Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Le chalet de Cillacères

Dans leurs rêves les plus fous, il paraît impensable à de jeunes ados de pouvoir disposer d’un chalet perdu au beau milieu des Pyrénées, joignable seulement à pied, après une marche de 3 kms sur un chemin de montagne.

Le Chalet de Cillacères, perdu au milieu des Pyrénées (photo Bernard 2019)

Un peu d’histoire :

Ce miracle eut pourtant lieu, grâce au grand père de mon ami Jean-Jacques Voigt, qui l’avait restauré dans les années 40 et s’en servit pendant la guerre comme relais pour évacuer vers l’Espagne des personnes fuyant l’Europe occupée. Parmi elles, beaucoup d’aviateurs alliés abattus pendant des missions.

Situé à 1025 m d’altitude, il était situé à côté d’une grange, la grange de Sarrasans. A l’époque, c’était le bout de la piste.

Il possédait à côté de la cheminée une trappe permettant de s’échapper par l’arrière en cas d’arrivée impromptue de soldats allemands, de policiers ou miliciens français.

Il avait beaucoup servi entre 40 et 44, car idéalement situé, au dessus de Bagnères de Luchon, à quelques kilomètres de la frontière espagnole, à l’Est, et du massif ibérique de Bosost.

Le grand père de JJV, Jean Saniez, était une forte personnalité.  C’était un pionnier de l’aviation, et il avait réalisé en Suisse quelques premières liaisons intervilles, avec franchissements de montagnes. Mécanicien, il avait du caractère. De notoriété, c’était une forte tête. Une gouttière en plomb enfoncée par un coup de tête à Luchon, portait sa signature. Il mérite la rédaction d’un texte à venir : “Jean Saniez, l’âme de Cillacères'”.

Les parents de JJV et son grand père, ayant donné leur accord, j’étais une fréquentation recommandable, enfant sérieux et vieil ami, nous pûmes en disposer, à partir de la seconde, pour y faire des séjours pendant les vacances scolaires. J’avais alors 16 ans, JJV un an de moins.

                          Pâques 1962  le Chalet de Cillacères sous la neige –  RS et Jean Jacques  devant l’entrée                                        (photo Augustin Durand)

Comme le montrent les photos, ce chalet avait un charme fou!

Notamment sous la neige qui tombait, avec un ciel très bas, dans un silence profond et ouaté, on avait le sentiment d’être dans un autre monde.

Il n’y avait aucune liaison téléphonique, et pour écouter de la musique, il fallait amener mon poste radio à transistor (voir sur photo ci-dessous), ou en jouer nous même, d’où l’intérêt pour les guitares.

Le chalet comprenait 3 pièces, 2 chambres situées de part et d’autre d’une pièce centrale faisant office de salle de séjour avec un coin cuisine. Nous avions donc chacun notre chambre particulière.

Pâques 1962 – Vue intérieure sur le coin cuisine/salle à manger

Il y avait en son centre, sur le mur est, une grande cheminée, dont les plaques métalliques dissimulaient le passage secret.

Le coin cuisine était succinct, avec un réchaud à gaz, et l’eau courante, grâce à une adduction provenant d’un torrent tout proche. Il n’y avait évidemment pas d’électricité.

Il fallait amener toute l’alimentation dans nos 2 sacs à dos, ce qui obligeait à faire des choix cornéliens. JJV faisait habituellement la cuisine et moi la vaisselle. C’est là haut que j’ai fait cuire des pâtes pour la première fois, en oubliant de mettre de l’eau dans la casserole….

Il y eut un incident “dramatique” le premier soir de notre tout premier séjour:  la plaque métallique de la cheminée se fendit brusquement en 2 morceaux, sans que nous n’ayons rien fait. Il n’y avait pas eu de feu depuis longtemps dans cette cheminée humide et la plaque n’avait pas résisté. Cet accident pouvait être difficile à croire, pour le grand père de JJV, qui nous prêtait son chalet pour la première fois. Il aurait pu mettre notre sincérité en doute, et refuser de nous le prêter à nouveau. Heureusement, il n’en fit rien et nous fit confiance.

juin 1962  un chalet plein de charme

Nous jouissions là-haut, à plus de mille mètres d’altitude, d’une totale liberté, et nous savions l’utiliser à bon escient. Nous avions beaucoup de temps libre, et avions inventé quelques divertissements.

Un des premiers plaisirs fut de pouvoir nous défouler, ce qui nous faisait le plus grand bien, et qui devint un rite à chaque arrivée. Nous étions à plus de 5 kms des premières habitations, nous pouvions donc “crier” voire “gueuler” sans la moindre restriction. Cela nous faisait un bien fou, et nous nous régalions à “invectiver” les personnes peu appréciées. Certains profs ont dû avoir les oreilles qui sifflent… Seul l’écho répondait à nos vociférations, en nous les renvoyant!

