Celle-Debout

Il existe un instant où un corps, sur le point de basculer, semble s’envoler. Les muscles relâchent alors leur zèle défensif et retrouvent un court moment leur fonction première, celle de maintenir l’équilibre, non la posture. Ce corps, enlevé par une grâce animale, abandonne son être social, destiné à s’abîmer dans la chute imminente. Tout mon travail tourne autour de cette circonstance, comme si je voulais l’immobiliser. Ainsi suspendre le destin certain de ces corps en perdition.

Les pages de mes cahiers sont ainsi emplies de personnages déhanchés, dévissés, déséquilibrés, désaxés, en porte-à-faux. Ils conservent cependant une certaine innocence, n’ayant pas encore souffert la chute qui cependant s’annonce. Je n’emploie donc jamais de modèles naturels. En revanche, de quelques coups de crayon naissent les lignes. Alors une inclinaison se définit, puis surgit le corps et finalement le visage, que généralement je me contente de styliser, la froideur des lignes abstraites me permettant de reproduire ce mélange d’étonnement et d’effroi qui hante les faces de ceux qui tombent.

Mes personnages courent, sautent, dansent, font l’amour, pissent, se balancent, encaissent, plongent, nagent, s’épouillent, tombent en bref. Ils sont toujours absolument nus et totalement absorbés en eux-mêmes. Leur sexe est si apparent qu’il en devient enfantin. Ce peuple est constitué d’hommes et de femmes, et de certains êtres, ambigus ou asexués. Pas d’enfants : ils ne me viennent pas avec le graphite pointe dure, parfait pour ceux qui tombent.

Les corps sont parfois élancés ou encore difformes, voire mutilés. De temps à autre, je dessine aussi des dormeurs, bien qu’ils n’aient pas l’intensité dramatique de ceux qui tombent. Le crayon à pointe grasse leur convient, il les efface doucement comme le rêve qui les enveloppe. Je dois avouer que les dormeurs ne sont pas vraiment présents dans mes cahiers, à peine quelques ombres furtives. On ne peut pas dormir et tomber à la fois.

Je travaille par époques et, dans ces phases, je ne suis plus que l’ombre de mon monde. Dans mon atelier, le congélateur est rempli et le téléphone sur répondeur. Rien ne doit troubler mon intimité avec mes personnages sur le point de tomber. Penché sur mes cahiers ou modifiant subrepticement l’éclairage, j’épie ce monde qui m’appartient, jusqu’au moment de leur chute qui heureusement se situe hors de ma page.

Je m’imprègne alors de leur inévitable faiblesse, de leur attendrissante inconscience, née des lignes et du hasard de mes traits. Lorsque, à force de concentration, je parviens à ce stade d’osmose au cours duquel le crissement du graphite sur le vélin prend son poids réel alors, comme par miracle, les nouveaux surgissent, comme si je ne les avais pas invités. Tout d’abord la prescience de leur balancé dans le vide de la page blanche, puis les muscles traîtres. Je travaille de mémoire, aussi dois-je souvent rectifier.

Le pire, ce sont les pieds. Ceux de mes personnages me font parfois tant souffrir que j’imagine, par-devers moi-même, déroger à mes rigoureuses règles et les chausser. Dans mes moments les plus dépressifs, je vais jusqu’à m’inventer des raisons conceptuelles afin de pallier à mes déficiences techniques, imaginant sournoisement géants et géantes aux pieds d’argile, informes. Mais je sens vite que mes personnages ne méritent pas pareil traitement, et j’en viens à éprouver une profonde honte face à leurs mines contrites et déconvenues. Je dois reconnaître qu’avec des pieds pareils, la vie, quand bien même fût-elle fictive, doit être difficile. Alors je m’efforce, bataillant contre moi-même et mes impuissances, tout comme mes personnages luttent pour conserver cet équilibre instable, si peu naturel, que je leur impose. Le sens des responsabilités m’astreint ainsi des nuits entières sur un seul de ces appendices obsédants, que je n’arrive pas à rendre sous l’angle désiré.

Épuisé, au petit matin, j’en viens à songer que c’est là une belle revanche de la part de ce peuple qui tombe que de me faire trébucher, à moi leur créateur, sur leurs propres pieds. Il faut alors que je dorme et que je rêve d’eux. J’entoure mon lit de croquis inachevés. Dans mes songes, ces personnages imparfaits atteignent enfin leur plénitude d’anges. Au petit matin, le pied se dessinera alors comme par lui-même, je peux fermer les yeux et laisser le graphite suivre son cours.

Somme toute, cela constitue une sorte de routine créatrice, une espèce de rituel initiatique destiné à me mettre en contact avec mes personnages et avec ce que je nomme les « forces créatrices » auxquelles, normalement, je n’aime guère faire allusion. Pour résumer, il s’agit d’une vision presque animiste de l’acte créateur, où l’artiste n’est plus volonté mais récipient. Néanmoins, je soupçonne que ces «forces créatrices » pourraient participer, sous un angle pour le moment obscur, aux étranges événements advenus récemment dans mon atelier et qui ont déstabilisé ma si confortable routine.

Par où commencer ? Dans un premier temps, je ne me suis aperçu de rien quoique, logiquement, statistiquement, cela aurait bien dû arriver un jour. Comment l’expliquer ? J’ouvrais mon cahier et la silhouette n’attirait pas mon œil, perdue au milieu de dizaines d’autres, ô combien plus trépidantes. Mais au bout de quelque temps, il me devint impossible de nier l’évidence : il s’agissait bel et bien d’un personnage statique. Une femme, Celle-debout.

Elle est un peu figée, arbore quelques kilos de trop, mal répartis en haut des cuisses, et me regarde par-dessus son épaule gauche. Ce qui me stupéfie le plus, c’est que je ne me souviens absolument pas de l’avoir dessinée.

Il faut que je sorte de cet atelier, prendre l’air. Je dois être en train de tourner en rond. Dehors, il fait grand soleil et la lumière est joyeuse, comme au printemps. Mais nous sommes en automne et cette nuance rehausse de quelques tons d’angoisse la quiétude du tableau. J’arpente les rues au hasard, épiant distraitement ce qui se trame derrière les fenêtres des immeubles, pas réellement par curiosité, plutôt pour m’imprégner de cette « vraie vie » dont je ne me sens plus maître. L’étroitesse de ses vues est réduite par les rideaux qui ne laissent deviner que des fragments d’existence, heureusement insipides, fades petites scénographies dédiées à d’obscurs dieux lares qui seraient les passants de cette rue.

Ainsi immergé dans ce bain régénérateur de normalité, avec ses contingences et ses menus plaisirs, mon rythme cardiaque s’apaise petit à petit. Je souris à quelque voisin dont j’ignore jusqu’au nom, laisse le passage à une maman poussant ses jumeaux en chariot double, puis finalement entre dans le bar du coin, où, sur un clin d’œil, Freddy me prépare mon breuvage énergétique favori : white russian, vodka et liqueur de café, idéal pour dompter les croquis rebelles et autres apparitions de papier. Sans complexes, je me vautre dans les cuirs confortables du salon et me laisse aller aux accords swingués de Duke Ellington en digital. Une demi-heure de ce traitement suffit en général à me recomposer. Il est à présent temps de retrouver mon atelier.

D’un pas plus détendu, je traîne encore un peu, faisant mine de m’intéresser aux meubles design d’une galerie d’art où travaille la plus ravissante réceptionniste de tout le quartier. Elle rougit dès qu’elle me voit apparaître de l’autre côté de la vitrine. Je suppose que la futée sait déjà qui je suis, ma dernière exposition a provoqué tant de polémiques. Dans les journaux, ma photo pleine page a remplacé les entrevues auxquelles je me suis au demeurant toujours refusé, estimant qu’un plasticien doit rester dans sa partie, c’est-à-dire les images et non les mots. La réceptionniste de la galerie d’art à présent me sourit, très ambiguë. Il faudrait que j’entre et que je lui tripote la bouche avec ma langue afin de m’assurer que ce sourire-là s’adresse bien à moi et pas à ce personnage public qui la rend folle, comme toutes les autres. De toute façon, une fille ne peut pas travailler dans ce métier de l’art sans y perdre son innocence et celles-là sont encore plus rouées que de vraies professionnelles.

Par exemple, je ne peux pas m’imaginer cette ravissante oie souriante en train de tomber, nue et naturelle. Je suis persuadée qu’au paroxysme de la gravité elle serait capable de maintenir la posture et d’apparaître élégante et naturelle dans n’importe quelle position ou sous n’importe quel angle. Elle n’a donc aucun intérêt pour moi. Il faut que je retourne à l’atelier. J’en ai eu assez de vraie vie pour aujourd’hui, et j’ai hâte de retrouver mes tombeurs et tombeuses dont l’existence fictive leur octroie une délicieuse absence de compromis. Ils n’existent que dans l’instant précédant leur chute, une sorte d’envol.

Cependant, dès que je rentre à l’atelier, je m’aperçois que quelque chose a changé. L’atmosphère n’est plus la même. Nerveux, je me sers un jus d’orange, afin de me détendre et de faire passer le temps. Pas question de me pencher tout de suite sur le cahier. Mais la boisson est trop acide et me fait grimacer. J’imagine qu’elle m’observe, l’autre que je n’ai pas dessinée, depuis le cahier, avec son air de gourde immobile. Et effectivement, elle est là…

À présent, on voit mieux les détails. Il me semble que, tandis que je m’enivrais sottement de « vraie vie », elle a grandi. C’est un peu effrayant. Pourtant, si l’on prend les choses rationnellement, un être humain adulte n’a vraiment pas de quoi être terrorisé par une créature en poussière de graphite, exhibant ses courbes callipyges en deux dimensions. Peut-être est-ce son regard oblique, par-dessus son épaule, qui cependant accroche et finit par imposer sa présence, ou encore propose une invite inavouable, impensable, passagère. Un instant que je voudrais bien gommer.

Mais, une fois de plus, je parviens à me raisonner. Il n’y a là rien de très redoutable. Mis à part le fait que je ne l’aie pas dessinée. Je sais cependant comment résoudre momentanément le mystère de son apparition, de sorte qu’il me laisse dormir cette nuit. Il suffit de tourner la page et celle qui suit est blanche, parfaitement, exactement immaculée. Je ne rêverais donc pas ce soir.

En proie à un début de migraine, je m’effondre dans un sommeil blafard, tout en échelles de gris. Le petit matin porte résolument la marque de l’extérieur, c’est-à-dire que j’ai l’impression de vivre les évènements depuis une situation plus ou moins éloignée, comme s’ils ne m’arrivaient pas vraiment, comme si j’étais dans l’un de ces jeux dits virtuels où l’on vous aveugle d’images en guise de réalité intérieure. Ce matin, je me sens dispersé au niveau atomique car durant cette nuit en blanc, sans songes, il s’est produit quelque chose d’invraisemblable, contraire à toutes les lois naturelles connues, et que même la physique quantique ne peut expliquer.  

Je n’ai pas eu besoin de me lever du lit pour m’imbiber de l’horreur du spectacle, car mon cahier est resté ouvert sur mon pupitre de travail. Durant la nuit « Celle-Debout » a traversé la page et à présent s’étale crânement sur la page blanche, cependant dans une sorte de zone d’ombre, qui n’était pas là hier au soir. Ma première réaction, de pure panique, est de soupçonner que Celle-Debout a pu s’introduire clandestinement dans mes rêves, de la même façon sournoise qu’elle a de se déplacer dans mon cahier, et que, de là, elle m’ait influencé dans une sorte de crise de somnambulisme à dessiner son portrait sur la page blanche !!! Au plus fort de la crise paranoïaque, dans la fièvre qui m’immobilise retranché sous ma couette, l’illumination salvatrice advient alors, telle une éjaculation précoce, qui à la fois me soulage et épuise ma terreur. Si j’ai dessiné cette silhouette hier dans la nuit, alors il me suffit de revenir en arrière dans mon monde, je veux dire dans mon cahier, pour surprendre la première apparition de la veille et ainsi déflorer tout le foutu mystère transcendantal.

Je m’approche d’un pas résolu du cahier, dans une attitude pleine de défi, prenant mon temps de forme provocatrice, comme pour lui signifier que je suis parfaitement disposé à tourner la page, lorsque, mû par une intuition, je réalise l’authentique atrocité, palpant le papier encore mouillé de la substance aqueuse de mon ennemie. La peste se nomme aquarelle !… Je me cramponne à ma table de travail, en proie à une suffocation qui se répand depuis le bras gauche jusque dans le torse.

Aquarelle, le vrai poison des jeunes filles en fleur aux étamines artistiques boursouflées, que leurs mères feraient mieux de surveiller. Aquarelle ou l’art mis à la portée des coquines et des myopes. Aquarelle, venin commercial le plus vendu au monde sous la douteuse appellation non contrôlée d’art, voire, pire encore, d’art féminin. Aquarelle, ici, dans mon propre atelier, dédié à la mine de graphite. Ce ne peut être que l’œuvre d’un fou, d’une détraquée, plutôt, à moins qu’il ne s’agisse d’une farce de l’un de ces journalistes à qui je refuse systématiquement ces entrevues. Je n’arrive même pas à imaginer mon pire ennemi, par exemple le graveur uruguayen Peréz, disposé à me jouer un tour pareil. L’air me manque et, en proie à la panique, je me précipite dans la rue en pyjama.

