Les élections pour les nuls

 

Paru dans art press, no. 333, avril 2007.

 

Rivarol : « Un livre qu’on soutient est un livre qui tombe ». Idem pour un candidat ou une candidate à la présidence de la République ? Néanmoins, si vous avez décidé de « soutenir », et que vous vous prenez en politique pour un nul, voici, sur deux des principaux challengers, quelques éléments d’information qui vous seront peut-être utiles. À droite, donc, un homme. À gauche, une femme. L’homme, 50 ans, haute taille, forte corpulence. La femme, 57 ans, long cou, maigreur impressionnante, manifestement pas une hédoniste portée sur la bonne chère, grande fumeuse, catogan, chaussures à talons plats. L’homme, admire les maréchaux d’Empire et les Lumières, cite Hugo, Jaurès, Blum, et Céline. La femme fait appel aux mêmes, Céline en moins. Lui écrit toute la nuit. Elle aussi. Lui n’aime pas les « experts » façon Messier ou Jean-Claude Trichet. Elle non plus. Lui, on lui doit les puissants concepts de « changement » et « d’ouverture ». Ses trucs à elle, c’est « l’ordre juste », la « démocratie participative ». Lui, vient de la France « d’en-bas », mère femme de ménage, élève de la laïque, mais parle la langue de la France « d’en-haut ». Elle, vient de la France « d’en-haut » (16è arrt.), bourgeoisie catho, mais est portée sur la langue de la France « d’en-bas » (mots crus, verlan de banlieue). Lui a traîné ses mocassins dans des cabinets ministériels, ceux de Séguin et Pasqua. Elle, a usé ses talons hauts de l’époque à distribuer des tracts avec ses camarades trotskystes à la sortie des usines Renault. Pendant que lui apprenait l’économie, elle, crapahutait dans un « camp d’entraînement physique et théorique » de la Ligue communiste – karaté et maniement du bâton chaque matin. Pendant qu’elle levait le poing pour saluer la révolution, lui se préparait en chambre à combattre la « pensée unique » et à bientôt recevoir le soutien d’Emmanuel Todd et de Régis Debray. Côté références littéraires et philosophiques, on dit de lui qu’il se situe entre « Socrate et Freud », mais que les « Modernes » lui donnent des boutons (il a publié un pamphlet dans l’air du temps : la Sottise des modernes). Pour ce qui est de ses goûts à elle, aucune information…

Au cas où ces portraits succincts, comme c’est à craindre, vous seraient de peu de secours pour guider votre choix entre les deux candidats, à savoir monsieur Henri Guaino et madame Sophie Bouchet-Pétersen, vous pouvez toujours, pour les départager, juger des prestations de leurs acteurs respectifs, lesquels ont pour mission de mettre en voix et en scène leurs idées et leurs textes, je veux parler de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal. Henri est la « plume » de Nicolas, Sophie la « plume » de Ségolène. Henri et Sophie pensent, rédigent ; Nicolas et Ségolène récitent. Spectacle télévisé amusant : quand Ségolène et Nicolas font leurs discours, on peut voir sur nos écrans remuer en même temps les lèvres de Sophie et Henri qui murmurent à voix basse les textes qu’ils ont écrits.

Dans l’édition, les « plumes », on appelle ça des « nègres ». Dans le milieu littéraire, cette pratique n’a pas bonne presse. En politique, on est plus indulgent…

Par Jacques Henric, , publié le 10/04/2007 | Comments (0)
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Sainte fumée et sale vapeur

 

À paraître dans art press, no. 333, avril 2007.

 

Holy Smoke
Guillermo Cabrera Infante
Passage du Nord-Ouest

 
L’explosion de la durite
Jean Rolin
P.O.L.

 

Ils l’attendaient depuis des années, cette traduction en français de Holy Smoke,les admirateurs de Guillermo Cabrera Infante, et particulièrement les accros à lasainte fumée. Nous devons cette parution à l’obstination de notre ami Patrick Amine, qui pré et post-face l’ouvrage, au remarquable travail de traduction d’Albert Bensoussan, et au courage d’un « petit » éditeur » d’Albi. Cette parution tombe d’autant plus à pic que la folie hygiéniste de notre époque vient de faire interdire de fumer dans tous les lieux dits « publics », avant, soyons-en sûrs, de la généraliser aux lieux privés, à la rue, bientôt aux venteux chemins de nos vertes campagnes. À signaler le soutien apporté aux ayatollahs anti-tabac (rappelé par Cabrera Infante avec l’humour qui convient – noir en l’occurrence), celui d’un des plus grands inquisiteurs contre l’herbe à Nicot qu’ait connus le monde, je veux dire Adolf Hitler, ce très radical hygiéniste (des races notamment) qui n’avait de passion que pour une seule fumée (noire en effet) : celle qui sortait des cheminées de ses fours crématoires.

