Entretien avec Francis X. Pavis (11): Vision et technique

La peinture est une vision et non une techniqueVous avez commencé comme un peintre hyperréaliste. Qu’est-ce qui vous a incité à rejeter ce style et à vous lancer dans une nouvelle trajectoire créative ?

Mes premières incursions dans la peinture en tant qu’artiste professionnel étaient fondées sur le style hyperréaliste. Je croyais que peindre de cette manière ferait de moi un artiste exceptionnel. Mais au fur et à mesure que les choses progressaient, je réalisais que ma façon naturelle de peindre était trop diluée. Je n’avais pas besoin de me prouver que j’étais un excellent peintre en transformant un objet en une ombre. Les idées avaient pris le dessus au détriment de la technique.

Après avoir fini mes études universitaires en 1976, j’ai décidé d’ouvrir mon propre studio. Pendant l’été de 1975, j’ai visité l’Institut des Arts de Chicago. j’y ai assisté à une exposition des photos d’œuvres réalistes. J’ai été impressionné par l’expertise technique que ces artistes ont réalisée et j’ai pensé que cela pouvait être un bon exemple à suivre. J’avais toujours voulu être un peintre. Cependant, je sentais que je n’étais pas assez préparé pour réaliser des travaux comme ceux que j’avais vus à Chicago. J’ai travaillé en mer pour pouvoir avoir de l’argent me permettant d’ouvrir mon propre studio et de continuer à m’auto-éduquer en tant qu’artiste. Mon travail consistait à faire la cuisine dans les bateaux. J’emportais avec moi en mer mon cahier de dessin et des livres d’art pour pouvoir travailler et étudier pendant mes petits moments de loisir. Pour certains travailleurs, j’étais ridicule. Mais dans la plupart des cas, les autres travailleurs étaient impressionnés que je sois capable de reproduire une face, des mains ou un corps. Je dessinais beaucoup des portraits des travailleurs. Et s’ils n’étaient pas à côté de moi, je reproduisais des images des magazines et livres.

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Après neuf mois de travail en mer, j’ai été recruté dans une boutique de verres. Mon travail consistait à reproduire toutes les formes de verres. Ce fut un tournant dans mon apprentissage et une fascination de travailler dans un milieu différent. Bien que ceci me distraie de mes objectifs relatifs au dessin et à la peinture, je continuais à reproduire des photos des figures et portraits réalistes.

J’ai ouvert mon studio en 1981 où je vis actuellement. Je fabriquais toujours des verres biseautés au plomb pour pouvoir payer les factures. À cette étape, j’étais assez confiant de mon habileté à dessiner que je sentais qu’il était temps de commencer à peindre. J’ai acheté quelques livres portant sur la technique de la peinture et une grande quantité de peinture à huile lors d’une solde lancée à cause du feu. J’ai acheté toute la peinture qu’il y avait et j’ai commencé à collectionner plus de peintures. Après avoir peint quelques œuvres, le message a circulé indiquant que je pouvais réaliser des portraits.

En 1983, je fus approché par un couple qui voulait un portrait de chacune de leurs deux filles, qui étaient « Mardi Gras Royalty ». Je me suis résolu avec joie à relever le défi et j’ai accepté la commission. J’ai eu beaucoup de satisfaction en réalisant ces travaux. Cependant, au même moment, j’étais mécontent. À la fin, j’ai réalisé que ce genre de travail était techniquement trop restrictif et qu’il ne cadrait pas avec ma méthode naturelle de travailler.