À peine ai-je le temps de surprendre ma propre bizarrerie, à l’aune du dédain stupéfait de mes voisins, que je dois me cacher à l’ombre d’un arbre. Mon cœur bat comme un tambour alors que je me dissimule de mon mieux. Car la galeriste se trouve sur le trottoir d’en face, dans l’attente de Dieu sait quoi, probablement que je sorte dans la rue en pyjama. Que fait-elle ici, loin de sa galerie ? Un air de triomphe, que je ne lui avais jamais vu auparavant, lui griffe les traits.

Je l’observe à la dérobée et l’idée me vient alors, que je rejette aussitôt. Je me concentre alors sur ses jambes : elle arbore quelques kilos de trop, mal placés en haut des cuisses. Une petite voix se fait alors entendre, au départ pointue et hésitante, puis véritablement insistante et à la fin sifflante, vipérine : « Tu ne vois pas que c’est Celle-Debout ? » À ce moment précis, comme pour souligner l’évidence, la galeriste me dévisage, par-dessus son épaule gauche. Mon rythme cardiaque s’affole, je ne reconnais que trop cette posture et il ne subsiste aucun doute.

Je suis seul à seul face à mon cahier et il est temps de me rendre compte par moi-même. Comme je le craignais, la première esquisse, celle que je n’avais pas dessinée, simplement et tout bonnement a disparu de ma feuille. Le papier n’a pas été gommé et on ne perçoit même pas la trace d’un crayon. Que s’est-il passé ?

Dans un énorme acte de rébellion à l’encontre de ses propres limitations, Celle-Debout avait traversé le papier, tout en mutant de larve de graphite à papillon d’aquarelle. À présent elle se pavane, arrogante, colorée et humide, au milieu de la nouvelle page, blanche comme une nouvelle étape. Cependant, le décor a pris forme. Elle-même –qui d’autre ? – a esquissé une porte ouverte, au seuil duquel elle se tient. Entre-t-elle ? Sort-elle ? Elle me dévisage, par-dessus son épaule gauche… Je crois qu’elle m’invite… Je dois la suivre… jusqu’au fond de moi-même…

Par Fred Romano, , publié le 17/04/2010 | Comments (0)
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Partir : Rouler de nuit

« Rouler de nuit » est le 3ème volet de la série de nouvelles intitulée Partir.

Sommaire

    J’avais attendu plus de cinq heures, après Dijon, dressant inlassablement le pouce sans résultat. Il y a des jours comme ça, assez rares heureusement, où l’attente d’une voiture semble ne jamais devoir se terminer. En désespoir de cause, j’avais décidé de dormir sur un talus, non loin de la route, mais vers deux heures, la fraîcheur de la nuit m’avait réveillé, et je m’étais à nouveau planté au bord de la route, faisant mon signe, sans trop y croire, aux rares voitures qui roulaient.

    Une voiture s’est tout de même arrêtée. Le conducteur m’a fait monter, et il s’est très vite mis à parler :

J’aime rouler la nuit.

Il m’arrive de partir, à la nuit tombante, au hasard, bien que ce soit toujours le sud qui ait ma préférence. Dès le départ, une sorte d’exaltation m’envahit, venant aussi bien de l’idée que je me suis décidé à rompre avec le train-train du quotidien qu’au fait de savoir, ou d’espérer, que, quittant les frimas de la région parisienne, je me retrouverais au matin sous un soleil méridional. Je ne prends pas souvent l’autoroute, au moins à l’aller. Je préfère l’impression de liberté, tout en sachant qu’elle est fausse, que donne la liberté relative d’une petite errance.

Au départ, le début de la route est peu agréable : la route encombrée par le flot de circulation banlieusarde, le désagrément, pour les yeux, d’être dans la lumière bâtarde d’entre chien et loup, le fait de n’avoir pas encore totalement rompu avec les soucis citadins, et un petit sentiment de culpabilité aussi, de pouvoir partir à mon aise alors que d’autres sont rivés à leur place jusqu’au lointain espoir de vacances à venir, tout cela pèse encore un peu sur les épaules. Mais peu à peu, la circulation devient plus aisée. La route est de moins en moins encombrée et, la nuit étant tombée, on roule dans la lumière régulière de ses propres phares avec de temps en temps, se raréfiant à mesure qu’avance la nuit, les phares d’une voiture qu’on croise, et l’on peste après son conducteur s’il n’est pas assez vite passé en feux de croisements. De nuit, je suis presque maître de la route.

Il ne m’arrive pas souvent de pouvoir prendre des auto-stoppeurs, la nuit, eux aussi sont en général « débranchés », mais j’ai toujours plaisir à le faire. Les quelques centaines de kilomètres partagés sont une agréable rupture avec la solitude. Et c’est à nouveau plaisant de retrouver la solitude

Quand je suis seul, je choisis parfois de mettre la radio, ou une cassette. Mais ça ne dure pas : je préfère profiter du calme pour laisser vagabonder mes idées. Là, de nuit, elles déferlent, aucune distraction ne venant les perturber. La conduite est alors assurée dans une sorte d’état second, le « pilotage automatique » s’étant mis en place sans qu’ait pour autant baissée la vigilance. Je me suis toujours imposé une règle simple, qui est de m’arrêter à peu près toutes les deux heures, pour boire un café, pisser un coup, casser une croûte, faire le plein, ou tout simplement me dérouiller les jambes. Moyennant quoi je peux rouler très longtemps sans fatigue excessive. Il m’est ainsi arrivé de me retrouver prenant mon petit déjeuner à Barcelone, churros et chocolat épais, (il est vrai qu’en Catalogne, le petit déjeuner se prend tard) ou à …, fatigué sans excès, éventuellement prêt à continuer mon voyage à l’aventure.

Si je trouve pénible de conduire entre chien et loup, j’ai du plaisir à conduire à l’inverse, entre loup et chien, pourrait-on dire. La lueur de l’aube qui point, sans que l’on sache au début si c’est vraiment de l’aube qu’il s’agit, ou d’une illusion alimentée par l’attente, mais l’aurore se confirme, accentue peu à peu les détails que l’on voit, nous restituant un paysage nouveau après le noir tunnel de la nuit, dans le calme d’un pays encore endormi. Elle est promesse d’un monde nouveau. Et c’est presque d’un monde nouveau qu’il s’agit, une autre qualité de la lumière, d’une végétation méridionale, de paysages plus austères. La magie d’une nuit de route a, une fois de plus, opéré.

Par Raphaël Mizrahi, , publié le 03/04/2010 | Comments (0)
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Les croisés de la pureté

Allons, reconnaissons-le, la culture occidentale du siècle passé et de l’actuel, sa littérature notamment, et particulièrement la française, ne sent pas bon. Avec un Sade qui déjà au XVIIIe siècle empuantissait l’atmosphère, puis avec des auteurs comme Genet, Bataille, Céline, Pasolini, Nabokov, Klossowski, Beckett, Guyotat…, faut-il s’étonner que l’étiage moral de nos sociétés ait atteint ces derniers temps un point de non-retour et que des élites décadentes aient apporté leur honteux soutien à ces pollueurs de la jeunesse que sont Polanski et Frédéric Mitterrand ? Mais Dieu soit loué ! De preux chevaliers de la pureté ont pris la tête d’une noble croisade.

D’abord, les dirigeants d’un pays, le plus insoupçonnable de corruption qui soit, la Suisse (transparence totale de ses liens avec l’Allemagne nazie, des coffres de ses banques…) et les magistrats d’un autre pays, les États-Unis, dont la justice reste un modèle indépassé (notamment pour ce qui est des exécutions de ses condamnés à mort). Et puis, il y a eu la saine réaction de quatre dynamiques quadras socialistes, soucieux d’en finir avec une caste intellectuelle française maladivement fascinée par les écrivains « criminels ». Manquait un « philosophe » pour venir prêter main-forte aux justiciers et autres paladins de l’ordre moral. Il y en eut un, qui parla clair : « Je choisis la pureté ». Entendez sus aux « pédophiles » et aux « touristes sexuels » ! C’était dans le Libé du 19 octobre. C’était signé Michel Onfray.

Étrange parcours que celui de Michel Onfray. Amateur des cyniques grecs et des Libertins du XVIIIe, « hédoniste » déclaré, coiffé de l’éblouissante auréole de l’éroticien « solaire », et puis voilà que le complaisant sculpteur de lui-même, dans son livre le Souci des plaisirs (Flammarion), s’en prend soudain aux « pornographes », à Bataille et à Sade, notamment. Sade ? : un « fourbe », un « bourreau ». Sans doute notre impitoyable épurateur nourrit-il plus d’admiration pour les incorruptibles de la Terreur révolutionnaire, des « purs » pur jus, eux (un jus couleur sang), qui faisaient voler les têtes et envoyèrent le salaud d’aristocrate dans un cul-de-basse-fosse. Voilà le même Onfray qui, il y a quelques années (a-t-il perdu la mémoire ? qu’il relise son récit dans Art press) allait, courageusement soutenir dans sa prison autrichienne l’artiste Otto Muehl, condamné à plusieurs années de prison pour « viol » (le droit autrichien ne faisant pas de différence entre rapports consentis avec un ou une mineure et viol) et qui aujourd’hui participe salement à l’hallali contre Polanski. Mais lisant son réquisitoire contre les « prédateurs » de notre impolluée jeunesse, j’ai soudain compris d’où venait son indignation : le malheureux gamin Onfray, avait été précipité dans « l’enfer » d’un orphelinat peuplé de prêtres pédophiles. Je le voyais, le jeune Michel, livré à des supplices pires que ceux imaginés par l’horrible Sade, sodomisé par dix monstres en soutane. Mais, deux lignes plus loin, ouf ! J’apprends que lui avait été épargné. Resté pur comme au premier jour. Pas même une main ecclésiale égarée sur ces petites fesses ? M’est avis que le Dieu qu’il vomit, et son ange gardien, veillaient sur elles.

Par Jacques Henric, , publié le 03/04/2010 | Comments (0)
Dans: Frances | Format:

Bohème

C’était sa première rentrée. Elle s’en alla vers le lycée, le cœur serré, les poings fermés. Quand elle entra en classe, un léger frémissement parcourut l’assistance. C’était donc elle leur nouvelle enseignante. Des airs de bohémienne effarouchée, aux cheveux bouclés, légèrement ébouriffés, on l’aurait prise pour une adolescente. Sa maigreur et l’étrange égarement de ses yeux noirs inquiétaient. Cela augurait mal de la philosophie qu’ils découvraient en cette dernière année scolaire.

Elle avait à peine vingt ans. Pour s’émanciper de la pesanteur du milieu familial, elle avait accepté un poste de « maître auxiliaire » dans une province plutôt paysanne du Sud de la France. Elle n’avait aucune expérience. Pas plus de la vie que de l’enseignement d’ailleurs. Cette première année serait celle de son initiation.

Ses élèves avaient donc le même âge qu’elle, à un ou deux ans près. En ce premier jour, pour conjurer la crainte de son inexpérience et de sa timidité elle s’était habillée en noir et enveloppée d’un grand châle : le noir qui assombrit, ennoblit l’âme et c’est déjà, croyait-elle, le début de la philosophie. Comme Socrate, le noir impressionne, « interroge » et force le respect. De la part de ses collègues pourtant, ce noir ne força que le dédain, peut-être parce qu’il la rendait si filiforme qu’elle en devenait transparente : on l’ignorait, comme s’il s’agissait d’une élève échappée et réfugiée en salle des professeurs pour se donner une dignité. La convivialité ne dépasse pas dans ces lieux-là la compagnie des gens « biens »… Et quelque chose en elle semblait quelque peu déplacé…

Ses débuts ne furent pas catastrophiques. Pour les élèves comme pour elle, ils furent même pédagogiquement intéressants mais teintés d’ambiguïté dans certaines sections. La plupart des classes rendaient un hommage tacite à sa jeunesse et, entre eux, une mutuelle reconnaissance s’était installée. Elle leur savait gré de leur indulgence quand elle balbutiait une argumentation mal maîtrisée qu’elle corrigeait le lendemain. Sa passion, son désir de bien faire, sa fragilité aussi faisaient taire toute velléité de contestation. Elle les aimait pour cette complicité respectueuse qui la sauvait du rejet familial et de sa terrible solitude. Les élèves des sections technologiques furent plus exigeants : elle se rendait bien compte d’ailleurs que la raison était de leur côté. Sans pitié, ils ne lui accordaient pas « gratis » comme ils disaient, l’aura du savoir et de la culture. Parallèlement, ils tenaient à la valeur de leurs « opinions » et répugnaient au discours spéculatif : la référence, c’était la vie. Très vite, les cours avec eux tournèrent au débat, aux discussions aussi vives que vaines parfois. Peu à peu, une familiarité s’installa qui personnalisa les relations jusqu’à atteindre un tour critique dont elle sentit le piège sans avoir assez de ressources pour s’en délivrer. Et finalement le seul moyen qu’elle trouvât de les amadouer fut de rentrer dans leur jeu, un jeu qu’elle ignorait dangereux : après s’être imposés comme des « durs » qui n’avaient rien à apprendre de quelque maître, ils se posèrent en séducteurs éventuels ayant senti la faille dans ce « cerveau » malade de la vie. Elle perdit petit à petit toute autorité intellectuelle à leurs yeux, et s’engouffra dans la brèche d’une relation potentiellement subversive où l’admiration qu’ils lui gardaient commençait à le disputer à leur désir.