Bref rappel biographique : Guillermo Cabrera Infante, mort en 2005 à Londres, à l’âge de 75 ans, vivait en exil, loin de Cuba, depuis plus de quarante ans, ayant dès le début des années soixante compris que le pouvoir castriste, qu’il soutint à ses débuts contre la dictature de Battista, contenait déjà en lui, contrairement à ce qui continue de se dire ici, en France, tous les germes d’un régime de terreur.Holy Smoke a été écrit en anglais et a paru à Londres en 1985. C’est seulement en 2000 que Cabrera Infante en donne une version en langue espagnole. Puro humo, c’est à la fois la captivante histoire du tabac, de Christophe Colomb à nos jours (on apprend que les malheureux « visages pâles » que nous sommes devons notre « intoxication » de cinq siècles aux « hommes-cheminées », ces Indiens que rencontrèrent les premiers Conquistadors), un manuel pratique décrivant toutes les phases de la culture et de la fabrication des très saints Montecristo, Partagas, Cohiba…, un mode d’emploi à l’usage des fumeurs débutants, un dictionnaire étymologique, un récit autobiographique, une érudite histoire de la musique populaire cubaine, du cinéma hollywoodien (deux cent dix films passés en revue), de la littérature également, toutes ces nobles disciplines examinées, analysées, jugées, à la vive lumière dispensée par la combustion d’un très saintpuro. En accompagnant l’auteur de la Havane pour un Infante défunt, on ne croise que de vrais addicts à la plante sacrée découverte à Cuba : en premier l’arrière grand-père de Cabrera Infante, mort à 103 ans pour avoir sans interruption fumé des havanes de 5 heures du matin à 5 heures du soir, et puis Marlowe, Mallarmé, Twain, Dickens, Tchekhov, Freud, Waugh, les Marx, le Karl et le Groucho, Freud, Joyce, Hemingway, Lezama Lima, Welles, Fuller, Duchamp… « Un bon cigare est une femme… », écrit Cabrera Infante. Ce que Robert Louis Stevenson avait, plus tôt, exprimé à sa façon : « En dernier lieu (et c’est peut-être cela la règle d’or), aucune femme ne devrait se marier avec un homme qui ne fume pas ». Hier au soir, dînant avec des amis dans un restaurant du Marais, mis en condition par la lecture de Holy Smoke, je m’apprêtais à allumer un modeste Partagas D4 quand je fus rappelé à l’ordre par le restaurateur. J’ai donc été contraint de solliciter les excuses de la jeune femme qui se trouvait à mes côtés : « Ça ne vous dérange pas si je ne fume pas ? »

 

