Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Jean-Blaise Saniez (1889-1976), l’âme de Cillacères

La Vie de Jean Blaise Saniez 

Dans notre texte précédent consacré au chalet de Cillacères, j’évoquais la personnalité de cet homme remarquable, dont les actes méritent qu’un opus lui soit dédié. Et je remercie Jean-Jacques Voigt, son petit fils, de m’avoir fourni les éléments essentiels de sa vie et quelques photos. D’ailleurs, je ne me priverai pas du plaisir de le citer in extenso dans les lignes qui vont suivre.

Jean Blaise Saniez a acheté Cillacères en 1940, à l’âge de 51 ans, alors qu’il habitait Luchon, ville thermale située au sud de la Haute Garonne, au pied de la station de Superbagnères, et à quelques kilomètres de la frontière espagnole. Mais avant d’en arriver là, il avait eu une vie riche et mouvementée.

Son père gérait à Tarbes des écuries, à une époque où le cheval constituait la base des moyens de locomotion. Familier des moyens de transport, il s’intéresse aux débuts des moteurs à explosion et apprend la mécanique.  Embauché aux usines Blériot à Tarbes, il pratique le métier de mécanicien aviation, travaille avec Blériot en personne, devient Mécanicien en Chef de l’Ecole de Vol de Pau et acquiert une certaine réputation due à sa compétence.  Je cite JJV : “Il était aussi fier à juste titre d’avoir été un pionnier de l’aviation à Pau avec Blériot puis en Suisse (Berne) recruté par Oscar Bider, pilote émérite mort d’ailleurs avec son avion quelques années plus tard.

Le mécanicien était aussi important que le pilote et volait avec lui à l’air libre l’un derrière l’autre. Il était fier de dire qu’il avait effectué près de 200 vols jusqu’en 1914 avec le Blériot type  X1bis avec moteur de 70 ch (110 km/h) sans avoir de panne.

Jean Blaise Saniez et Oskar Markus Bider à Gitterli/Liestal avant le décollage

Début Mars 1913 JB Saniez et Oskar Bider devant un Blériot
(Gnome Motor 70 PS de 1912), sur le Schützenmatt de Bâle

Ses exploits :

Première traversée des Pyrénées le 23 mars 1913 trajet Pau-Madrid d’un seul jet de 500 km en 5h32 (165 l d’essence et 48l d’huile) en survolant le Vignemale.

Première traversée des Alpes valaisannes Berne-Sion le 12 mai 1913 (2900 m).

Première traversée de la Jungfrau (4160 m) première poste Berne-Milan le 13 juillet 1913.”

13 juillet 1913, aéroport de Milan, après l’arrivée du Blériot (Gnome Motor 80PS de 1912),
avec à son bord Oskar Bider et Jean Blaise Saniez.
C’était la première poste Berne Milan  

 Oscar Bider était l’un des leaders de l’aviation militaire suisse et il avait recruté J B Saniez lors d’une visite aux usines Blériot à Pau. Il l’engagea  en tant que mécanicien personnel, au printemps 1913. Le contrat s’acheva au début de la guerre, en août 14, JB Saniez, ressortissant français, étant dans l’incapacité de travailler en Suisse.

Le rôle du mécanicien était alors très important. Les pannes étaient fréquentes, les avions se posaient,  où ils le pouvaient, leur taille et leur poids leur permettant de se poser en catastrophe un peu n’importe où. Les récits de St Exupéry et l’aventure de l’Aéropostale sont remplis d’atterrissages de fortune dans le désert du Sahara ou dans les Andes, et de réparations effectuées sur place, avec les moyens du bord….Le matériel n’était pas fiable, d’où l’importance du mécanicien à bord, qui constituait une vraie assurance vie.

Fin de l’hiver 1914  Oskar Bider avec un passager, Paul-Robert Cardinaux-Gerster sur le Morane Saulnier “Hélène”, debout le mécanicien privé de Bider, Jean Blaise Saniez. A sa droite, Alice Marie Miggi Cardinaux/Gerster de Berne.