Au bout de quelques mois, elle s’était sentie à l’étroit dans cette petite ville de province et avait décidé de quitter son studio pour aller vivre à la campagne, à quelques dizaines de kilomètres. Elle loua donc une ferme, acheta une vielle voiture, une « Ami 6 » et se paya le luxe, c’était l’esprit de l’époque, de faire l’élevage de petits poulets… Un de ses élèves de série « F » habitait non loin de là et elle lui proposa gracieusement de lui servir de taxi quand leurs horaires coïncidaient. Cette familiarité supplémentaire précipita ses aventures. Les cours étaient devenus des forums, des moments de détente où chacun sans pudeur parlait de sa vie, de ses espoirs, de ses craintes, de ses désirs. Par fierté ou par bravade, elle leur confia sa parenté avec un grand producteur de cinéma : un très jeune cousin de son père, d’une illustre renommée dans le milieu. Elle l’avait rencontré l’été précédent, lorsqu’en rupture avec sa famille, elle était « montée » à Paris. Elle leur raconta comment elle fut reçue, presque comme une star, « tutoyée » appelée « ma chérie », mais comment par timidité, elle avait refusé de le suivre à son rendez-vous avec un célèbre acteur, ne se sentant pas à la hauteur. Évidemment, ils étaient fascinés. Encouragée par cette nouvelle considération elle leur fit part du lien de cet acteur avec une non moins célèbre actrice, très belle au demeurant. Ils étaient subjugués. La philosophie leur aura au moins laissé ce souvenir, pensa-t-elle bien plus tard !

Un jour, à la fin d’un cours, un élève lança : « tous à la ferme »… Tous ne le pouvaient pas bien sûr. Mais beaucoup avaient des voitures et la liberté de leur milieu l’autorisait facilement.

Quelques-uns prirent donc l’habitude de se retrouver tous les soirs à la ferme. Quelques-uns amenèrent des guitares, et un autre parvint à se procurer une vieille batterie. Ils étaient fiers, répétant à l’envi qu’un orchestre philosophique était en train de naître. Pendant qu’elle nourrissait ses petits poulets, ils se restauraient comme on en a l’habitude à cet âge : la table regorgeait de chips, de saucisses, de pâté… Ils buvaient de la bière ou du Coca, et puis fumaient. Elle ne mangeait pratiquement pas. Elle était avec eux sans y être. Elle assistait plutôt au scénario de sa vie, comme une actrice qui se fond dans un rôle, obéissant à un metteur en scène invisible, soucieux d’extravagance.

Le premier soir, le ventre rassasié, et les sens vaguement en émoi, ils se mirent à chanter les succès de l’époque : Cat Stevens, les Beatles et quelques mélodies romantiques à la française. La soirée se prolongea, bien arrosée. La pièce était enfumée et la fatigue se faisait sentir. Deux élèves rentrèrent chez eux, mais les autres restèrent dormir dans un dortoir improvisé, à même le sol. Malgré la fatigue, les esprits étaient échauffés, les corps aussi et elle se retrouva coincée entre deux adolescents. Elle sentait bien que la limite ne devait pas être franchie mais quelque chose en elle avait besoin d’être vengé : toute sa jeunesse avait été bridée, culpabilisée. Au pays des valeurs familiales, le plaisir sentait le soufre. Aujourd’hui qu’elle était libre, elle voulait le respirer à pleins poumons.

Elle se serra donc contre eux qui hésitaient encore. Elle sentit avec ses jambes repliées, de part et d’autre d’elle deux membres durcis. Alors, elle posa une main sur chacun d’eux. Mais une main à sa droite prit la sienne afin qu’elle se caresse elle-même. Elle n’en demandait pas tant, sachant par expérience qu’aucun homme ne prend le temps de s’attarder au plaisir féminin. Ou peut-être voulait-il apprendre les nuances de la gestuelle qui fait monter au ciel ? Elle abandonna le membre qu’elle avait à sa gauche et entreprit de se procurer le plaisir suprême sous leurs yeux fascinés. Ils bandaient tellement qu’ils durent se soulager rapidement, pendant qu’elle commençait à sourire en gémissant à l’appel de ses lèvres qui se gonflaient et de cette fente humide dont le trou s’élargissait bientôt sous la douceur d’un doigt puis deux puis trois qui firent éclore son sexe comme un large nénuphar. Des ondes secouaient son ventre où se promenaient les mains des garçons puis leurs bouches avides et maladroites. Elle se cabrait maintenant sous le plaisir qu’elle se donnait des deux mains. Mais pendant que la main gauche ouvrait sa fente arrière, il fallait maintenant de la main droite quitter le cœur de la fleur, la promener sur les rives mouillées, s’arrêter au milieu, là où la porte d’entrée plisse un peu, et remonter vers le bourgeon d’où naissent des sensations plus vives, qui font jaillir la source en un liquide chaud et si l’on sait attendre cela coule à n’en plus finir. Et ça coulait. Elle était tellement ouverte et mouillée qu’elle ne pouvait plus se caresser sans être au plus profond d’elle. Soudain et malgré elle, la jouissance monta, elle aurait voulu l’arrêter mais ça venait sans qu’elle ne puisse l’arrêter, ça l’emportait et elle chantait toujours plus fort en saccades. Mais il ne fallait pas laisser échapper l’autre jouissance, bien plus fulgurante encore, celle de ce clitoris d’où un plaisir plus acide repart comme s’il ne devait jamais finir et surtout monte jusqu’à une extase où la vie et la mort se rencontrent. Elle caressa donc le milieu de son sexe puis son bourgeon, son capuchon qui grossissait sous le plaisir et dans un mouvement tournant rapide elle fit s’élever le plaisir si haut qu’elle crut qu’il ne retomberait pas. Elle avait presque mal et de son corps des cris stridents fusèrent comme une armée en délire. N’en pouvant plus, le sexe turgescent et bavant de sperme, ses deux « compagnons » la pénétrèrent brutalement. Tous les autres étaient assis en rond et les regardaient éberlués, les yeux lubriques ; elle n’en pouvait plus mais l’un d’entre eux s’approcha et se mit à la lécher doucement. Elle n’y résistait jamais : c’était comme un tourbillon, une cascade de notes qui chantaient fortissimo jusqu’à ce que ça explose. Dès qu’elle eut à nouveau joui, il entra en elle et se déversa dans un râle longtemps contenu. Il ne restait plus que deux élèves : ils se jetèrent sur elle, lui empoignant les seins : l’un éjacula avant même de pouvoir la pénétrer. Quant au dernier, elle lui prit la verge, fit remonter et descendre ses mains en tirant bien la peau pour le sentir venir. Elle s’amusait de son impatience et parfois s’arrêtait pour reprendre enfin très vite ce sexe gonflé qu’il entra furieusement dans le sien en lui écartant les doigts. Ils étaient rassasiés, mais trop ébahis pour se rendormir. Ils avaient faim. Ils finirent les chips et ouvrirent un pâté un peu douteux. Dans trois heures ils devaient être au lycée. Ils attendirent le petit matin en fumant et en « discutant ».

Heureusement, elle n’avait pas ces élèves en cours ce jour-là. Elle ne les revoyait que deux jours après. Bien sûr « l’aventure » s’était ébruitée dans toute la classe, mais, curieusement, il lui sembla qu’ils ne la respectaient que davantage. Pendant quelques jours elle leur demanda de ne pas revenir à la ferme. Un soir, à la fin des cours, ils lui dirent qu’ils y avaient envoyé « un mec super ». Elle verrait bien. Quand elle le vit, les yeux injectés de sang, les pupilles dilatées, mal rasé, les cheveux longs et gras, elle crut défaillir. Il lui précisa qu’il était le frère, mal aimé, rejeté, d’un chanteur bien connu, aujourd’hui suicidé, et surtout qu’il était recherché par la police. Elle devait donc le garder. Et puis elle allait virer ses petits élèves pour qu’ils fondent une communauté. Elle se crut perdue dans un thriller de bas étage. Elle se promit de le renvoyer dès que possible. Mais elle n’y parvint qu’au bout de trois jours. Trois jours d’enfer pendant lesquels il lui fit fumer une herbe douteuse, en l’attachant au lit pendant qu’il s’amusait à cheval sur son corps, son sexe dans sa bouche pour quelque fellation, lui interdisant dès qu’elle rentrait, de quitter le lit, afin d’être toujours prête.

Elle menaça de le dénoncer à la police en prétextant qu’elle connaissait bien le commissaire de la ville, le père d’un de ses élèves. Il prit peur et s’enfuit. Elle poursuivit ses soirées douteuses avec ses élèves quelque temps puis les espaça de plus en plus bien que son voisin protégé restât toute l’année son jeune amant. Elle se demande encore s’il reste trace aujourd’hui de ses frasques dans un dossier quelconque…

Par Emma Seul, , publié le 03/04/2010 | Comments (0)
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Retrouvailles (2)

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   Il lui annonça ensuite la deuxième partie de son programme. Il voulait maintenant participer aux ébats de sa femme et d’un autre. Elle décida de faire appel au même, et le lendemain le rappela pour fixer un nouveau rendez-vous. L’homme arriva cette fois directement chez elle, et ne prit pas le temps de discuter. À peine entré, il défaisait sa chemise et son pantalon, pour l’entraîner vers le lit, vêtu de son caleçon d’où le sexe dépassait déjà, rouge et gonflé. Il la déshabilla avec brutalité, faisant sauter les boutons de son chemisier pour découvrir les seins, et arrachant son slip en remontant la jupe. Il la prit brutalement sans attendre qu’elle soit prête et sentit avec plaisir son sexe se forcer un passage dans le vagin encore sec. Elle fut vite excitée et mouillée par ce quasi-viol et bientôt leurs deux sexes se mélangeaient en harmonie. Néanmoins, il ne voulut pas jouir dans cette position et la fit se retourner afin qu’elle lui offre sa croupe. Elle se poussa sur les genoux et cambra les fesses en écartant ses cuisses. L’homme examina la fente béante, les chairs roses offertes et les abords du vagin. Il la caressa avec la main, puis tandis qu’elle gémissait doucement, il approcha son visage et se mit à la lécher sur toute l’étendue du sexe. Elle vint assez vite en se raidissant dans des grognements incohérents. Il examina ensuite l’œillet de son anus, brun et serré, tout propre d’une récente douche, et l’embrassa comme il l’aurait fait contre sa bouche ; il introduisit sa langue dans le trou étroit et sur son pourtour. La femme haletait et tendait le bras en arrière pour s’emparer du membre de son partenaire. Elle put attraper le gland humide sur lequel elle fit remonter et descendre le prépuce. « Prends-moi, prends-moi », dit-elle sur un ton impatient. Il se redressa sur ses genoux et s’emparant lui-même de son sexe, il le dirigea entre ses fesses. Elle se raidit sous la poussée, et bientôt sentit le gland se frayer un passage dans son rectum. L’homme força et il s’introduisit de toute sa longueur en elle, commençant aussitôt un mouvement de va-et-vient. Elle se mordait les lèvres sous la douleur et le plaisir qui montait. Il était étroitement retenu et sentait son sexe se gonfler encore plus au moment où il allait jouir. Il éclata en elle, giclant un sperme épais sur les parois du conduit, la tenant aux hanches et haletant à son tour dans l’orgasme.

   Le mari avait tout observé et choisit ce moment pour entrer, nu et le sexe érigé. L’homme en plein dans son plaisir eut à peine un mouvement de recul et comprit le plan en voyant l’autre s’asseoir sur le lit à la hauteur de la tête de la femme, dont il s’empara pour la guider vers sa verge. Elle le prit dans sa bouche et commença une fellation tout en gardant l’autre membre au fond de son rectum laissant échapper les dernières gouttes de sa semence. Son mari lui caressait les cheveux pendant qu’elle s’activait sur lui prenant le sexe jusqu’au fond de sa gorge. Ils jouissaient tous trois mentalement de la situation, de cette femme doublement prise, doublement utilisée, excitée dans sa volonté de donner le plaisir. Il jouit vite et appuya les mains sur sa tête au moment où il se répandait en elle. Elle avala l’essentiel du flot qui dégoulinait le long de ses lèvres et de son menton, et se dégagea enfin de ses deux occupants.