Il y a un monde entre l’enivrante fumée d’un havane et le nuage de vapeur brûlante dégagée par la durite d’une Audi, qui explose. 
La première phrase de l’Explosion de la durite, récit de Jean Rolin, ça pourrait être du Flaubert, quelque chose comme l’incipit de Bouvard et Pécuchet : « Lorsque la durite explosa, la voiture, depuis la remise à zéro du compteur, avait parcouru exactement quatre-vingt-dix-neuf mille quatre cents mètres ». Qui, de la génération de Jean Rolin, ignore ce qu’est une durite ? Qui n’a eu la désagréable surprise de voir des tourbillons de vapeur s’échapper du capot de sa voiture ? Nos automobiles modernes nous évitent ce type d’inconvénients, c’est en général l’informatique qui débloque et vous laisse en rade. En tout cas, un moteur réduit à l’état de cocotte-minute, c’est ce qui est arrivé à Jean Rolin avec une vieille tire à bout de souffle qu’il s’était mis en tête d’accompagner par bateau, puis conduire jusqu’à Kinshasa, pour apparemment rendre service à un énigmatique ancien colonel de l’armée congolaise, recyclé vigile dans un McDonald’s parisien. Je laisse au lecteur le plaisir de suivre, à la lecture de l’Explosion de la durite, les hilarantes tribulations du narrateur et de son véhicule (hilarantes au second degré, car Jean Rolin a ce côté pince-sans-rire des humoristes graves). Tout amateur de Tintin ou de Hellzapoppin (la duchesse de Guermantes déboulant en pleine mer au milieu de balèzes marins polonais et ukrainiens…) y trouvera son compte. Mais l’Explosion de la durite n’est pas qu’un récit épico-comique, il a une tout autre ampleur, historique, politique, symbolique, biographique. En vérité Jean Rolin n’a rien d’un naïf Tintin se pointant dans des pays inconnus et y vivant des aventures rocambolesques. L’Afrique, cette Afrique-là, il la connaît, il y a vécu, et voyageur impénitent, y a traîné à plusieurs reprises sa nonchalante silhouette (mais aussi son regard aigu). Cette vieille « caisse » à mener à bon port n’est manifestement pour lui qu’un prétexte. Son voyage n’est pas sans présenter un caractère initiatique. Est omniprésente la figure du père, ce père qui passa une partie de sa vie professionnelle et familiale dans divers états africains et sur les traces duquel le fils revient, allant jusqu’à retrouver à Kinshasa la maison où ils avaient vécu. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur que Rolin emporte dans ses bagages et lit continûment au cours de son chaotique périple, c’est Proust. Ce temps perdu, il aurait pu le retrouver, lui aussi Rolin, si une foutue durite… Combien de vies sont ainsi ponctuées de durites qui éclatent et en interrompent le long cours tranquille ! Pas un hasard non plus si le second auteur convoqué est cet autre père, plus lointain, Joseph Conrad, qui cent quinze ans auparavant, avait fréquenté les mêmes ports que Rolin et cheminé au milieu des mêmes collines. Un jour, nous annonce en souriant à la fin de son récit, l’infatigable voyageur, il nous racontera l’histoire de sa « mort héroïque et de la révolution qui s’ensuivit ». Ça nous promet, narrés dans la belle langue classique qui est la sienne, quelques nouveaux épisodes de violents pétages de durites.

Par Jacques Henric, , publié le 29/03/2007 | Comments (0)
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Ma chérie. Mon petit mari. Mon amour…

 

Tête à tête. Beauvoir et Sartre
Hazel Rowley
Grasset

Correspondance passionnée. 
Anaïs Nin-Henry Miller
Stock

La flamme et la cendre
Catherine Pozzi. Paul Valéry.
Gallimard

Correspondance
Paul Celan. Ilana Shmueli
Seuil

 

On connaît l’antienne : « Il n’y a pas d’amour heureux ». Ça, c’est la version du couple Aragon/Elsa Triolet. Il en est d’autres de chansonnettes, moins accablantes. Si l’amour n’est pas toujours un long fleuve tranquille, c’est précisément ça qui le rend excitant et qui en fait la matière de grands livres.

