaire à ma mère. Une aubaine, vu l’état de nos finances. Mais mon père refusa, ma mère aurait eu un salaire supérieur au sien, inacceptable pour un mâle de l’époque, et de plus, il était “bel homme”. Deux raisons pour ne pas donner suite !

 

Londres, 16 11 2017, Cavalière, 25 08 2019

 

 

 

 

 

 

 

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