   Ils se reposèrent un moment, à trois sur le grand lit, elle au milieu des deux hommes, caressant nonchalamment leurs sexes dégonflés et leurs bourses flasques. Le plus jeune sentit le premier le désir revenir et elle vit le membre se raidir à nouveau sous sa main. Elle se glissa à la hauteur de l’homme et le prit entre ses lèvres pour le satisfaire à nouveau. Le mari la regardait fasciné par le membre dressé sur lequel le visage de sa femme allait et venait. Il s’approcha et l’écarta doucement, pour s’emparer du sexe qu’il masturba un moment. Il n’avait jamais tenu un autre sexe masculin dans sa main et éprouvait un plaisir intense à sentir la masse chaude, vivante et vibrante, toute orientée vers le seul but de la satisfaction. Il approcha sa bouche et prit doucement le gland entre ses lèvres, puis commença une fellation, en y mettant toute la douceur qu’il aimait lui-même recevoir. L’homme ne s’était pas inquiété de la substitution d’une bouche par l’autre, et tout à son plaisir ne voyait pas d’objection à cette caresse homosexuelle. La femme délaissée regardait les deux mâles se faire l’amour. Il ne restait libre que le sexe de son mari ; elle s’en empara, le prit elle aussi entre ses lèvres et s’appliqua à le faire venir. Il suçait et était sucé. Il s’enivra de la situation et s’appliqua à synchroniser l’éjaculation de l’homme qu’il tenait entre ses lèvres, avec la sienne propre, retenant son plaisir, puis l’accélérant quand il sentit le sexe se gonfler dans sa bouche. Il jouit à nouveau dans la gorge de sa femme, au moment même où l’inconnu lâchait au fond de sa bouche une giclée plus réduite que la précédente. Il avala avec excitation le liquide au goût fade, sentant avec plaisir sa femme faire de même avec le sien.

   L’homme partit peu après et ils s’endormirent enlacés et épuisés par ces excès.

   Ils le firent revenir une troisième fois et cette fois-ci expliqua à sa femme qu’il voulait jouer à en faire une esclave soumise à leurs caprices et désirs. Il la déshabilla la laissant en slip et soutien-gorge noirs, puis l’attacha, couchée sur le ventre, aux quatre coins du lit ; écartelée, elle avait les poignets et les chevilles maintenus par des cordes. Il saisit ensuite une ceinture repliée et une cravache de cheval, et les deux hommes entreprirent de la fouetter sur les fesses à tour de rôle. Elle se raidissait sous les coups, serrant les dents, consentante, excitée par la douleur et l’idée d’être ainsi totalement livrée aux mâles. Le slip céda et commença à faire apparaître la peau rougie et lézardée. Elle tendit un peu plus les fesses en arrière, écartant les jambes, faisant ressortir sa vulve encore masquée par le tissu, pour qu’elle prenne sa part des coups et s’exciter davantage. Elle avait mal et criait à chaque volée. Elle leur demanda d’arrêter et bientôt se mit à pleurer et gémir quand ils continuèrent, fascinés tous deux par cette croupe magnifique, zébrée et offerte. Sa culotte était en lambeau quand ils cessèrent enfin de la battre. Le plus jeune, surexcité, se coucha sur elle en sortant son membre et la pénétra sans même enlever ce qui restait du tissu noir, poussant dans le vagin et entraînant les morceaux avec son vit. Il sentait la chaleur de ses fesses après les coups, contre son ventre et ses hanches, et il la saccagea de toutes ses forces, tenant sa taille, entrant et sortant d’elle avec frénésie. Elle hurlait maintenant de plaisir et l’homme jouit en même temps qu’elle, arc-bouté sur son corps. Le mari lui succéda et la prit avec la même passion, la faisant jouir à nouveau.

   Ils la détachèrent enfin, et après s’être effondrés tous trois dans une somnolence hébétée, l’invité reprit possession de ses facultés et de la femme qu’il fit rouler par dessus lui. Elle était couchée sur son corps, allait et venait sur le sexe à moitié bandé maintenant après le paroxysme précédent. Le mari contourna le couple et s’agenouilla devant la croupe de sa femme qui remuait en cadence. Il la saisit aux hanches pour la stabiliser et de l’autre main guida son sexe vers elle, cherchant l’anus de son index. Il sentait ses testicules glisser sur celles de l’autre et la racine de son membre enfoncé dans la fente. Il poussa et bientôt se fraya un chemin dans le rectum, sentant la présence de l’autre sexe derrière la mince cloison. Les deux hommes firent aller la femme par les hanches, lentement, sur leurs deux membres tendus. Elle gémit de plaisir de cet envahissement, de cette chaleur brute, de cette force mâle qui la possédait totalement. Bientôt les mouvements se firent plus rapides, ses chairs se détendirent en livrant le passage plus facilement aux deux corps étrangers. Les hommes, rendus fous d’excitation par cette position, sentirent le plaisir venir. Leurs sexes se gonflèrent en elle, et bientôt éclatèrent, la remplissant du contenu de leurs bourses. Ils restèrent encore un moment à l’intérieur d’elle, sentant leurs membres se dégonfler peu à peu, puis glissant en dehors d’elle tout doucement.

Par Merlin Urvoy, , publié le 03/04/2010 | Comments (0)
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Histoire de la globalisation financière : Extraits, 3

 

   

Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, Histoire de la globalisation financière. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.   

  
Sommaire 


Les hommes de Bretton Woods

“I asked, « If you are prepared to accept the plan, what’s the need to rewrite it? »
Keynes answered, « Because your plan is written in Cherokee. »
I am sure it wasn’t written in as elegant a style as the Keynes plan, but the Treasury was more concerned with substance than with style. So I said, « The reason it’s in Cherokee is because we need the support of the braves of Wall Street and this is the language they understand. »”
E.M. Bernstein, dans ses souvenirs sur Bretton Woods, rapportés par Black [1991]. 

Du côté américain, on peut citer les hommes du Département du Trésor, sous la conduite du ministre, Henry Morgenthau, un groupe d’économistes comme Harry White, Edward Bernstein, Jacob Viner, Alvin Hansen, John Williams, mais aussi des officiels de la Banque fédérale comme Marriner Eccles, Lauchlin Currie (accusé par la suite, comme White, d’espionnage pour les Soviétiques), tous proches des idées keynésiennes. Ils étaient liés au Economic and Financial Group, une partie d’un projet plus large, conçu pour conseiller le gouvernement américain sur la guerre et la gestion de l’après-guerre, le War and Peace Studies Project. Les hommes du Président, comme son principal conseiller, Harry Hopkins, et le vice-président, Henry Wallace, étaient également partie prenante. Jacob Viner, qui deviendra ensuite un des pionniers de l’économie du développement, considéré comme un libéral au milieu des divers courants marxistes et tiers-mondistes de cette discipline, exprime les positions du groupe en 1944 : « Il y a aujourd’hui un accord très large sur le fait que les grandes dépressions, le chômage de masse, sont des maux sociaux, et qu’il est de l’obligation des gouvernements de les prévenir. Il y a aussi un accord général sur le fait qu’il est très difficile, sinon impossible, pour un pays, de faire face seul aux problèmes causés par les booms cycliques et les dépressions, alors qu’il y a bon espoir qu’avec la coopération internationale, ces difficultés puissent être résolues. » 

Ce noyau d’acteurs du New Deal, autour de Roosevelt, « favorisait un système mondial de capitalismes nationaux, du fait de la priorité qu’ils donnaient au plein emploi. Ils croyaient que son maintien et la planification nationale partout dans le monde passaient avant l’ouverture des économies et la liberté de circulation des capitaux » [Ikenberry, 1993]. À côté des hommes du gouvernement, des planificateurs du New Deal, le State Department (ministère des Affaires étrangères) avait des positions différentes, plus axées sur le libre-échange des biens et des capitaux. Le ministre lui-même, Cordell Hull, et des hommes comme Leo Pasvolsky ou Harry Hawkins, étaient représentatifs de ce deuxième courant, dont une émanation institutionnelle a été la Charte de l’Atlantique signée par Roosevelt et Churchill en août 1941 sur un navire-guerre près de Terre Neuve. L’opposition principale était donc entre le State Department de Cordell Hull et le Department of the Treasury de Henry Morgenthau. Par ailleurs, la communauté bancaire aux États-Unis restait beaucoup plus conservatrice, attachée à l’or, et constituait encore un courant distinct. Et puis le Congrès, qui avait le dernier mot, et qui était un acteur essentiel, en arrière-plan, des négociations de Bretton Woods. Tous savaient que l’accord devait impérativement passer par un vote, ce qui est resté un argument des négociateurs américains : « Ah oui, mais ça, ça ne passera pas, le Congrès s’y opposera »… La conférence eut lieu en juillet 1944, car on voulait faire passer la loi avant novembre, où l’on prévoyait une poussée républicaine. 

Du côté britannique, Keynes dominait naturellement, du fait de son œuvre depuis Les conséquences économiques de la paix, en 1920, et de son influence déterminante dans le cours des idées. On lui avait donné une position officielle au Département du Trésor à Londres durant la guerre, pour préparer la paix. D’autres économistes renommés, comme Lionel Robbins, Dennis Robertson et James Meade, se joignirent à lui. Ils connaissaient bien leurs homologues américains, comme le montre la correspondance abondante entre eux, et leurs rencontres dès 1941. Robbins et Viner étaient par exemple des amis intimes. Robertson et Bernstein le devinrent. Pour Skidelsky [2000], « si Keynes était l’impressionniste du nouvel ordre mondial, Robertson était son pointilliste, réduisant les grands coups de pinceaux lyriques de Keynes à des mécanismes précis – exactement comme Bernstein le faisait pour White, raison pour laquelle lui et Robertson s’entendaient si bien. » Selon Robbins, ces deux-là sont les vrais auteurs du système : 

« Le fardeau principal de ce travail a reposé sur Dennis Robertson, qui, à côté de Keynes, est le vrai héros de la conférence, en ce qui concerne notre délégation. S’il n’y avait pas eu la compréhension amicale entre lui et Bernstein, je ne sais pas ce que nous serions devenus maintenant… La nuit dernière (14 juillet), Robertson et Bernstein sont restés à discuter jusqu’après trois heures du matin et ont atteint un accord sur la plupart des questions techniques qui restaient en suspens. » 

Edward Morris Bernstein était le principal conseiller d’Harry White. Selon Keynes il était le véritable artisan de son plan, et l’âme damnée du représentant américain, ayant le don d’irriter considérablement l’Anglais, qui se laisse même aller à des propos antisémites : « Ces mécanismes sont, je crois, largement le fruit du cerveau, non pas de Harry, mais de son petit attaché, Bernstein. C’est plutôt chez lui que la gloire de la création repose. Et quand pendant la journée nous écartons Harry de la vraie foi, le petit Bernstein le reconquiert à nouveau pendant la nuit. Bernstein est un petit rabbin ordinaire, un lecteur du Talmud, attaché au grand rabbinat* politique de Harry. Il est très malin et plutôt gentil, mais ne connaît absolument rien en dehors des méandres de son esprit. Il y a, comme je l’ai dit, un très haut degré d’endogamie dans ses idées. Le gars connaît tous les détours de rats de son petit ghetto, mais il est difficile de l’entraîner dans une promenade avec nous sur les hauts chemins du monde. » (cité par Moggridge [1995, 728]. Moggridge ajoute : « Pourtant, malgré l’hostilité – et l’antisémitisme – de ces commentaires, Keynes arriva à développer une profonde affection pour Bernstein, qui réussit même à utiliser avec humour les références de Keynes au talmudisme. » 

Voir aussi le passionnant livre des souvenirs de Bernstein, A Levite among the Priests, rapportés par Stanley Black [1991], dans lequel on trouve beaucoup d’anecdotes très vivantes sur les négociations et le point de vue de l’autre bord : 

Edward Morris Bernstein : « Beaucoup plus tard, quand tous les écrits de Keynes furent publiés, Walter Salant me fit remarquer ce qu’il avait dit, que j’étais un « rat du ghetto », brillant, sans aucun doute, mais incapable d’entendre raison. À la vérité, si le Trésor avait appris ses propos, on n’aurait pas poursuivi les discussions avec lui. Le Secrétaire au Trésor aurait dit de façon définitive que c’était inacceptable. Mais après Bretton Woods, Keynes commença à faire mon éloge, et aussi combien le rapport que j’avais fait au Sénat avait été utile pour le prêt à la Grande-Bretagne. Keynes me rendait responsable de l’opposition à sa Clearing Union, et ça arrangeait White qu’il le croie. […] Il avait cette idée étrange que si je n’étais pas là, il pourrait obtenir ce qu’il voulait dans les discussions. Et White, qui n’aimait pas argumenter avec Keynes, et n’était pas très bien de toute façon (il est mort seulement cinq ou six ans après), avait l’habitude de dire, « Vous avez peut-être raison, mais je ne pourrai pas convaincre Bernstein là-dessus, et s’il n’est pas d’accord, alors on ne peut pas le faire. » (rire) Et Keynes croyait vraiment à ça ! […] Il était persuadé que j’étais celui qui empêchait son plan d’être adopté. Rien n’est plus faux, j’étais seulement un parmi beaucoup d’autres qui s’y opposait. […] Ceux qui comptaient étaient d’accord avec moi. Et plus important encore, White était d’accord avec moi. Je le dirai d’une autre façon : White venait me trouver pour avoir des raisons permettant de refuser le plan Keynes. Et rappelez-vous qu’il y avait une énorme dose d’orgueil** de chaque côté, pour faire avancer son plan respectif. » 