Amour…, mais au fait de quoi parle-t-on ? Amour pour la maman, l’épouse ou le mari, pour la maîtresse, pour l’amant, le toutou, le petit lapin, ou pour Dieu, ou pour l’humanité ? Il a bien des visages l’amour, bien des modes, bien des incarnations, bien des mises à feu et bien des extinctions. C’est qu’il y a un foutu énergumène qui vient sans cesse semer la zizanie : Éros, le dieu Sexe. Difficilement maîtrisable celui-là. Un furieux. Entre amour et sexe, ça s’empoigne souvent. Avec des intensités différentes selon les siècles, la littérature en témoigne. 17e et 18e siècles, siècles dits libertins, Éros et Agapè contractent des alliances ; 19e, siècle romantique, c’est la zizanie. Au cours du 20e, les choses ne s’arrangent pas. Oubliés, les acquis de l’anthropologie. La structure conjugale (deux êtres unis par le mariage pour la vie) est alors considérée comme universelle et intemporelle. Le modèle du couple monogame bourgeois règne en maître. Conjugalité et adultère nourrissent le roman et les scènes du théâtre de boulevard. Les courageuses tentatives d’échapper à cette tenaille sont un échec. Les utopies fouriéristes de groupes gauchistes, dans l’après Mai 68, (« amour libre », échangisme généralisé…) ne résistent pas à la puissance de vieux schémas idéologiques.  Or, il y a un couple qui, sur le terrain des relations amoureuses, bien en avance sur Mai 68, ne s’est jamais accommodé d’un état de fait imposé par une société et par une morale considérées par lui comme provisoires et mortifères, c’est le couple Jean-Paul Sartre / Simone de Beauvoir, dont un livre récent, Tête-à-tête, raconte le combat. Ce n’est pas seulement par des discours, des écrits, qu’ils ont mené ce combat, qu’ils ont affronté le puritanisme, l’hypocrisie de la société de leur temps, c’est dans leur vie, par leur vie. Le sous-titre de l’essai de Hazel Rowley, Un pacte d’amour, dit bien d’entrée de quoi il s’agit. Pacte : convention, contrat…, on est quasi dans l’ordre du juridique. Il y a une part de volontarisme dans l’accord conclu entre les partenaires. Constat : la monogamie stricte est invivable, donc on ne s’y tiendra pas, ni l’un ni l’autre. Programme : liberté sexuelle, à chacun, chacune, ses maîtresses, ses amants. Et la liste, pour l’un et l’autre, en effet, sera longue. Mais, point capital du pacte, on se dit tout. Transparence obligée. La maison de verre à la Breton. Jalousie proscrite. La vérité au poste de commande. Bien sûr, il est facile, à la lecture du récit des tantôt sereines, tantôt tumultueuses aventures sentimentales et sexuelles des deux protagonistes, de se gausser. La transparence…, ouais, tu parles ! Un jour, je te dis, un jour je te dis pas. Un jour, je te passe cette liaison-ci, voire je t’y encourage, un jour je ne supporte pas celle-là et je pète les plombs. Mais que croit-on ? Qu’un pacte de cette nature était aisé à respecter ? Une chose est sûre : Sartre et Beauvoir, l’un comme l’autre, n’ont jamais « cédé sur leurs désirs », comme disent les psys. Ils ont été héroïques à leur façon. Leur couple, en dépit des conflits, a tenu. Leur œuvre respective, leurs convictions philosophiques, leurs engagements politiques, leur profonde complicité intellectuelle, n’y sont pas pour rien. Ils ont bien vécu. Ils ont dignement vécu. Ils ont été en partie haïs pour ça. « Le bonheur, disait Cocteau, exige du talent. Le malheur pas ». Que ceux qui les jugent de haut aujourd’hui apportent la preuve qu’ils conduisent mieux leur vie, leurs amours et leurs écrits.

 

Le couple Henry Miller/ Anaïs Nin, vit une autre aventure, plus courte dans le temps, plus passionnée, mais aussi exigeante. Voilà en tout cas deux écrivains qui n’ont pas grand chose en commun avec les deux philosophes germanopratins, comme le montre à l’évidence leur correspondance qui vient juste de paraître (600 pages ! et ce n’en est qu’une partie). Pour parler gros, chez Sartre et Beauvoir, la tête l’emporte (Sartre est un « toucheur », comme le jugeait sa Simone, pas un « coïteur »). Chez Miller et miss Nin, il y a l’amour aussi, et la complicité intellectuelle, une réciproque admiration littéraire, mais c’est le sexe qui mène la danse. On n’imagine pas Sartre écrivant à Beauvoir : « Mes couilles me font mal. Je te veux. Je veux te baiser comme un fou. Ce que nous avons fait n’était qu’un hors-d’œuvre. Reviens ici et laisse-moi te rentrer dedans – par derrière ». Ou le Castor disant à « Poulou » : « Je te veux comme une folle » et ajoutant qu’elle se prépare, « impatiente et toute mouillée », à « écarter tout grand les jambes pour lui ». Comme on voit mal Anaïs Nin appelant son macho de Henry « Mon tout petit », « mon petit mari », et lui, commençant ses lettres par « mon doux petit », « ma petite fleur »…À peine se sont-ils rencontrés, l’Américain à l’existence déjantée et la jeune femme qui s’ennuie avec son banquier de mari et dont les veines brûlent d’un sang espagnol, que ça flambe entre eux. Anaïs fait savoir à son amant qu’elle est toute « fièvre » et « touteflamme », que depuis qu’elle le connaît elle vit en « incandescence ». Ses projets ? : « penser le sexe, totalement, complètement, honnêtement et proprement ». Ce n’est évidemment pas l’auteur du Monde du sexe qui va faire la fine bouche devant un tel programme de vie et d’écriture. « Le sexe ne me fait pas peur » lui répond-il.  On comprend que, plus tard, dans Tropique du Cancer, il écrive quelle bénédiction ce fut d’avoir tout à coup assise devant lui exactement la personne dont il avait rêvé. Pas de pacte à la Sartre/Beauvoir entre eux. En bon mâle possessif, Miller veut son Anaïs fidèle. Elle regimbe, le trompe (avec le psychanalyste Otto Rank, notamment). Il est jaloux, mais de son côté mène sa vie de mec. Tout ça entretient la passion. Et nourrit les œuvres respectives. Il n’y aura pas de rupture brutale entre eux, la passion littéraire et l’admiration réciproque étant plus fortes que les émois du sexe et les flamboiements de l’amour. Ils s’éloigneront peu à peu l’un de l’autre, chacun occupé par de nouvelles vies et se consacrant à de nouveaux écrits. Ils correspondent encore, s’encouragent, se soutiennent. La tendresse a remplacé la passion.