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En ce moment, la photo réaliste est devenue pour moi une interprétation trop littérale de la vie. Ce que je voyais à travers mes yeux spirituels était plus expressif. Je pensais que je réaliserais un travail exceptionnel si je parvenais à cette expression. J’ai commencé le dessin et la peinture d’une manière simpliste. J’ai essayé la peinture à l’air libre. Il était possible que j’arrive dans un endroit, je fixe une planche dans le sol, j’y accroche une toile et je travaille tout l’après-midi sur une peinture. J’ai toujours essayé de faire une expérience, celle de reproduire des vies de façon abstraite. Un jour, je n’avais rien à faire. Je suis sorti avec trois toiles et j’ai étalé tous mes tubes de peinture sur le sol. Je me suis retrouvé à la fin de cette journée avec trois tableaux peints. J’étais content de ce travail. Il constituait pour moi une direction que je pouvais construire et développer. J’ai aussitôt abandonné le travail avec le verre et j’ai commencé à vivre de la peinture.

 

Painting is vision, not techniqueYou began as a hyperrealist painter. What prompted you to repudiate this style and begin a new creative path?

My first forays into painting as a professional artist were of a superreal nature and that was because I thought if I could paint in such a manner I would be a genuine painter. But as things progressed I realized my natural way of painting was much looser.  I didn’t need to prove to myself that I was genuine by rendering something in shadow. Ideas took over, not technique.

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After I graduated from College in 1976, I decided that I would open my own studio. During the previous summer of 1975 I visited the Chicago Art Institute, where I saw a show of photo realistic work. I was impressed   by the technical expertise that these artists had achieved, and thought that this would be a good direction for me. I always wanted to be a painter however, I felt   was not prepared enough to paint like the work I had seen in Chicago. I worked offshore to  raise money to open my own studio and continue my self-education as an artist. My   job was cooking on the work boats. I brought my sketchbook and art books offshore to work and study during the little spare time I had.  I received some ridicule, but for the most part the other workers were pretty amazed that I could render a face, hands or a body. I drew many portraits of the workers and if they were not around, I would draw from magazines or books.

After nine months of working offshore, I was hired by a glass shop. My duties were all manner of glass work. There was a learning curve and a fascination   of working with a different medium. Although this was a distraction from my drawing and painting goals, I continued to draw photo realistic figures and portraits.

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I opened my studio in 1981 at my current location. I was still  making leaded and beveled glass to pay the bills. At that point I  was confident enough about my drawing foundation, that I felt it was time I started to paint. I bought a few books on the technique of painting, and a large quantity of oil paint at a “fire”  sale. I bought all the paint they had and I started collecting more paint. After I painted a few works, word circulated that I could do portraits.

In 1983 I was approached by a couple who wanted a portrait each of their two daughters, who were Mardi Gras Royalty. I welcomed the challenge and took the commission. I got much satisfaction from making these works however, at the same time I was dissatisfied. In the end I felt like this kind of work was too technically restrictive and was not my natural method of working.

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At that time photo realism  became for me, too much of a literal interpretation of life. What  I was seeing in my mind’s eye  was more expressive. I thought I would create unique work if I could arrive at that expression. I started drawing and painting in a looser manner. I tried plain air painting. I would arrive in a location, drive a board into the ground and hang a canvas on the wood then work all afternoon on   a painting. I tried still lives and I experimented with some abstract work. One day I didn’t have anything to do, so I took three canvases out and dumped all my paint tubes on the floor. I ended up painting three works that day. I felt good about the work and this was a direction that I could build a vocabulary and grow into. I soon quit working with glass and began making a living as a painter.

Entretien Francis X. Pavy (10): La planéité comme choix esthétique

Liberty

Liberty – 2013 Oil on Canvas

 

La profondeur de la planéité.

Il y a rarement d’espaces profonds dans vos peintures : la profondeur est généralement créée par l’accumulation des strates.

Quelles sont les raisons de ce choix esthétique ?

Ma conversion à la peinture a été  précédée par le travail avec la sculpture céramique et puis avec le verre de plomb. Dans la démarche de création d’une sculpture triple dimensionnelle, la profondeur ou la forme est naturellement créée. Ainsi, quand je travaillais avec des céramiques, je ne me préoccupais pas de   la profondeur parce qu’elle évoluait au fur et à mesure que je créais mes formes. J’ai rarement imaginé de travailler sur la base des idées préconçues car il m’apparaît plus facile de travailler sur la base de mes propres idées.