Stanley Black : « Et aussi Keynes avait à l’époque une réputation formidable. » 

EMB : « Oh oui. Et vous devez vous rappeler également que les Britanniques étaient bien conscients que nous pouvions imposer nos idées quoiqu’il arrive. J’ai oublié de vous mentionner que White était un peu anti-anglais, et ça apparaissait souvent. » 

SB : « Vous deviez aussi satisfaire le Congrès, qui voulait du sang. » 

EMB : « On avait encore plein d’isolationnistes, vous vous souvenez. » 

Les forces politiques étaient évidemment divisées : en Angleterre, le parti conservateur, à l’exception de son chef, Churchill, traditionnellement libéral et libre-échangiste, était très attaché aux préférences impériales et au maintien de la zone sterling. Roy Harrod dans sa biographie de Keynes (la première, [1951]) rappelle combien « nombre de conservateurs détestaient l’idée d’un démantèlement des liens économiques et commerciaux au sein du Commonwealth, un symbole sentimental de l’unité de l’Empire britannique ». Les travaillistes pour leur part étaient réticents vis-à-vis du libre-échange et craignaient de lui sacrifier la politique de l’emploi et les protections sociales. Une alliance entre travaillistes et conservateurs s’était ainsi esquissée pour sauver le bloc commercial britannique, mais les modérés des deux côtés, soutenus par les experts, les économistes, mettaient en avant les risques d’un isolement pour l’économie anglaise, le coût plus élevé des produits importés de l’empire, l’absence de concurrence suffisante, la perte liée à une spécialisation internationale insuffisante. Comme le souligne encore Harrod, les positions protectionnistes furent davantage utilisées comme un moyen de pression dans les négociations avec les Américains, que comme un dogme inattaquable. Un député conservateur, Robert Boothby, au moment du vote des accords de Bretton Woods et ceux sur le règlement des emprunts britanniques, s’écria en 1945 qu’il s’agissait d’un « Munich économique », et qu’il n’était pas question de « vendre l’Empire britannique contre un paquet de cigarettes », mais ce genre de position dramatique était bien sûr isolée. 

L’ambassadeur britannique à Washington, Lord Halifax, écrit au Foreign Office en 1942, à propos de ses discussions avec John Foster Dulles, d’une façon caractéristique, sur la recherche d’un compromis : « Le point le plus intéressant de la discussion dans ses aspects économiques a été l’exposé par M. Dulles des idées de l’école Cordell Hull du libre-échange. … Nous étions confrontés à deux alternatives, soit nous retournions complètement au système de laisser-faire du XIXe, soit nous protégions notre balance des paiements par un système bilatéral d’échange avec les pays qui sont nos marchés naturels. … J’ai demandé à M. Dulles s’il n’y avait pas une voie moyenne qui prendrait compte de nos difficultés particulières, et en même temps satisferait M. Cordell Hull sur la question des discriminations, des préférences, etc. » (cité par Ikenberry [1993]). 

* L’expression “rabbinical” revenait souvent dans la bouche de Keynes, il se moquait par là d’un trop grand goût pour le détail inutile, “a delight in precision for its own sake” [Skidelsky, 2000]. 

** D’ailleurs, les susceptibilités ne concernaient pas seulement les nationalités entre elles, mais avaient lieu à l’intérieur de chacune d’elles, comme le rapporte Bernstein : « M. Morgenthau avait toujours eu une attitude ambivalente à l’égard de Harry White, et il était jaloux à Bretton Woods parce qu’on portait plus d’attention à White qu’à lui. Les stations de radio et télé avaient déjà conclu des arrangements pour la diffusion de la fin de la conférence, avec White qui expliquerait ce qui avait été réalisé. Morgenthau ne laissa pas White parler, et donc j’ai dû prendre sa place. Mais Morgenthau ne voulait pas davantage que mon nom soit mentionné. Et il fallut organiser un groupe d’Américains où l’un deux, non identifié, répondait aux questions des autres. Ça a eu beaucoup de succès. Tout le monde m’a félicité, mais Harry White a eu l’impression que sa contribution avait été négligée. » 

N. B. Rappelons enfin le rôle des boys scouts, qui avaient été mobilisés tout au long de la conférence pour servir de messagers, de pages, de transport pour les multiples documents d’une salle à l’autre. L’ensemble, dans le cadre champêtre de Bretton Woods, donne une idée de l’âge d’or à venir, celui des années 1950, après les troubles de la première partie du siècle et ceux de sa fin. 

*
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Keynes et les banquiers
 
« À ce moment, Keynes chantait mes louanges comme le héros de Bretton Woods, l’économiste qui rendait tout clair. Quand Keynes partit de Bretton Woods, il était certain qu’il pouvait convaincre les banquiers de New York de soutenir le Fonds. Il les rencontra à la Federal Reserve Bank et constata qu’il ne pouvait obtenir leur aide. Or Keynes était très confiant dans ses capacités de persuasion… Quand il revint, je lui demandai comment sa réunion avait été. Bien sûr ça n’avait pas très bien marché et il était revenu avec une piètre idée des banquiers de New York. Il ajouta alors : « Est-ce que vous savez pourquoi les banquiers new-yorkais réussissent si bien ? Ils sont en concurrence avec des banquiers new-yorkais ! » » 

Rapporté par Edward Bernstein, dans [Black, 1991]. 

   

Références 

Black S.W., A Levite among the Priests: Edward M. Bernstein and the Origins of the Bretton Woods System, Westview Press, 1991
Harrod R.F., The Life of John Maynard Keynes, Macmillan, 1951
Ikenberry J.G., “The Political Origins of Bretton Woods” dans Bordo M.D. & Eichengreen B. ed., A Retrospective on the Bretton Woods System: Lessons for International Monetary Reform, The University of Chicago Press, 1993
Moggridge D.E., Maynard Keynes, An Economist’s Biography, Routledge, 1995
Skidelsky R.J.A., John Maynard Keynes. Fighting for Britain 1937-1946, vol. 3, Macmillan, 2000
Viner J., “The Views of Jacob Viner” dans M. Shields M. ed., International Financial Stabilization, Irving, 1944

Par Jacques Brasseul, , publié le 25/03/2010 | Comments (2)
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Ces voisins inconnus, VII

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Sidonia Soguel repose très seule sur la table d’autopsie. De son corps émane un silence très différent de celui des objets forcément silencieux qui l’entourent. Ses longs cheveux noirs sont sagement rangés sous les épaules, ses mains blanches reposent sur le dos offrant au plafond des paumes plus blanches encore, ses deux pieds forment un V un peu trop ouvert pas vraiment symétrique. Ses seins amples abandonnés à la pesanteur débordent de chaque côté du thorax.

Elle est seule. Elle est nue. Elle est glacée. La pièce aveugle est presque silencieuse, de temps en temps perturbée le « clac » sec du système de climatisation qui maintient la pièce à 18 degrés. Précisément. Près de sa tête se dresse une tablette d’aluminium sur laquelle sont posés en désordre un maillet, un petit burin à tête large, un costotome, un entérotome, un scalpel, une pince à dure-mère et un simple couteau dont les affûtages successifs ont griffé et terni le chrome de la lame. Les murs et le plafond sont blancs. Le sol est recouvert d’une peinture vert pâle un peu élimée déjà. Les néons sont éteints. À l’exception du corps, toute la pièce est plongée dans la pénombre. De la bouche ouverte de Sidonia Soguel monte une colonne de silence compact. C’est que, contrairement aux choses dont elle n’a jamais pris le parti, Sidonia Soguel, voilà peu de temps encore, émettait des sons articulés. Le sang pulsait chaud dans son cerveau, ses lèvres, sa langue, ses bras, ses pieds. Elle riait à gorge déployée, pleurait, formait des milliers de phrases aux inflexions complexes, regrettait, se réjouissait et jouissait aussi. Voilà peu de temps encore, elle était au bord de l’eau avec deux hommes nus. Voilà peu de temps encore, elle s’inquiétait de savoir si son fils avait bien mangé, si on l’avait bien traité à l’école, s’il apprécierait la surprise culinaire qu’elle lui avait préparée pour le samedi suivant. Sidonia Soguel avait bu un blanc limé à une table de la Rote Fabrik avant de se diriger vers le lac en compagnie de son collègue de la commission CASTORP. Plus jamais sa bouche n’émettrait un son. Plus jamais sa main ne ferait un mouvement. Du visage de Sidonia Soguel monte vers le plafond le non-regard de ses yeux fixes. De la lampe circulaire à centaines d’alvéoles fixée à un bras articulé descend sur son cadavre un cône de lumière implacable.

Très bas, au ras du sol, s’étale le ronronnement discret d’un disque dur. Le système de climatisation émet son petit « clac », l’hélice du ventilateur s’anime et pulse doucement l’air dans la pièce. « Tac » le moteur s’est déclenché, l’hélice laissée à elle-même achève de tourner en roue libre de plus en plus lentement. Et se fige. Sous le petit bureau près de l’entrée, le système de l’ordinateur est passé en mode « économie ». Le disque dur tout à coup privé d’énergie tourne sur son élan puis effectue ses dernières rotations en émettant un long « vuuuuuh » moribond. Maintenant, la pièce est parfaitement pleine, pleine du silence qui sourd continûment du corps très blanc d’où ne jaillira plus aucun rire.

À la cafétéria, Franz est tiré de sa rêverie par une assiette qui vient d’exploser sur le carrelage. Une grosse dame s’est retournée brusquement dans la queue et de son coude gras a fait littéralement gicler un plateau chargé des mains d’une jeune fille pâle qui, aussitôt, est devenue toute rouge. Revenu à lui, Franz tire une bouffée imaginaire de sa cigarette imaginaire et l’écrase dans un cendrier imaginaire. Depuis trois ans, la Cafétéria est « rauchen verboten » et Franz ne s’y habitue pas. Il tend la main vers la petite bouteille verte embuée de froidure et prend une gorgée au goulot. Un moment, il laisse le liquide stagner dans sa bouche et noyer ses papilles. Le goût de la bière le détend. Avant hier, il a travaillé sur le corps de Sidonia Soguel. Il est inquiet. Il sent que cette affaire s’immisce en lui de manière tout à fait inhabituelle. Il est médecin légiste depuis dix ans, reconnu pour ses qualités et sa perspicacité. Il est un animal à sang froid et il le sait. La dernière grosse affaire qu’il a traitée était une fusillade : un gendre idéal avait, lors d’un repas de famille, vidé son fusil d’assaut sur l’assemblée, mortellement touché ses beaux-parents, sa femme, ses deux enfants, et grièvement blessé d’autres convives. Après quoi, comme c’est souvent le cas dans ce genre d’affaire, il avait retourné l’arme contre lui. Franz avait vu défiler sur sa table toute la petite troupe et n’avait ni tressailli ni éprouvé quoique ce soit de spécial en manipulant les corps petits des deux enfants dont les visages ravissants avaient été déchirés par les balles. Mais cette fois, pour la première fois, Franz sentait que quelque chose, à son insu, se glissait en lui. Dans la matinée, il avait pu déterminer que Sidonia avait eu des rapports sexuels avant sa mort. Il avait prélevé dans le vagin des échantillons de sperme qu’il avait aussitôt transmis au laboratoire d’analyse. Vingt-quatre heures plus tard, sa collègue l’appelait pour lui dire que la semence trouvée dans le vagin différait de celle retrouvée sèche sur les habits que Sidonia avait laissés sur la rive.

Franz tire une longue bouffée sur la cigarette imaginaire qu’il vient d’allumer à son briquet imaginaire. Sidonia avait été vue pour la dernière fois au bord du lac, près de la Rote Fabrik, nue, en compagnie de deux hommes pas très habillés non plus. On avait identifié et retrouvé le premier : un professeur mélancolique, marié, pas d’enfant. Les inspecteurs l’ont cuisiné toute une après-midi sans trouver d’incongruités majeures dans son récit : il avait laissé Sidonia en compagnie de l’autre homme, était rentré chez lui et avait passé la nuit en compagnie de sa femme. Quant au deuxième homme, il manque toujours à l’appel.