 

La « flamme » encore, mais cette fois, au bout, la « cendre ». La flamme et la cendre, c’est le titre du recueil de lettres échangées entre Valéry et Catherine Pozzi. À nouveau, donc, la folie amoureuse (« l’addiction », diraient nos psychiatres-flics d’aujourd’hui), et à nouveau, mais brutale, douloureuse cette fois-ci, l’extinction des feux. Et, à nouveau, avec ce couple, un tout autre milieu social. On n’est plus chez les profs petit-bourgeois habitués des cafés de la rive gauche, plus chez les nomades désargentés bourlinguant entre la banlieue nord de Paris, la province française, New York, la Grèce, la Californie… On se trouve dans les quartiers chics, chez les gens huppés, et en présence d’un protagoniste célèbre, Paul Valéry. Valéry : cinquante ans, bientôt au sommet de sa gloire, futur membre de l’Académie française. Catherine Pozzi, riche famille de médecins. Habite place Vendôme puis avenue d’Iéna. Valéry est marié. Catherine Pozzi le fut avec Édouard Bourdet, père de Claude Bourdet qui fut un des fondateurs deFrance-Observateur (ancêtre du Nouvel-Obs). Valéry et Catherine Pozzi font connaissance, pas dans un couloir de la Sorbonne, pas dans un troquet de banlieue ou une villa de Louveciennes, non, c’est au Plazza Athénée, lors d’une invitation de la baronne Renée de Brimont. Coup de foudre. Amours clandestines voulues par le poète (réputation à tenir) mais mal vécues par sa maîtresse. Pas de sexe, ou très peu, la préfacière, Lawrence Joseph, nous apprend que, physiquement, Valéry répugnait plutôt à la jeune femme. Il faut dire que celle-ci n’était pas ce qu’on a appellerait aujourd’hui un canon de beauté. Grande, osseuse, un visage au profil ingrat, mais néanmoins du charme, selon ceux qui l’ont connue. Si érotisme il y eut, ce fut sur le plan de l’intellect. On est plus dans un spirituel qui confine au mysticisme que dans les fureurs de la chair. Pour que la foudre passe, il faut deux pôles opposés, un positif, un négatif. Avec Valéry et Catherine Pozzi, c’est le cas. Lui, grantécrivain, mondain, calculateur, volontiers servile pour assurer la réussite de sa carrière. Elle, un bloc d’intransigeance, un esprit habité par l’absolu. Leur liaison dure huit ans, est à l’origine d’une abondante correspondance (un volume Gallimard de plus de 600 pages – c’est impressionnant ce qu’avant le portable et les courriels, on pouvait s’écrire !) où dominent en nombre et en qualité les lettres de Catherine Pozzi (les éditions Claire Paulhan en avaient publié un choix en 1999). Au hasard : « Que ce quidam est un divin quidam ! Je l’embrasse sur le nez, sur l’œil, partout. Exactement partout où il voudra. Hé là. Car sans lui, sans sa chère embrassable ineptie, tu n’aurais pas dit ces folies, mon frère adoré, mon seul ami. “Que j’aille, que je vienne, que j’aime,” pourvu que je pense à toi, cher unique idiot, mon enfant chéri ? ». Avec ces lettres de Catherine Pozzi (l’essentiel de ses écrits, avec son Journal), on est tout simplement en présence d’un des chefs-d’œuvre de la littérature épistolaire.