En vue de concevoir et de travailler avec   le verre de plomb, tu dois esquisser un schéma qui est le dessin d’une ligne double-dimensionnelle plate. Les lignes de base doivent se rencontrer de manière intelligible parce qu’elles délimitent les formes de verre à découper. Il y a rarement une perspective dans ces schémas. J’ai fait tellement de schémas pour le verre de plomb que mon style naturel de dessin est devenu les dessins double-dimensionnels linéaires sans perspective. Avec l’addition des verres,  des espaces plans en couleur s’y sont ajoutés.

Quand j’ai commencé à peindre, après la sculpture et la fabrication des verres, je créais des photos complexes à l’aide des dessins et peintures réalistes. En même temps, je fabriquais des verres de plomb. Je copiais des photographes. Ainsi, j’utilisais la perspective pour avancer mais je reculais sur le papier ou la toile. La méthode du « dessin animé » plus simple l’a emporté sur la méthode réaliste de la photo quand j’ai opéré la transition à la peinture telle que je la pratique actuellement. C’était   une manière de réduire les données visuelles  de façon à rendre l’imagerie plus simple et puissante. Le verre que j’utilisais était généralement monochrome. Ainsi, j’ai commencé à peindre des espaces plans en couleur et avec très peu de profondeur.

Bien qu’il n’y ait peut-être pas assez de dessins perspectifs dans ces travaux antérieurs, il y a une certaine profondeur de champ. Le travail que je fais  maintenant a un nivelage ou une stratification abondante. Sa lecture   dépend ainsi de la perception du  spectateur de la profondeur.

La forme ou la profondeur est l’élément le plus négligé dans ma conception. Celles-ci sont reléguées au second plan par rapport  à la couleur, la présentation, la ligne et la texture. Je me considère beaucoup plus comme un coloriste. Il y a beaucoup à exprimer à travers la ligne, la  présentation, la couleur et la texture que   je n’ai pas le sentiment d’avoir manqué de travailler assez avec la forme.

 

The depth of flatness

There is rarely depth in your paintings: Depth is mostly created by the accumulation of strata.

What are the reasons for this aesthetic choice?

My progression to painting was preceded by working with ceramic sculpture and then leaded glass. In the process of making three-dimensional sculpture, depth or form is naturally created. So, when I was working with ceramics, I was not very concerned with depth because it naturally evolved as I created my forms. I rarely drew to work out ideas as it was much easier for me to work out the ideas in my head.

In order to design and fabricate with leaded glass, you need to draw a cartoon, which is a flat two-dimensional line drawing. The lead lines need to meet and make sense because they delineate shapes of glass to be cut. There is rarely any perspective in these cartoons. I made so many cartoons for leaded glass that my natural way of drawing became linear two-dimensional drawings with no perspective. With the addition of glass, flat areas of color are added.

When I first started to paint after sculpting and glass-making, I was creating intricate photo realistic drawings and paintings. At the same time, I was making leaded glass. I was copying photographs so I used perspective to get the forms to advance and recede on paper or canvas. The simpler “cartoon” method won out over the photo realistic method when I made the transition to painting like I do now. This was a way to pare down the visual data so that the imagery was very simple and powerful. The glass I was using was usually monochromatic so I started to paint flat areas of color with very little depth.

While there may not be much perspective drawing in these earlier works, there is some depth of field. The work I am doing now has abundant layering or stratification so these works depend on the viewer’s perception of depth.

Form or depth is my most neglected design element. These have taken a back seat to color, shape, line and texture. I think of myself as more of a colorist. There is a lot to be expressed through line, shape, color and texture so I have not missed working with form as much.

 

Entretien avec Francis X. Pavy (9): Art et politique

red cross

Crossroads 2001 – Oil on Canvas

Au delà de la politique.

Quel rôle, s’il y en a, la politique joue-t-elle dans votre art ?