La cafétéria s’est peu à peu vidée du bourdonnement des conversations mêlées. Il ne reste que deux infirmières assises à une table près de la fenêtre qui sirotent leurs cafés en silence. Les tables silencieuses sont recouvertes de plateaux où s’amoncellent pêle-mêle les restes de nourriture, les serviettes souillées, des bouteilles en pet et des sachets de sucre à moitié vide maculés de tâches brunâtres. La serveuse africaine achève de passer la panosse à l’endroit où a explosé le plat du jour. Franz pense que la piste du professeur mélancolique ne donnera rien. De toute façon, la comparaison de sa semence avec celles retrouvées sur le corps et les habits livrera tout de suite des éléments permettant, soit de le serrer d’un peu plus près, soit de l’écarter assez vite des suspects sérieux. Une chose dérange Franz. Une chose beaucoup plus gênante que l’absence du deuxième homme. Il n’en aurait pas encore mis sa main au feu, mais il était presque sûr que Sidonia n’était pas morte depuis plus de quarante-huit heures : les lividités cadavériques indiquaient même un temps un peu plus court, temps qui s’expliquait par le séjour dans l’eau froide. Et cela faisait six jours qu’elle avait disparu. Sa disparition avait été signalée le soir même par les puéricultrices qui s’occupaient de Nino, l’enfant de Sidonia. Ne la voyant pas venir, elles avaient essayé de l’atteindre par tous les moyens sans succès et après plusieurs heures d’attente avaient prévenu la police. Il reste donc quatre jours pendant lesquels on n’a pas la moindre idée des faits et gestes de Sidonia. Franz remue lentement l’idée de ces quatre jours aveugles. Il sent que les interrogations levées par ce blanc de la carte sont en train de lui préparer quelques nuits difficiles. Franz, sans le vouloir vraiment, suit les galbes prometteurs de l’infirmière restée seule à la table près de la fenêtre, sent monter dans sa paume le souvenir d’une fermeté élastique et laisse son regard vaguer plus loin, au-delà de la baie vitrée. Entre les immeubles brille un ciel bleu parfaitement stupide. Il prend une dernière gorgée de bière – elle n’a presque aucun goût -, ramasse son paquet de cigarettes imaginaire, le met dans sa poche, se lève et se dirige vers les ascenseurs.

Franz tire voluptueusement sur sa cigarette. Une cigarette bien réelle cette fois. Aucune loi n’a encore eu l’outrecuidance de transformer son appartement en espace non-fumeurs. Par la fenêtre de sa cuisine coule la rumeur mourante de la ville. Il n’est que dix-huit heures et sa rue est déjà d’un calme oppressant. Au loin, une portière claque, vite suivie du Nuk-nuk. du système de verrouillage à distance. Juste sous la fenêtre, il entend la voisine qui promène son vieux chien complètement démoli dont les griffes grattent faiblement le trottoir. Voilà deux jours qu’il a bouclé son rapport. Rien ou presque à ajouter aux semences trouvées sur les habits et dans le vagin de la victime. Pas de trace de torture ou de violence particulière : os du crâne intacts, pas de fractures des membres, aucune perforation de la peau. Outre les contusions causées par les heures passées dans le barrage, rien à signaler. Aucun signe n’a plaidé en faveur d’une mort naturelle. Et pas la moindre trace d’intoxication. Les seules choses à peu près sûres sont le moment du décès à plus ou moins douze heures et le fait que Sidonia Soguel était morte avant d’avoir été plongée dans l’eau. C’est maigre. Maigre et agaçant au plus haut point. Franz n’a rien su trouver qui pourrait faire avancer l’enquête de manière significative. Il sourit en pensant à la tête que fera le Herr Professor de Romanistique quand les inspecteurs lui demanderont son obole de sperme. Il l’imagine debout dans la petite pièce aveugle, son godet de plastique posé sur la tablette à portée de main, en train d’ouvrir les revues spécialisées sur des rondeurs roses et glacées. À moins que récemment, le service se soit fendu d’un lecteur DVD dernier cri qui fait résonner les murs marron des plaintes et des suppliques de femmes plantureuses assaillies par les coups terribles de phallus asiniens. Franz sourit plus franchement, il sait très bien qu’aucun sperme n’est nécessaire pour obtenir une empreinte génétique. Une petite goutte de sang prélevée au bout d’un doigt ou un simple frottis des muqueuses de la bouche suffisent amplement. Cette fois, Herr Professor sera quitte de la petite séance d’onanisme vertueux.

Tout à l’heure, Franz ira errer dans le quartier chaud. Boira un peu plus que d’habitude. Fera peut-être un crochet par la couche d’une femme aimable qui n’attend de vous rien d’autre que de l’argent. Il écrase sa vraie cigarette dans un vrai cendrier posé sur la vraie table de sa vraie cuisine, se lève, ferme la fenêtre, reste un instant stupide la poignée dans la main en proie au souvenir de la poitrine ouverte de Sidonia. Un coup de klaxon le ramène à lui. Non, il n’ira pas dans le quartier chaud mais plutôt prendre un verre à la Rote Fabrik. Il commandera deux blancs limés, dégustera lentement le sien en repassant dans sa tête les événements de la journée, offrira l’autre à l’âme errante de Sidonia dont le corps remplit maintenant un tiroir glacé à la morgue, puis il ira faire un tour au bord de l’eau sur le dernier endroit de la terre à avoir accueilli les plantes longues, chaudes et souples des pieds de la belle endormie.

Le réveil indique quatre heures trente-deux. Franz, assis sur la cuvette des WC, rassemble péniblement les lambeaux d’un rêve sombre : Sidonia, de l’eau jusqu’à la taille, lui fait des signes qu’il ne comprend pas, il entre dans le lac tout habillé, l’eau est noire, elle est froide et il grimace en sentant qu’elle imbibe les habits et s’immisce jusqu’à la peau. Sidonia tend vers lui ses longs bras blancs, il l’embrasse et la serre contre lui. Le corps est tout à coup inerte et lourd, il le traîne jusqu’à la rive, essaie en vain de le ranimer, la mâchoire de la morte tombe, il distingue dans la bouche une petite boule de papier froissé et la retire précautionneusement, elle est imbibée de salive et il lui faut la déplier très lentement pour ne pas déchirer le papier. Assis sur la cuvette, il fait un effort pour se souvenir des mots écrits sur le lambeau humide. Ça lui revient par bribes. Il y avait : « Soi, l’ange du Soi. » et aussi : « Dieu soigna l’os. » et encore : « Sosie – Lugano – DI » Hagard, il titube jusqu’à la cuisine, griffonne les mots sur la liste des commissions et va se recoucher.

***

Marie-Claire me secoue tendrement par l’épaule. Je me retourne et grogne avec la ferme intention de ne pas me lever. C’est samedi après tout ! Elle insiste : « Chéri, je sais que c’est samedi et qu’il est tôt mais c’est ce type de la police, ce… Kambli. Il insiste pour te parler, te parler tout de suite ! ». Je fais la grimace, m’étire, me lève péniblement en essayant deux ou trois fois ma voix pour ne pas avoir l’air du type qu’on a tiré d’un profond sommeil. Ce truc-là ne marche jamais : on reconnaît toujours des lourdeurs lentes dans la voix de quelqu’un qui vient d’être brutalement tiré du sommeil.

***

La cafetière napolitaine se met à crachoter doucement. Franz la sort du feu et verse le liquide presque noir dans une petite tasse de porcelaine, s’assied et allume une cigarette. Hier soir, il est allé à la Rote Fabrik, a vidé son petit blanc en face du verre embué de fraîcheur qu’il a offert au fantôme de Sidonia puis est allé perdre ses pas le long du lac. L’air était doux. On entendait le floc faible des vagues sur les galets. Franz s’est assis. Deux femmes gracieuses et nues jouaient au badminton dans les derniers rayons du soleil. Il ne leur prêta aucune attention. Il se surprit à deux reprises en train de murmurer tout seul, le regard perdu dans la brume qui se formait lentement au-dessus de l’eau. Il s’adressait à Sidonia, lui parlait comme si elle était vivante, là, juste à côté de lui dans la douceur du jour finissant. Il s’excusait auprès d’elle de n’avoir pas mieux pu faire son travail, de n’avoir pas su trouver plus d’indices. Légèrement attristé par le vin, il se mit même à pleurer en silence murmurant de temps en temps entre ses dents : « Aide-moi Sidonia, parle-moi, parle-moi ! Aide-moi à trouver le salaud qui a fait ça. » En réponse, il n’eut que les gloussements des filles qui avaient cessé de jouer et se rhabillaient tout en lançant vers lui des coups d’œil narquois. Il était rentré à pied, suivi de près par l’ombre de celle dont il avait minutieusement exploré le corps pendant une matinée.

Franz a devant lui les phrases griffonnées tôt ce matin. « Soi, l’ange du soi. » et « Dieu soigna l’os » ne lui inspire rien. Il s’attarde un moment sur « Sosie – Lugano – DI » et se souvient que le deuxième homme parlait l’italien, que le premier homme, le lettreux mélancolique, l’avait manifestement pris pour un autre puisque le vrai Pozzi était cul-de-jatte, habitait Genève et n’avait pas mis ses moignons à Zürich depuis des lustres. Il prend une gorgée de café, laisse un moment ses yeux s’enfoncer entre le sommet des immeubles dans le ciel bleu parfaitement stupide. Franz regarde les phrases, sentant qu’elles recèlent un message qu’il ne sait pas déchiffrer. Il essaye d’imaginer le rire de Sidonia, le timbre de sa voix, sa façon de marcher et d’embrasser son fils Nino. Franz s’inquiète : il devient sentimental. Sentimental et stupide. Il prend le morceau de papier, le froisse et le met à la poubelle. Lui, Franz Hohensonne, un rationaliste, un scientifique, un matérialiste forcené, est assis dans sa cuisine en train d’essayer de déchiffrer les énigmes d’un message que, d’outre-tombe, la victime lui aurait envoyé par l’entremise d’un rêve ? Il reprend une gorgée de café et prononce à haute et intelligible voix une phrase qu’il pensait ne jamais devoir prononcer : « Franz, je crois que tu vas avoir besoin d’un psychiatre ! ».

Par Thomas Bouvier, , publié le 06/03/2010 | Commentaires fermés sur Ces voisins inconnus, VII
Dans: Suisses | Format:

Lui

Il lui avait fait croire un jour à l’aventure, quand elle traînait quelques rêves d’amour, fatiguée d’une vie de couple raisonnable.

Il était beau, intelligent, cultivé, admiré de tous les expatriés de cette capitale encore stable du désert africain. C’était « quelqu’un ». Nombreuses étaient les épouses qui du fond de leur ennui songeaient à devenir son amie. Le regard franc de ses yeux verts, sa stature élégante, son sourire avenant nourrissaient les fantasmes alanguis de leurs sinistres après-midi… Il avait tout : l’éloquence des orateurs ; c’est à lui qu’on demandait de se charger du discours de bienvenue pour honorer une personnalité de passage, mais aussi la voix chaude des poètes musiciens, une voix dont il réjouissait la communauté, certains soirs de concert. Ces dames désœuvrées se pressaient à ces soirées qui s’achevaient, le regard énamouré, dans des murmures mélodieux, qu’elles reprenaient peut-être aussi du fond de leur lit.

Il avait la réputation d’un mari fidèle, ce qui finalement le rendait plus séduisant. Elles étaient sous le charme, mais « elle », était fascinée.

Elle arrivait d’une province française où la petite bourgeoisie menait une vie bien rangée. Comme son mari, elle s’y ennuyait et ne se voyait guère finir ses jours ou tout au moins sa carrière dans le même lycée, y voir vieillir au fil des ans les collègues aigris et le devenir elle-même. Après dix ans de mariage, ils décidèrent de « partir », d’entamer une nouvelle vie, vaguement conscients de la fragilité de leur couple.

Le dépaysement leur réussit quelque temps mais assez vite, chacun fut attiré de son côté. Elle découvrit le théâtre qui devint sa deuxième vocation. Elle joua dans plusieurs pièces, au centre culturel, recueillant un succès qui en fit un personnage bien « en vue » et reconnue. Elle en fut transformée et se découvrit soudain un charme qui égayait la monotonie des jours gris de sa petite vie. Elle n’était plus l’épouse, la mère, ni même la « prof », elle était celle dont on parlait et que les maris de ses amies convoitaient. Elle s’en amusait, bien incapable d’imaginer quelque infidélité.

Et pourtant, au grand désarroi des autres jolies dames de la communauté, c’est elle qu’il désigna comme son amie, attiré, lui confia-t-il plus tard, par son regard…

C’était ce fameux soir où tous les expatriés étaient conviés à l’ambassade pour retirer leur commande d’alcool annuelle. Ils étaient arrivés tous les deux peu avant l’heure de fermeture et presque tout le monde était reparti. Il l’aborda, surpris de son petit colis. Elle buvait donc si peu, ils buvaient donc si peu ? Il l’invita à goûter un de ces alcools qu’elle commanderait sûrement par la suite.

Elle s’entendit, surprise, lui dire oui. Il était seul : sa femme était partie en mission et sa fille dormait chez une amie. L’alcool était fruité, trop sans doute. Il lui tourna la tête assez vite. Lui buvait beaucoup mais n’en paraissait pas affecté, seulement exalté, ce qui accentuait son charme naturel pensait-elle, un charme dont elle apprit plus tard à ses dépens qu’il n’avait de naturel que l’habitude de trop boire. L’air enchanté, il prit sa guitare pour accompagner avec fougue les plus belles chansons de Brel. Elle en avait les larmes aux yeux. Soudain, il posa son instrument et la prit dans ses bras comme une autre guitare d’où il fit de ses doigts caressants monter une musique plaintive, puis de plus en plus claire et chaude d’où perlèrent des gouttes de sons enchantées, qui enfin se décidèrent à couler comme des pleurs de joie, dans une langueur dont on ne revient pas ou seulement après s’être enivré et noyé dans le courant des sens. Encore dans sa jouissance, elle le vit se transformer, passer du regard lunaire de l’émerveillement à la détresse du dégrisement. Elle osa quelques caresses qu’il ne refusa pas, de ses doigts, de sa bouche, doucement, très doucement pour l’apaiser et lui offrir aussi sa part de plaisir par des allers-retours de langue et de doigts mêlés dont elle avait le secret. Il jouit doucement et quand, son sperme avalé, elle releva la tête, inquiète, elle vit qu’il pleurait. Elle voulut lui parler, mais il ne l’entendait pas. D’ailleurs, très vite il lui demanda de partir.