 

Czernowitz (aujourd’hui ville ukrainienne), Roumanie, début des années 20. Le décor change, l’atmosphère politique également, surtout pour les Juifs. Le poète Paul Celan et sa petite copine de jeux Ilana Shmueli vont vite le comprendre. Lui, Paul Antschel (Celan), a neuf ans, elle cinq ans, quand ils se rencontrent pour la première fois. Dix ans plus tard, c’est l’occupation soviétique. Le jeune homme, lecteur de Marx, Trotski, Lénine, lié à des mouvements de jeunes communistes, découvre alors le vrai visage du communisme. Puis, juillet 1941, c’est l’occupation allemande. Déportations, exécutions. Les parents de Paul Celan sont déportés (soit dit en passant avec les complicités des Gardes de fer, ces bandes armées de fascistes roumains, pro-nazis et antisémites, dont étaient proches Cioran et Mircea Eliade). Paul, interné dans un camp de travail, ne reverra plus sa mère. En 1944, sa petite camarade partira pour la Palestine. Celan, lui, s’installera à Paris. Ils se reverront en 1965, puis en Israël en 1969. Une liaison amoureuse se nouera alors entre Celan et Ilana Shmueli, vite interrompue par le suicide du poète en 1970. Mais dans cette courte année, une intense correspondance amoureuse est échangée, que vient de traduire et publier Bertrand Badiou, avec le concours d’Ilana Shmueli et Thomas Sparr. Dans sa préface, Ilana Shmueli, plutôt que d’amour, parle, à propos de sa liaison avec Celan, d’un « sentiment qui lie un frère et une sœur ». Il est vrai qu’il est peu question de sexe dans cette correspondance (encore que, si frère et sœur il y avait, on devine, sous les mots à caractère poétique que parfois l’inceste menaçait…). Ce sont, pour l’essentiel, la poésie, Israël, la question de l’être-juif, et la maladie dont souffre Celan, qui sont l’objet de leurs douloureux échanges. « Il y a en moi un vide infernal… ». Détresse de l’amie devant son impuissance à l’aider : « Je ne veux pas te perdre, Paul ! Peux-tu encore m’aider, veux-tu bien m’aider, et ne pas lâcher prise ». Paul : « Que puis-je faire, Ilana ? Je ne suis « là » que de façon intermittente et probablement pour toujours insupportable ». Le « toujours » fut de brève durée. L’eau de la Seine y mit fin.

Par Jacques Henric, , publié le 12/02/2007 | Comments (0)
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La scène éternelle d’Éros

Paru dans art press, no. 330, janvier 2007.

La scène éternelle d’Éros
Pierre Jean Jouve
Lettres à Jean Paulhan 1925-1961
Éditions Claire Paulhan

 
Muriel Pic
Le désir monstre. Poétique de Pierre Jean Jouve
Le Félin

 

Ce n’est pas dans les collèges, pas plus dans les universités (que j’ai si peu fréquentées : trois mois à peine) que j’ai fait mes classes en matière de littérature contemporaine. Les grands auteurs, je veux dire ceux qui m’ont accompagné depuis la fin des années cinquante, ont formé ma pensée, guidé mes premiers pas d’écrivain, je les ai souvent découverts au hasard d’un livre feuilleté dans une librairie. Ce fut le cas pour Pierre Jean Jouve. En 1963, dans une librairie du quartier latin, j’ouvre un livre dont le titre m’a retenu : Hécate, aventure de Catherine Crachat. Je lis les premières lignes : « Il y a quelque temps une « aventure » banale arrivait à Catherine Crachat. Catherine Crachat, quel nom, n’est-ce pas. Un nom qui ne peut être porté que par une créature de douleur ». Rien que ce nom, en effet, l’invention de ce nom, les quelques lignes l’introduisant, suffisent à me convaincre que je suis là en présence d’un grand texte. J’achète dans la foulée et lis le second volume d’HécateVagadu, puis tous les autres livres de Jouve, romans, récits, poèmes, et les essais sur Baudelaire, Mozart, Berg, Bartok, Meryon, Delacroix, Courbet… C’est dire combien, après avoir lu Baudelaire, lire Jouve, le catholique Jouve, l’« éroticien » Jouve, pour reprendre une expression de Kierkegaard, en même temps que Bataille, Klossowski, bientôt Lacan, me prépare à entendre ce que signifie une « connaissance par l’érotique » et à mieux connaître la nature des liens entre Éros, certaines formes de mysticisme, et la théologie catholique du mal (mon essai la Peinture et le mal, comme l’intérêt marqué de cette revue, Art press, pour la pornographie en même temps que pour les enjeux de pensée de la théologie, ne seront pas étrangers à ces lectures).