La politique n’a pas un rôle important dans mon art, du moins en apparence. Je ne suis pas un politique avéré et de ce fait, je produis rarement des œuvres ayant une inclination politicienne. Je n’ai choisi appartenir a aucun parti politique quand j’ai eu dix-huit ans. Ainsi, je me suis fait identifier comme un citoyen indépendant. J’ai probablement vu comment les politiques étaient divisés à cette époque et j’ai voulu rester en dehors de ce conflit. J’ai donc choisi d’être neutre. Cependant, depuis lors, j’ai toujours participé au vote dans toutes les élections au niveau national ou étatique. J’ai toujours exprimé mon droit de vote. Mais je ne me sens pas obligé d’exprimer des opinions publiques à travers mon art. Depuis ce temps, plus les années se succèdent, plus les politiques semblent encore plus divisés.

J’ai grandi dans des histoires politiques. Ma famille s’est engagée en politique dans la Paroisse de St. Landry pendant la première moitié du XXe siècle. Des opposants à la l’administration de Long ont souffert sous son règne. Mes grands oncles ont perdu l’élection à cause du redécoupage injuste du territoire et deux de mes cousins ont perdu leur travail. J’ai appris dès mon jeune âge que prendre position, au plan politique, peut avoir des conséquences. Mon cousin, Carl Weiss, a été accusé d’avoir assassiné Huey Long. Bien qu’il n’y ait jamais eu une enquête officielle sur ce meurtre,  des avis ont laissé entendre que Long a été abattu par ses gardes du corps.

On pourrait soutenir que la réalisation d’une œuvre d’art est en elle-même un acte politique. Si j’étais dans un État autoritaire comme l’Allemagne Nazi, mon travail aurait pu être classifié comme un art dégénéré. Les artistes sont assez vigilants quant aux entraves à l’esprit créatif et à la liberté créative.

J’ai deux amis qui font des travaux à caractère politique. Ils ont réussi à se constituer une audience à partir de leur vision politique particulière. Ces artistes sont intelligents et font des travaux centrés sur la pensée. J’ai imaginé faire des travaux similaires. Mais les idées qui en résultent semblent irréalistes et partiales. Je me sens être en train de plaire à une faction. Généralement, mon travail est inspiré de l’inconscient. J’ai des images qui me viennent et je dois les dessiner ou les peindre avant de pouvoir me reposer. Le travail que je m’évertue à réaliser est transcendant, iconique et généralement au-delà de toute affiliation politique.

  Beyond politics

What role, if any, do politics play in your art?

 Politics do not play that much of a role in my art, at least not on the surface. I am not overtly political, so I rarely make political work. When I turned eighteen, I didn’t identify with either party so I chose to register as an Independent. I suppose I saw how polarized politics were then and wanted to stay out of the fray, so I chose the middle. However, I have voted in every national and state election since. I exercise my right to vote but I do not feel compelled to try and sway public opinion through my art. In the years since then, politics seem to have become even more polarized.

I was raised on political stories. My family was in politics in St. Landry parish during the first part of the 20th Century. They were opponents of the Long machine and suffered under Huey Long’s rule. My great uncles were gerrymandered out of office and two of my cousins lost their jobs. I was taught at an early age that there may be consequences for taking political positions. My cousin, Carl Weiss, was accused of assassinating Huey Long. Although there was never an official inquiry into the shooting, accounts suggest Long was accidentally shot by his bodyguards.

It could be argued that art making in itself is a political act. If I were in an authoritarian state such as Nazi Germany, my work could be classified as degenerate art. Artists are ever vigilant about dampers to the creative spirit and creative freedom.

I have two friends who create political work. They have a built-in audience from their particular political view. Both artists are clever and make thought-driven work. I have imagined making similar work, but the ideas that I come up with seem contrived and one dimensional. I would feel I am pandering to a faction. Generally, my work is driven from the unconscious. I get imagery that comes to me that I have to draw or paint so I can rest. The work I strive to make is transcendent, iconic and usually above political affiliation.