Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – 42, 43 et 44

Episode 42

In a Sentimental Mood

Titre de Duke Ellington/John Coltrane. Cela commence avec Duke au piano comme une envolée romantique : quelques notes égrenées sur une terrasse au bord de la mer, peut-être un couple d’amoureux intimidés. Et puis, l’attaque déchirante du sax de Coltrane, comme un éclair de tristesse, inconsolable, zébrant un ciel trop parfait pour durer…

Il n’y avait pratiquement personne pour me distraire, ma solitude m’allait bien. J’étais en train de me dire…

Quels que soient le temps, les horaires et les coefficients des marées, Line est une fille adorable et sentimentale, légèrement sujette aux chagrins d’amour. Comme toutes les filles (et les garçons) qui ne font pas semblant d’être héroïques. Parfois, Leslie aussi.

Caro affirme que si la belle Hélène de Sparte, par-dessus le marché femme du roi de l’endroit, n’était pas tombée dans les bras du charmant et troyen Pâris et n’avait ensuite crié à l’enlèvement (là, elle a charrié), la guerre de Troie n’aurait pas eu lieu.

On a beau dire, gesticuler, faire les malins, on finit toujours par céder aux sentiments ; dans le meilleur des cas aux bons. (Les mauvais sont réservés aux écrivains pour en faire de la bonne littérature, enfin c’est ce qu’on prétend, c’est encore à voir). N’empêche, tout cela reste mystérieux. Einstein a renoncé à s’en mêler et a préféré se recycler dans la physique nucléaire, plus facile ; les astrologues, cartomanciennes et autres psychanalystes viennois en font leur beurre, les poètes et les chanteuses de blues en tapissent leur âme. Ecoutez donc Janis Joplin dans Little Girl Blues.

En cette fin d’après-midi oiseuse, les mouettes flânaient au-dessus des vagues déconcertées, je laissais mon esprit filer en espérant qu’il ne s’accroche pas aux arêtes des rochers en passant trop près. Vu de l’extérieur, je devais avoir la tête du type qui regarde en lui-même et ne trouve rien, ou pas grand-chose susceptible de le ramener à une vie active, ou au minimum sociale et polie. Vu de l’intérieur, c’était la même situation.

Georges qui est allé partout, en particulier au pays des âmes, et en est revenu, laissa tomber :

– Alex, le pire qui puisse arriver à un homme en état de marche est une panne de sentiment

Un seul dry-martini n’allait pas suffire…

 

Episode 43

Par moments

Imaginez un moment exactement comme celui-ci : on regarde la mer, au large, au loin, sans mobile apparent ; la même mer depuis la plus haute Antiquité et sans doute depuis assez longtemps encore avant. Et bizarrement on ne voit rien ; rien d’autre bien sûr que la mer jusqu’à l’horizon ; et l’on ressent cette drôle d’impression d’éternité et d’éphémère mélangés. Vertigineux (sens premier : susceptible de donner le vertige). Tout est immobile comme dans un roman de Marguerite Duras.

Et puis il y a eu le moment juste après celui-ci où Louise de V. – Jim a raison : Louise a vraiment de beaux yeux – me parla de son attirance pour Jim. Elle cherchait mon approbation. J’évitai de marcher sur l’ombre de ses deux premiers maris, et la lui accordai sans marchander. Tant pis pour Jim.

Dans le film de Louis Malle « le souffle au cœur », Lea Massari était sublime, parfois Louise l’est aussi, on prendrait bien tous la place de Jim. Dans quelques temps, les cartomanciennes et les psychanalystes viennois de passage allaient avoir un peu de travail.

Dans les moments qui suivirent les deux précédents, un peu partout dans le monde il se passa sûrement des milliards d’événements sans importance dont personne, sauf les acteurs eux-mêmes avant de disparaître à leur tour, n’en surent le moindre mot. Comme l’ouverture d’un nouveau volcan ou la victoire, samedi dernier, de l’équipe de rugby de la Navy sur celle de la Royal Air Force.

Les vagues paresseuses s’en fichaient aussi et les mouettes continuaient à bavarder de leur nombril. Je matai celui de Leslie qui me faisait de l’œil au-dessus de la lisière orangée de son bikini.  Pendant un moment, elle fit semblant de ne pas voir que je m’y intéressais prodigieusement puis elle revint sur la scène : – Alex Alexander, je t’ai vu ; s’il te plait, sors de mon nombril.

On s’invente toujours plein de choses pour passer le temps ou oublier qu’il passe tout seul.

 

Episode 44

On ne va quand même pas changer le cours des astres pour ça.

Aujourd’hui, la journée a commencé à l’envers. Par la fin : à 11h59 pm exactement ; il ne lui restait donc plus qu’une minute à courir. N’en cherchez pas la raison. Cela relève d’un mystère cosmique non répertorié. On verra plus tard si quelqu’un d’autre était au courant.

On était en route pour la journée la plus courte de notre existence, sans doute aussi la plus courte depuis que l’homme s’est mis en tête de compter le temps – « pas vraiment la meilleure idée de la Création,  résuma Jean-Do, comme si le temps pouvait se laisser enfermer dans le cadran d’une montre ou les pages d’un agenda ». Sans oublier que tous ces astro-horlogers se sont quand même si bien gourés dans leurs calculs que, par ci-par là, il faut se rajouter 24 heures pour rattraper le temps perdu… Perdu où ? Par qui ?

Bon, on avait une minute devant nous à occuper et on était aussi embarrassé que si on avait un siècle, ou si on venait de nous annoncer que lundi prochain une planète en rupture d’orbite allait s’écraser sur nos têtes.

Ne dramatisons pas : personne ne nous demandait de faire les intéressants ou quelque chose d’inoubliable à destination des générations futures.

Le saxo de l’ami Pierrot-le fou d’amour joua le thème de la chanson de Gérard Manset « il voyage en solitaire / Nul ne l’oblige à se taire » (ma version préférée est la reprise par Alain Bashung), Jean-Do en profita pour embrasser la mathématicienne ultime qui l’accompagnait. Une poignée d’algorithmes partit en vrac. Le Colonel y vit – ou revit – comme une manifestation des esprits farceurs qui gambadaient sur les rives du Yang Tse Qiang les nuits de pleine lune. Vu l’urgence de la situation, Caro conclut une paix provisoire avec Jules. Une sérénité moelleuse s’étendit du bar de la plage aux confins de l’univers… Georges préparait des dry-martini. Le Colonel dit à Lan Sue :

– Laisse aller, c’est une valse

La mer remontait tranquillement. La lune s’en fichait. Une nouvelle journée débutait. On en avait encore pour un moment à se raconter des histoires pour ne pas aller se coucher.

 

 

 

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