Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Le jardin sauvage

Il était une fois une petite maison perdue dans la banlieue toulousaine et entourée d’un jardin sauvage.

C’est l’un de mes souvenirs d’enfance les plus flamboyants, un souvenir très précis lié à une sensation de bonheur intense et bref.

Je ne sais plus quel était mon âge.

Déductions faites, mes parents recherchaient un logement, après les 36 ponts, avant l’extension de Jolimont. Nous devions habiter au 27 rue Dessales, année 49 ou 50. Je devais donc avoir 5 ou 6 ans.

Mes parents étaient allés visiter cette maison : ils cherchaient visiblement un logement seul, loin des grands parents : la bonne solution, qui eut évité bien des problèmes.

Elle devait se trouver sur le nord de la colline de Jolimont, en redescendant sur Balma.

Elle ne payait pas de mine, petite, avec un toit de tôle, et des murs vraisemblablement en matériau du type éternit, pas écolo pour 2 sous, plutôt un ancien atelier artisanal réaménagé. Normal à cette époque où sévissait une grave crise du logement. L’ère des 30 Glorieuses n’avait pas encore débuté.

L’intérieur était étonnamment simple, voire pauvre.

Mais cela ne me posait pas de problème, au sortir du minuscule appartement de la rue des 36 ponts.

J’avais découvert le jardin, entourant la maison sur les 4 côtés, un jardin livré à lui même, libre et sauvage, dégageant des senteurs campagnardes, et inondé de cette belle lumière d’été toulousaine.

En quelques secondes, c’était devenu mon domaine, mon jardin privé et extraordinaire, dans lequel j’allais pouvoir jouer en toute liberté et laisser folâtrer mon imagination.

Et ce n’est pas ce qui me manquait, la créativité étant inversement proportionnelle à la possession de jouets. Comme je n’en avais pas, je débordais d’idées, et avec des bouts de bois et de ficelle, je savais en créer de merveilleux   et inventer des jeux divers et variés. Sans jouets manufacturés, je ne me suis jamais ennuyé…

En quelques secondes, dis-je, j’avais crée un royaume, mon Royaume, dont j’étais le Prince.

Ma vie allait changer, avec ce jardin miraculeux, et je m’y voyais déjà, passant des heures d’une intense félicité.

Hélas ce ne fut qu’un Rêve, bref et intense, mais qui avait ouvert une grande porte dans mon imaginaire, associant les notions de liberté, de bonheur et d’espace naturel.  Plus tard je préfèrerais toujours la villa avec jardin privatif à l’appartement, l’espace au confinement.

Ce fut un beau rêve, irréalisable, même si mes parents avaient choisi d’y habiter. Dans cette hypothèse, le jardin ne serait pas resté longtemps à l’état sauvage, ma mère n’aurait pas manqué de l’ordonnancer à sa manière, ce qui m’aurait amené à adapter son utilisation pour en tirer le meilleur parti….

Mais j’aurais quand même eu “mon” jardin, un peu moins sauvage!

Pour des raisons certainement valables, mes parents ne donnèrent pas suite et stoppèrent les recherches : l’extension du 27 bis se concrétisa, et la cohabitation/voisinage avec les grands parents allait pouvoir secréter ses sucs vénéneux.

Dommage, s’ils avaient choisi “le jardin sauvage”, la vie en eut été changée.

Et l’absence d’un jardin constitua certainement un manque durant toute mon enfance, accentuant mon désir de conquête de liberté au travers d’espaces naturels.

 

Londres le 17 octobre 2018

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