Elle rentra chez elle troublée, agitée même. Qui était donc ce grand homme que tous admiraient, respectaient ou convoitaient ? Quel était son secret ? Son mari ne remarqua rien trop occupé par ses propres affaires.

Le lendemain, ils se rencontrèrent devant l’école française où l’un et l’autre attendaient leurs enfants. Il l’aborda comme si rien ne s’était passé et lui sourit d’un regard clair et chaleureux. Il lui demanda simplement de passer chez lui vers quinze heures. Que cherchait-il ? Son couple à elle battait de l’aile sans doute, mais si elle rêvait d’amour, l’idée de prendre un amant lui répugnait. Quant au couple de ce bel hidalgo, un beau couple, qui en rendait plus d’un jaloux, rien ne laissait présager qu’il puisse s’effilocher : on les voyait partout ensemble, et sa femme semblait fière de paraître à ses côtés. Elle était l’intellectuelle de la communauté, la référence des « gens bien ».

Quand elle sonna timidement chez lui, à l’heure indiquée, elle le trouva plus qu’exalté, surexcité. Craignant que sa fille ne rentre trop tôt de la plage, il lui proposa d’aller faire un tour vers les « dunes ». Aucune force ne lui permit de résister à ses avances. Elle le suivit dans son quatre-quatre. Arrivés derrière les dunes, il se tourna vers elle, lui demanda de dégrafer son pantalon et de caresser délicatement son sexe. Elle s’aperçut qu’il n’avait pas d’érection et c’est une petite chose molle qu’elle dût travailler de ses doigts dociles jusqu’à ce que ça s’allonge sans bien durcir. Alors, elle ajouta la langue, puis la bouche tout en faisant tourner ses doigts autour du gland. Elle sentit le membre se durcir enfin, puis quelques gouttes. Elle précipita le rythme jusqu’à ce qu’il soupira doucement d’aise en éjaculant lentement. Elle releva la tête : il lui souriait simplement. Son exaltation avait laissé place à une mélancolie tendre, trop tendre pour lui prodiguer les gestes de plaisir qui auraient pu la faire exulter. Elle n’en fut pas frustrée ni outragée, ne sachant pas très bien d’ailleurs ce qu’elle venait chercher. Intriguée par le décalage entre le personnage intime et public, elle voulut à nouveau lui parler, le faire parler. Mais il rougit sans rien pouvoir délivrer. Il lui proposa seulement un nouveau rendez-vous, plusieurs rendez-vous-même, dans ce qu’il baptisa leur « cabane à roulettes ». Ce serait le mercredi en fin d’après-midi.

Ils prirent donc l’habitude de se retrouver le mercredi. Elle prétextait une répétition de théâtre quand cela s’avérait nécessaire, mais le plus souvent, les enfants étaient chez des amis et son mari occupé à ses propres affaires…

Pour rien au monde, elle n’aurait manqué ces rendez-vous. Il se découvrit en effet un amant délicieux. Leur cabane à roulettes cachée au milieu des dunes, face à la mer et au soleil couchant, il l’allongeait sur le siège arrière, frôlait ses cheveux, embrassait sa bouche, caressait son visage, l’embrassait à nouveau d’une bouche humide et gourmande qui faisait gonfler son ventre. Elle y sentait bientôt une chaleur diffuse descendre peu à peu jusqu’à son sexe qui s’ouvrait et réclamait des mains pour satisfaire cette moiteur béante du plaisir qui ne demandait qu’à verser. Mais ses mains jouaient avec ses seins qu’elle avait peu sensibles et son désir exaspéré montait, mouillait, lui écartant les orifices, jusqu’à ce qu’enfin lui ouvrant largement les cuisses et lui frôlant le clitoris elle sente couler un liquide chaud et tout son sexe gluant glisser sous ses mains qui ouvraient toujours davantage ce réceptacle de douceurs et d’humeurs qu’il s’était mis à lécher puis à boire jusqu’à ce que sans retenue elle jouisse dans le silence de ce désert de fin d’après-midi. Encore évanescente de plaisir, il la pénétrait alors brutalement, puis faisait durer ses allées et venues, ses sorties, ses caresses, jusqu’à ce que son propre désir mais aussi leur désir commun, n’en puisse plus d’attendre. Et ils jouissaient dans un concert de notes des plus aiguës au plus graves…

Un mercredi, ils étaient à peine revenus de ce plaisir qu’une ombre ternit la lumière de ses yeux verts et les chargea d’une tristesse indicible. Comme d’habitude, il la ramena et la déposa devant chez elle, sans un mot, en lui adressant seulement un regard désenchanté qu’elle ne sut interpréter. Mais il la troubla tellement qu’elle l’empêcha de repartir et le supplia de s’expliquer sur ce qui semblait le tourmenter. Il hésita puis finalement lui apprit que depuis trois mois sa femme le trompait avec « Stéphane », son meilleur ami. Les deux couples d’ailleurs étaient amis et devaient partir un mois l’été en Sardaigne. Longtemps il ne s’était douté de rien alors que la communauté savait, et quand il eut quelques soupçons il refusa d’y croire jusqu’à ce qu’elle lui apprenne son prochain départ avec Stéphane. Elle avait choisi le mercredi soir de la semaine précédente pour le lui annoncer. En une semaine, il avait pris conscience de la distance qui s’était installée entre eux sans qu’il accepte pourtant de la voir. Maintenant il fallait faire face.

L’idée de la solitude le pétrifiait et il chercha à l’attendrir. Elle ne supportait pas de le voir malheureux mais l’idée d’une rupture lui était inconcevable. Elle avait grandi dans l’imagerie de la famille unie et cela primait sur le désintérêt de son mari. Jamais elle ne le rejoindrait comme il avait osé le lui demander. Elle l’aurait bien juré.

Il joua pourtant tellement bien de son charme et du désir qu’elle lui inspirait qu’elle trouva le courage d’annoncer à ses enfants qu’elle partait, sans pouvoir encore aujourd’hui s’expliquer comment.

Un de ses amis lui dit qu’elle le regretterait. Mais il l’avait envoûtée. Aujourd’hui, elle s’accommode, désenchantée, de ce naturel charmeur que lui donnait la boisson qui ravage ou qui dégrise…

Par Emma Seul, , publié le 27/02/2010 | Comments (3)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format:

Histoire de la globalisation financière : Extraits, 2

  

 


Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, Histoire de la globalisation financière. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.
  

 
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Le carré du pouvoir

Selon Ferguson [2001], le « carré du pouvoir » réside dans la mise en place des éléments suivants : une administration fiscale efficace, un parlement doté du pouvoir de décider des impôts et de les contrôler, une Banque centrale ayant le monopole de l’émission de monnaie et de la politique monétaire, une dette publique nationale garantie par le parlement et capable d’étaler les financements, notamment en cas de guerre. La liberté de circulation des capitaux, le libre-échange et l’étalon-or sont venus compléter ces quatre éléments. L’Angleterre a été le premier pays à les mettre en place – la Banque d’Angleterre a été créée en 1694 et la dette publique devient rapidement une institution –, ce qui explique sa victoire finale dans la longue guerre qui l’oppose à la France au XVIIIe siècle et au début du XIXe. Le système de délégation et de privatisation de la fiscalité de l’Ancien Régime en France, à travers les fermiers généraux, accompagné d’un pouvoir absolu et de parlements faibles, s’est révélé bien moins efficace pour mobiliser les ressources nécessaires à un long conflit. Après 1815, le système financier britannique s’est progressivement étendu au reste de l’Europe, puis du monde. Mais au XVIIIe siècle, les impôts sont plus lourds en Grande-Bretagne, plus homogènes, plus centralisés et mieux collectés que sur le continent. 

Admin. fiscale                       Parlement 

  Dette nationale                    Banque centrale

La Bank of England est un enfant de la révolution anglaise de 1689, la Glorieuse Révolution. Le nouveau roi, venu de Hollande, William III (Guillaume d’Orange), doit faire face aux revendications du roi déchu, le Stuart James II, et à une guerre contre la France de Louis XIV, un pays plus riche et plus peuplé. Le Parlement confie à la Banque d’Angleterre la gestion de la dette croissante de l’État. La Banque devient le banquier de l’État, prête aux autorités pour financer les dépenses publiques, notamment les guerres, mais elle est privée et agit aussi comme une banque commerciale en recevant les dépôts, payant des intérêts et escomptant les traites, avec une grande régularité. Elle émet des bons en contrepartie de la dette, qui deviendront les fameux consols (annuités consolidées) à 3 % à partir de 1751, bons publics à long terme, devenus le symbole de la confiance inspirée par la Banque d’Angleterre : « un épargnant qui achetait des consols pouvait être sûr de recevoir les intérêts, payés deux fois par an, pour toujours, jusqu’à ce qu’il désire vendre. Les consols devinrent synonymes de sécurité financière, l’étalon auquel se comparait le risque de tous les autres placements. » (Ferguson). Un observateur du XVIIIe siècle note : « L’extrême et inviolable ponctualité du paiement des intérêts sur les titres de la Banque, ainsi que la garantie du Parlement, ont établi le crédit de l’Angleterre au point qu’elle a été capable d’emprunter des sommes qui ont surpris toute l’Europe » (Isaac de Pinto*). Pourtant, la dette publique est vue avec alarme déjà et elle ne fera qu’augmenter pendant plus d’un siècle de conflit avec la France, jusqu’en 1815. Le grand historien de la période, T.B. Macaulay (Histoire d’Angleterre, 1685-1702), rapporte : « À chaque étape de l’accroissement de cette dette, la nation a formulé le même cri d’angoisse et de désespoir. À chaque étape, il a été affirmé sérieusement par des hommes sages que la banqueroute et la ruine étaient proches. Malgré tout, la dette continuait à s’accroître, et pourtant la banqueroute et la ruine semblaient aussi éloignées que jamais. … Le commerce florissait, la richesse augmentait et la nation devenait de plus en plus prospère. »

D’un million de livres au moment de la création de la Banque, en 1694, la dette atteignait 50 millions à la mort de Louis XIV, en 1715. Pendant la guerre de succession d’Autriche, en 1740-48, elle s’élevait à 80 millions. Puis la guerre de 7 ans (1756-63) la porta à 140. David Hume s’alarme : « Mieux aurait valu pour nous avoir été conquis par la Prusse ou l’Autriche que de chevaucher cette dette de 140 millions ! » James Steuart également, le grand économiste préclassique, s’écrie : « Si aucun contrôle n’est porté à l’augmentation des crédits publics, cela finira que toute propriété et tous les revenus seront avalés par des taxes ! ». Mais rien de tout cela ne se produisit, la prospérité grandit au contraire, et non seulement la prospérité, mais une révolution économique, la révolution industrielle de 1760-1820, sous le règne de George III. Celui-ci, affolé par la montagne de la dette, eut l’idée de taxer davantage les colonies américaines, avec pour seul résultat de les perdre, en 1783. La dette s’élevait alors à 240 millions de livres. À la fin des guerres de la Révolution et de l’Empire, en 1815, où les dépenses publiques vont exploser, le montant astronomique de la dette britannique est de 800 millions. De 222 % de son PIB en 1783, elle atteignait 268 % en 1822, à son sommet (voir graphique 1), une augmentation bien moins forte que l’accroissement absolu, du fait de l’entrée du pays dans la croissance économique moderne.

La France a suivi la même évolution, en déficit chaque année entre 1610 et 1800 (sauf pendant une courte période sous Colbert, de 1662 à 1671), sans pouvoir financer sa dette publique avec autant de succès** : « Si la France avait pu égaler l’habileté britannique à gérer les finances publiques et la dette, il n’y a guère de doutes que les Français, et non les Anglais, auraient prévalu. Le distingué économiste Jean-Baptiste Say, envoyé en Angleterre par Louis XVIII pour y découvrir les raisons de la force du pays, commença son rapport en affirmant que cette force résultait de son économie et de son crédit, plus que sa puissance militaire. […] La dette publique, une source de faiblesse historique, avait été transformée en instrument de puissance. Plus les souverains britanniques empruntaient, plus ils avaient d’argent pour financer les guerres, et plus ils unissaient derrière eux un pays toujours plus prospère. » [Mead, 2007]. George III avait qualifié les guerres avec la France de guerres du crédit, et Kant, dans son Essai sur paix perpétuelle, avait envisagé d’interdire le recours au crédit pour les affaires extérieures des États…

* Isaac de Pinto (1717-1787) est un philosophe, économiste et financier hollandais des Lumières, contemporain de Voltaire et Diderot, avec lesquels il était en contact. Célèbre pour une correspondance avec le premier où il s’oppose à sa vision des juifs, il est l’auteur d’ouvrages divers, comme un Traité de la circulation et du crédit (1771). À l’inverse de ses contemporains, il y prend position pour les effets bénéfiques de la dette publique, favorisant la prospérité, parce que « ces dettes, n’arrivant jamais à échéance, et ne présentant aucune période critique à redouter, sont comme si elles n’existaient pas. Chaque nouveau prêt crée un nouveau capital artificiel qui n’était pas là avant, qui devient permanent, fixe et solide, comme si c’était autant de richesses réelles. »

** Entre 1816 et 1899, durant le siècle par excellence de la finance saine et de l’équilibre budgétaire, la France ne compte que sept années d’excédent, les autres en déficit. Ils restent cependant très limités, par rapport à ce que les guerres mondiales vont produire au XXe siècle : le solde budgétaire en part du PIB passe ainsi de +0,1 % en GB entre 1890 et 1913 à -35,9 % entre 1914 et 1918 et -30,9 % entre 1939 et 1945 (Ferguson).