Le hasard, disais-je, à propos de la rencontre avec les livres, mais peut-on encore parler de hasard quand après les livres, ce sont leurs auteurs que l’on rencontre, ou des personnes qui leur ont été intimement liées. Ainsi, au début des années soixante, ma collaboration aux Lettres françaises m’amène à faire la connaissance du peintre Joseph Sima, avec qui je noue, jusqu’à sa mort, des liens d’amitié. Sima n’est pas que le peintre du Grand jeu, l’ami de Roger-Gilbert Lecomte et René Daumal, il a été auparavant, au milieu des années vingt, très proche de Jouve, dont il a illustré plusieurs livres, et sur qui Jouve a écrit un superbe texte). Plus tard, c’est par Alain Cuny que j’en apprends un peu plus sur la très singulière personnalité de l’auteur d’Hécate. Personnalité attachante mais d’un commerce difficile. L’homme était autoritaire, vétilleux, ombrageux, angoissé, jaloux, sujet à des poussées mégalomaniaques. Il se brouilla avec la plupart de ses amis, notamment ceux qui lui furent les plus dévoués. Jean Paulhan fut un de ceux-là : « Un plus mauvais jour fut celui où je rencontrai Jean Paulhan, car on sait le dommage qui s’ensuivit pour toute une partie de mon œuvre », a écrit Jouve, avec beaucoup d’ingratitude, dans son Journal non daté. Pas surprenant que la correspondance entre les deux hommes, publiée aux éditions Claire Paulhan, ne comporte que les lettres de Paulhan, Jouve ayant détruit celles de son ami, exceptées les deux ou trois jugées par lui suffisamment élogieuses sur son œuvre. Sima eut aussi, de son côté, à souffrir du caractère querelleur de son ami. Je me souviens qu’avec mille précautions il me confia que l’attitude de Jouve à son égard avait eu sa part dans la difficile crise de dix années qu’il avait traversée, au cours de laquelle il avait arrêté de peindre. D’ailleurs, lucide sur lui-même, Jouve a su reconnaître à quoi sa nature « sauvage », sa «tendance de rupture intervenant sans finesse, sans ruse, sans diplomatie » l’avait fâcheusement conduit dans les rapports avec ses proches. Mais n’est-ce pas cette intransigeance, aussi excessive qu’elle fût, qui le protégea de toute compromission avec un milieu littéraire et journalistique à l’époque guère plus brillant que le nôtre. Peu d’écrivains furent aussi incompris et solitaires que lui. Si à son œuvre, exigeante, complexe, totalement à contre-courant de son temps, un Bataille et un Klossowski furent attentifs, comment un Breton, anti-clérical, anti-catholique, écrivant sur la peinture tout en se flattant de n’être jamais entré dans une église, détestant la musique, aurait pu avoir la moindre affinité avec l’œuvre et la personne de Jouve ? Ni l’écriture automatique des surréalistes, ni leur conception de l’imaginaire et de l’inconscient, ni le puritanisme sexuel de leur chef de file, n’étaient susceptibles de trouver un écho chez un écrivain passionné de musique, lecteur des mystiques, qui accordait une place importante à la liturgie de la messe dans ses poèmes, que la prostitution fascinait, et qui lui, en revanche, fasciné ne le fut jamais par les idéologies totalitaires de son siècle (fascisme et communisme).  J’ajoute que ses convictions à la fois pro-anglaises et gaullistes ne pouvaient qu’hérisser le poil à une gauche intellectuelle qui ne voyait en l’homme du 18 juin qu’un dangereux « dictateur »…

Les Lettres à Jean Paulhan 1925 1961 (préface et notes de Muriel Pic) nous permettent de suivre au plus près la trajectoire d’une vie et la logique d’une œuvre en cours (pourquoi des poèmes ? pourquoi de la prose ? pourquoi l’abandon du roman ? pourquoi la psychanalyse, les dogmes catholiques et l’érotisme ? fonction de la musique et de la peinture dans l’écriture de fiction ?…). La préface et les notes de Muriel Pic (laquelle publie un très remarquable essai sur l’œuvre de Jouve, le Désir monstre). Poétique de Pierre Jean Jouve (préface de Jacques Le Brun) sont autant de prolongements au contenu des lettres, autant d’éclairants commentaires sur ce qui se joue derrière de prosaïques considérations sur la fabrication des livres, sur le choix des auteurs à qui demander des textes critiques…