Photo prise à Berne sur l’aéroport de Beudenfeld. Noter que les passagers se protègent du froid avec un pullover typique en laine blanche

Il arrive en suisse vers 1913, et à l’époque les aviateurs sont de vraies “Rock-Stars”. Ils ont beaucoup de succès dans la gent féminine, et JB Saniez va épouser, en décembre 1913, une jeune fille de bonne famille, Alice Martha Roth, qui va rapidement mettre au monde une fille, la mère de JJV.

“Mais la mobilisation dans l’aviation française de 1914 à 1918 a coupé son élan et son couple expliquant son retour en France à Luchon avec ma mère et son frère après un divorce très conflictuel”. Il a vécu une histoire dramatique, qu’il ne m’appartient pas de narrer ici.

 

Jean Blaise Saniez et Le chalet de Cillacères

De retour en France, JB Saniez mène une vie normale avec ses enfants.

Il se remariera en 1925 avec Aventine Artigala, dont il aura une fille, Louise Alphonsine.

Dans ses projets, figure en bonne place l’achat d’un  terrain et d’un chalet en montagne, aux alentours de Luchon.

Ses recherches sont longues, les négociations sont difficiles, et il essuie plusieurs déconvenues.

Enfin il trouve son bonheur, le grand terrain de Cillacères, contenant un chalet et une grange. L’affaire est conclue en 1940. Il est propriétaire de ce vrai domaine!

Le chalet ne lui convenant pas en l’état, il entreprend de le reconstruire à sa guise.

“Il a démonté le chalet pour le rebâtir avec un ouvrier. Il avait plaisir à raconter que toutes les pierres lui sont passées deux fois dans les mains”

le chalet et la grange

 Le chalet est donc acheté en 1940 et rebâti en suivant. La guerre est là. Malgré son âge, 51 ans, JB Saniez n’est pas homme à rester inactif. Il va donc intégrer au chalet une sortie secrète par l’arrière, à droite à côté de la cheminée, bien dissimulée. Ce fut plus tard un plaisir pour ses enfants et petits enfants de dévoiler les secrets de cette issue bien cachée.

 Engagé dans la résistance, il utilise le chalet comme étape pour tous les gens qui fuient l’Europe nazie, qu’ils soient aviateurs, soldats, juifs, et en général recherchés par les allemands ou la milice. Une voie d’évacuation des fuyards passe par Cillacères. Il prend de gros risques, car les allemands ne sont pas fous, ils ont bien compris tout l’intérêt de ce lieu comme relais à quelques kilomètres seulement de la frontière espagnole.

Il m’a raconté par le menu comment entr’autre il a réussi à Cillacères à faire s’échapper un aviateur par la trappe alors que deux allemands arrivaient devant le chalet en parlementant en allemand (appris en Suisse).

En quittant Cillacères, il suffit de gravir les flancs de la montagne et au sommet on arrive en Espagne, la crête traçant la frontière. Heureusement, la guerre s’achèvera sans qu’il soit inquiété.

De son vivant, jusqu’en 1976, le chalet ne devait subir aucune transformation. C’est l’état dans lequel nous l’avons connu, de 1960 à 1965. Ensuite il devait être modernisé, et rendu plus confortable, par ses héritiers, Jean-Jacques et ses cousins. Mais dans notre souvenir, il restera tel que nous l’avons connu et habité dans les années 60.

Grâces soit rendues à JB Saniez, qui nous aura permis d’y vivre des heures inoubliables. Pionnier de l’aviation, résistant émérite, homme “juste” s’il en fut, Jean Blaise Saniez a toute les qualités morales pour figurer dans la galerie de ceux que j’ai décidé d’appeler ” Les Justes”  dans mon panthéon personnel.

Roger Séguéla  et Jean Jacques Voigt

 

Note des Auteurs : Au moment où nous avions rédigé une première version, JJV a reçu de son beau-frère, qui vit en Suisse, une Biografie de Jean Saniez, rédigé par un chercheur helvète, Johannès Dettwiler-Riesen, passionné par la vie de notre héros. Son document apporte un grand nombre de photos et d’information sur sa vie en Suisse. Il nous aura permis de compléter et d’éclaircir un certain nombre de points dans sa vie en Helvétie. Nous n’avons repris que les faits concernant sa vie de pionnier de l’aviation, avec la volonté délibérée de ne pas aborder sa vie privée.

 

 

 

Envoyez Envoyez