Autre plaisir, le lancement d’objets divers, comme des outils basiques.

Nous partions toujours avec un programme de révisions scolaires, que nous n’avons pratiquement jamais effectuées. Cela nous permettait de partir avec une bonne conscience.

Le cas extrême fut la préparation de l’oral du bac Mathélem de juin 62. Nous fîmes d’immenses impasses sur nos révisions, bien nous en prit, car nous ne fûmes convoqués à l’oral, ni l’un, ni l’autre. JJV fut renvoyé à la session de septembre (où il fut reçu), et moi, reçu directement, sans avoir d’oral à passer, avec la belle moyenne de 9,4 sur 20… Nous étions “vernis”.

Cela nous avait permis de travailler allègrement la guitare, comme à Pâques de la même année:

Le chalet est devenu aujourd’hui un point de passage pour les randonneurs. Cette espèce n’était pas encore en voie d’apparition, et nous n’avons jamais eu de visites ou passages impromptus ou inopinés. Le calme était “royal”.

Ce qui ne nous empêchait pas de rayonner aux alentours et d’explorer la forêt qui couvrait la plus grande partie de la montagne. Un jour, au retour d’une ballade, nous entendîmes un grand bruit de branches cassées à notre gauche en descendant. Nous avons pensé immédiatement à un ours, et avons dévalé la pente en courant à une vitesse jamais égalée depuis. La peur donne effectivement des ailes. Nous arrivâmes au chalet en un temps record, sans avoir eu le temps, ni l’envie, de voir à quoi ressemblait cet animal.

Il y avait un objectif incontournable, l’escalade du Tuc de Poujastou, sommet de 2025 m qui offre un point de vue circulaire exceptionnel, avec un panorama remarquable sur le massif de la Maladetta.

 juin 1962 – l’ascension du Tuc de Poujastou, dénivelé 1000m   montée 3h

Comme on peut le voir sur la photo, notre équipement était très simple, et n’avait rien à voir avec celui des randonneurs actuels.

L’habit ne fait pas le moine, et notre tenue d’alors devrait donner une belle leçon d’humilité aux grimpeurs modernes suréquipés et surchargés de gadgets.

A remarquer le chapeau de paille, très pratique contre le soleil, et le bâton d’escalade de conception “naturelle”, en fait un simple bout de branche ramassé dans la forêt.

Sur le coût du matériel, nous étions imbattables!

Nous devions en refaire l’ascension en juillet 1965, en compagnie de Marie-Claire, Jackson et Katia. L’ère des garçons célibataires était terminée, celle des couples avait commencé. La couleur remplaçait le noir et blanc!

juillet 1965 – MC au sommet du Poujastou

Pendant les années 63/64, nous n’eûmes pas l’occasion de remonter à Cillacères.  Notre dernier séjour remonte à juillet 65, où le cercle de base s’était enrichi de MC, Katia et Jackson, l’équipe qui avait vu le jour à Pramousquier, en septembre 63 et 64. Ce fut un beau séjour, qui parachevait nos rêves d’ados.

Nous fîmes bien sûr l’ascension du célèbre Poujastou par une belle journée ensoleillée de ce mois de juillet 1965, où j’atteignais l’âge de la majorité légale, 21 ans à l’époque.

Ce qui allait me permettre, en épousant MC en septembre, de mettre un terme définitif à tous les “ombrages” de la belle famille.  La liberté par le mariage, c’était le paradoxe d’une époque étouffée par une morale trop étroite, qu’elle soit de gauche ou de droite.

Mai 68 n’était programmé que 3 ans plus tard, qui ferait exploser cette morale d’un autre âge.

Juillet 1965 – Devant le chalet MC, RS, Jackson et Jean-Jacques (photo Katia)

Jackson se souvient de ces journées passées à Cillacères,

– il se souvient que nous avions joué du clairon au clair de lune, et que l’écho, renvoyé par les montagnes, était magnifique,

– il se souvient des spaghettis préparés par JJV, dignes de Top Chef, mais difficiles à digérer pour le cuisinier qui avait voulu finir le plat.

– il se souvient que sur le chemin du retour, Katia lui avait ouvert le coude avec la boîte de conserve qu’elle tenait à la main,

– et il se souvient de bien d’autres choses aussi…..

Ce dernier séjour remonte à plus de 50 ans.

Les 2 couples sont toujours là.

Les dernières photos envoyées par JJV ou par Bernard, qui y est passé lors de récentes randos, montrent un chalet qui a peu changé extérieurement, et qui a gardé son look intérieur.

Il a conservé tout son charme.

La grange brinquebalante a disparu, elle représentait un danger.

Aujourd’hui Cillacères appartient à JJV et à son cousin.

JJV nous a proposé récemment d’y revenir.

Pourquoi pas ?   

 

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