Références

Ferguson N., The Cash Nexus, Money and Power in the Modern World, 1700-2000, Penguin, 2001
Macaulay T.B., Histoire d’Angleterre, 1685-1702, Laffont, 1984
Mead W.R., God and Gold: Britain, America, and the Making of the Modern World, Knopf, 2007

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Morgenthau, Keynes, Churchill et une Allemagne rurale

« Entre-temps, le Trésor avait proposé le plan Morgenthau*. White me dit : « Vous allez être chargé des aspects économiques et de ce qui serait un rôle raisonnable pour l’Allemagne dans l’Europe d’après-guerre. Nous ne voulons pas que l’Allemagne soit à nouveau une puissance industrielle. Nous allons la convertir en une économie agricole. »

La première question qui me vint à l’esprit fut de préparer un mémorandum sur la capacité que l’Allemagne devrait avoir à produire de l’acier. Je pensais que si l’Europe devait manquer d’acier pour la reconstruction, alors plus on pourrait en avoir d’Allemagne pour aller vers les autres pays, mieux ce serait. Mais White ne voulait pas que l’Allemagne produise de l’acier du tout, même si ça privait d’acier pour la reconstruction les pays qui avaient été occupés. Et il me dit, « Écoute, on n’est pas intéressé par tes raisons pour que l’Allemagne produise de l’acier. On veut juste que tu nous donnes des raisons économiques pour qu’elle n’ait pas de capacité à en produire. » Je répondis à White que dans ce cas, il devait chercher quelqu’un d’autre. Je démissionnai. Un autre arriva, Irving S. Friedman. Plus tard ils publièrent un livre sur le plan Morgenthau, et ils l’agitèrent devant moi, comme pour dire : « Tu vois ce qu’on peut faire sans toi ? » Eh bien, ils l’ont fait sans moi, effectivement. Mais ça n’a fait qu’ajouter aux difficultés, car j’avais des appuis solides pour mes idées au Trésor. J’avais avec moi le Sous-secrétaire et tous les assistants au Secrétaire. » E. Bernstein dans [Black, 1991].

L’idée du plan Morgenthau était non seulement d’empêcher l’Allemagne de prendre sa revanche avec une industrie lourde et d’armements, mais aussi de favoriser la Grande-Bretagne, lui permettre de se relever plus vite, avec moins d’aide américaine, dans la mesure où les industries britanniques remplaceraient les industries exportatrices allemandes sur les marchés mondiaux. Le Département d’État était plus réaliste et moins fanatiquement anti-allemand que Morgenthau ou White. Penrose fit remarquer que la population allemande était trop importante pour ne vivre que de l’agriculture, Morgenthau répondit qu’on pourrait installer toute la population en trop en Afrique du Nord… D’autres suggérèrent que cette mesure ne ferait que remplacer une hégémonie allemande en Europe par une hégémonie russe. Mais c’était le but de White, solide partisan de l’URSS comme on sait. Keynes rencontre White à ce sujet le 20 septembre 1944, il n’était pas en faveur d’une dé-industrialisation de l’Allemagne, et voulait surtout éviter les erreurs de 1919, avec des réparations pénalisantes et inapplicables. Son but était « de normaliser l’Allemagne, pas de détruire ses moyens d’existence », il parle même à propos de Morgenthau et White de “their mad plan for de-industrialising Germany” [Skidelsky, 2000, 363-365]. Le dialogue sur la question devient vite surréaliste : « Keynes demanda à White comment les habitants de la Ruhr étaient censés survivre. White répondit qu’il y aurait forcément des files d’attente pour le pain (bread lines). Quand Keynes demanda si les Britanniques devaient fournir le pain dans leur zone d’occupation, White dit que le Trésor US le paierait, pourvu que ce soit ‘à un niveau très bas de subsistance’. Keynes : « Ainsi, pendant que les collines seraient transformées en terrain de jeu pour les moutons, les vallées seraient remplies de gens faisant la queue pour le pain. Comment je devais rester impassible devant ça… Je n’arrive même pas à l’imaginer. » » (ibid.)

Churchill était également opposé au plan Morgenthau, contre lequel il s’élève violemment lors d’un dîner avec Roosevelt, au moment de leur rencontre à Québec en septembre 1944 : “Morgenthau received from Churchill, slumped in his chair, ‘a verbal lashing’ such as he had never had in his life ; Churchill’s condemnation as ‘un-Christian’ was ‘one of the less sensitive epithets he used’” (ibid.). Le plan Morgenthau sera quand même adopté à la conférence de Québec, mais par la suite, sous la pression anglaise et celle du Département d’État américain, Roosevelt changera d’opinion et l’abandonnera. Québec marque ainsi le début du déclin de l’influence de Morgenthau et White. Comme le dit Churchill dans ses Mémoires : “With my full accord, the idea of ‘pastoralising’ Germany did not survive.

* Program to Prevent Germany from Starting World War III.


Références

Black S.W., A Levite among the Priests: Edward M. Bernstein and the Origins of the Bretton Woods System, Westview Press, 1991
Skidelsky R.J.A., John Maynard Keynes. Fighting for Britain 1937-1946, vol. 3, Macmillan, 2000

Par Jacques Brasseul, , publié le 27/02/2010 | Comments (1)
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Retrouvailles (1)

Sommaire

    Ils étaient restés séparés si longtemps, plusieurs mois, qu’il imaginait toutes sortes de fantasmes à réaliser lorsqu’il la retrouverait. Il s’était fait un programme détaillé pendant ses nuits solitaires, programme qui accompagnait et entretenait ses masturbations forcées. Enfin, ce fut le grand jour, l’attente à l’aéroport, le départ, la longue nuit en avion et son arrivée dans l’île lointaine où elle vivait. Le bonheur de la voir, de la serrer, de l’embrasser, enfin, fut sans limites, un peu comme les premières amours adolescentes, quand les sensations sont si fortes qu’on manque de s’évanouir au moindre baiser.

   Ils rentrèrent tout de suite chez elle et firent l’amour sauvagement, frénétiquement. Jouissant d’elle plusieurs fois, il semblait ne plus vouloir s’en rassasier, et ils ne quittèrent pas le lit de la journée. Enfin, momentanément calmé, il repensa au programme qu’il avait fantasmé. En se restaurant le soir, sur la terrasse du petit appartement, dans la chaleur tropicale, il lui en fit part en détail. Elle n’était guère prude et acquiesça à toutes ses propositions.

   Tout d’abord, il lui dit de se mettre en quête d’un troisième partenaire. Il voulait la voir prise sous ses yeux par un autre homme. Elle ne se fit pas prier, car cela correspondait aussi chez elle aussi à un désir ancien. Après avoir envisagé tous les hommes qu’ils connaissaient et les avoir éliminées l’un après l’autre, ils passèrent aux annonces. C’était les vacances, et après une bonne nuit, ils commencèrent leur chasse dès le lendemain. Le journal leur proposait une série d’hommes cherchant des partenaires, et ils cochèrent parmi les cas de moins de trente ans. Elle écrivit au journal des lettres neutres, se décrivant comme une femme seule cherchant un compagnon, en donnant son téléphone. Plusieurs jours après, les appels commencèrent et elle fixa des rendez-vous dans un café voisin. Il l’accompagna discrètement pour observer la rencontre, ayant convenu avec elle d’un signal d’accord ou non. Après avoir éliminé deux ou trois candidats peu attrayants, ils portèrent leur choix sur un jeune brun, assez beau garçon et décontracté.

   Il les voyait et même les entendait discuter à deux tables de lui. Ils échangeaient des banalités, se racontaient leur vie et expériences passées, et il se rendit compte que le garçon était séduit. Sa femme était belle et bien faite, et aurait pu attirer n’importe quel homme sans difficulté. Le garçon s’enhardit et lui prit la main pour la porter à ses lèvres. Elle se laissa faire et la conversation prit un tour nettement plus sensuel. Finalement, elle lui proposa de venir voir son appartement et ils quittèrent le café. Il les suivit et s’aperçut que le garçon était un peu gêné pour marcher, par une érection qui déformait son pantalon, et qu’il tentait maladroitement de cacher.

   Ils montèrent et elle laissa la porte de l’appartement entrouverte. Dès qu’ils furent dans le salon, le garçon l’enlaça fougueusement et chercha ses lèvres. Elle s’abandonna à ses caresses. Il la déshabillait, ouvrant le chemisier pour trouver les seins, dégrafant brutalement son soutien-gorge, caressant ensuite ses cuisses, remontant vers les fesses, s’insinuant dans le slip. Elle se dégagea et l’entraîna vers la chambre en finissant de se déshabiller. Il la suivit en arrachant sa chemise, ouvrant son pantalon, faisant jaillir son sexe surexcité. Enfin, ils tombèrent sur le lit, nus et enlacés. Il l’embrassait avec enthousiasme, dans son cou, sur ses seins, son ventre, descendant finalement vers la toison. Elle le guida entre ses cuisses et il commença à appliquer sa langue sur le clitoris et à le lécher avidement.

   Pendant ce temps là, lui était entré dans l’appartement et observait depuis le salon par la porte de la chambre entrebâillée. Le garçon s’appliquait à la faire jouir et elle vint enfin, les mains dans les cheveux de son partenaire le poussant au milieu de sa fente. Elle jouit en une fois par saccades. L’homme remonta vers elle et la pénétra alors doucement, envahissant un sexe déjà inondé. Il lui fit l’amour de façon classique prenant à son tour son plaisir. L’autre observait le couple de loin et s’approcha silencieusement de la porte au moment où le garçon jouissait en elle, les yeux fermés, croyant à peine à sa bonne fortune. Il ne se fit pas voir et se retira quand l’homme affalé sur sa partenaire de tout son poids revint à ses sens.

   Ils discutèrent encore, un peu maladroits comme le sont de nouveaux amants, jusqu’à ce que le garçon sente à nouveau le désir monter. Cette fois, il s’allongea sur le dos et portant les doigts à la bouche de la femme, enfonçant son pouce entre ses lèvres dans un mouvement de va-et-vient, il lui fit comprendre qu’il désirait maintenant sa bouche. Elle se baissa, docile, et s’empara du sexe qu’elle caressa d’abord délicatement entre ses doigts, faisant monter et descendre le prépuce autour du gland. Elle le dégageait complètement vers le bas puis le recouvrait entièrement, et à chaque fois qu’elle tirait la peau à fond, dénudant toute l’extrémité sensible, il émettait un râle de plaisir. Elle approcha ses lèvres et lécha le sexe, passant sa langue sur toutes les parties du gland hypertrophié. L’homme haletait sous la caresse. Ensuite, elle l’enfourna, le faisant pénétrer au fond de sa gorge, entre sa luette et ses amygdales, le relâchant jusqu’à la base du gland, et le reprenant encore délicatement au fond de son palais. Le mouvement de va-et-vient tirait maintenant une plainte continue du garçon. Elle sentit au bout de quelques minutes de cet exercice, qu’il était à nouveau au bord du plaisir. Le sexe se gonfla encore dans sa bouche et bientôt se cabra en émettant un flot de sperme qui la surprit par la force du jet. La semence venait par saccades, une fois, deux fois, trois fois, cinq fois, se tarissant un peu plus à chaque émission. Elle avait la bouche pleine et le sperme ressortait au coin de ses lèvres. Elle commença à l’avaler sans laisser sortir le sexe de sa bouche pour ne pas frustrer son compagnon d’une parcelle de son plaisir, et petit à petit parvint à en absorber l’essentiel. Enfin, l’homme se dégagea d’entre les lèvres et vint lui accorder un baiser de récompense. Il était assommé et se détendit sur le lit, au bord du sommeil.

   Lui, de son côté, n’avait rien perdu du spectacle. Il avait observé sa compagne la bouche occupée par ce membre, et apprécié son art consommé pour obtenir de ses lèvres et de sa langue la jouissance du mâle. Il était passablement excité et bandait de toutes ses forces. Il ne put résister et se masturba seul dans le salon, envoyant une giclée de sperme sur le poste de télévision.

   Peu après l’homme partit sans s’apercevoir de sa présence, et il revint alors vers elle, allongée nue sur le lit. Il la prit à son tour et jouit une seconde fois au fond de son corps.

 

 

 

 

 

 

 

Par Merlin Urvoy, , publié le 20/02/2010 | Comments (0)
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