« La pauvre, la belle puissance érotique humaine… ». « La pauvre » : on sait par cet adjectif que la conception qu’a Jouve de la « scène éternelle d’Éros » n’est pas celle des Libertins, encore moins de Sade, qu’il exècre. Pourtant, le converti, l’interprète aigu du mythe d’Éros et Thanatos, le fin commentateur de la Genèse, du Nada et du Todo de Jean de la Croix, le théoricien du « désir monstre » (expression de Muriel Pic), le délicat poète à la langue châtiée, se laisse aller à un moment douloureux de sa vie à écrire des textes obscènes, crûment pornographiques, qu’il ne publie pas, mais qu’il ne détruit pas : Les Beaux Masques. Il n’y est question que de queues sucées, de vulves enfilées, de cons branlés… Où est passé l’auteur de la Vierge de Paris, du Kyrie, de Matière céleste ? « Pour rester plus pure à boire le dard, elle n’a pas voulu que je la léchasse »… Mais, oui, mais c’est bien sûr, cet imparfait du subjonctif…, pas de doute, c’est bien lui, c’est bien Jouve, c’est bien l’auteur de Catherine Crachatqui nous a laissé cette prose-là…

Par Jacques Henric, , publié le 24/01/2007 | Comments (0)
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Grandeur de Mozart. Petitesse de l’Europe ?

 

Paru dans art press, no. 328, octobre 2006.
« Vivent les femmes, vive le bon vin ! / Soutien et gloire de l’humanité ! ». « E aperto a tutti quanti / Viva la liberta ! ». Comment voulez-vous que les fous d’Allah, les allumés de l’islamisme, puissent supporter ces hymnes au plaisir et à la liberté mis en musique par Mozart ! Leur univers est celui des ténèbres, celui de la Reine de la Nuit, celui où gronde l’esprit de vengeance : « Un enfer de vengeance brûle dans mon cœur / Mort et désespoir flambent autour de moi ». Étonnez-vous que Benoît XVI, passionné de Mozart, ait mis un théologique doigt sur les haines et les violences nées des enfers de la vengeance. Haine de Mozart : son opéra Idoménée, cible des islamistes, à Berlin. Haine du pape : injures contre sa personne, religieuse assassinée, églises brûlées. Aux mots, aux écrits, à la pensée, l’esprit de vengeance répond par des explosifs et des massacres, donnant ainsi crédit aux propos du saint Père sur les ravages causés par une divinité qui ressemble plus au Maldoror de Lautréamont qu’à un Dieu d’amour et de miséricorde.

Le grave dans l’affaire, c’est moins les misérables fatwas lancées, hier contre des écrivains (Salman Rushdie, Taslima Nasreen), contre des caricaturistes danois, aujourd’hui contre Mozart et un professeur de philosophie (Robert Redeker), que la pusillanimité, voire la veulerie, avec lesquelles on y répond. Une seule menace, par téléphone, au Deutsche Oper de Berlin, et Idoménée est aussitôt déprogrammé. Un enseignant, collaborateur des Temps Modernes, s’exprime en toute liberté sur l’Islam, non pas dans sa classe, mais dans un quotidien, le Figaro : menaces de mort d’un groupe fondamentaliste musulman, mais surtout pétocharde et honteuse réaction du ministre de l’Éducation nationale, Gilles de Robien : « En signant une tribune libre, cet enseignant a impliqué l’éducation nationale. Un fonctionnaire doit se montrer plus prudent, modéré, rusé en toutes circonstances ». Qu’aurait conseillé ce même ministre aux enseignants qui, dans les circonstances du régime « légal » de Vichy, se montrèrent si peu modérés et si peu prudents en entrant dans la Résistance ? Quant au Mrap, fidèle à lui-même, il s’en faut de peu qu’il n’ait trouvé que ce « provocateur » de Redeker avait bien mérité ce qui lui arrivait. Abdelwahab Meddeb publie Contre-prêches (dont je ne saurais trop conseiller la lecture). Le Seuil avait prévu de mettre en couverture du livre une miniature (reproduite à plusieurs reprises dansart press) représentant Mahomet en compagnie de la Vierge Marie. Opposition de l’université d’Edimbourg, qui possède l’original. Raison invoquée : la crainte de heurter les musulmans (l’image figure sur un des rabats de la couverture).

Devant ces abdications, ces lâchetés, faut-il désespérer ? Sûrement pas. Des politiques, des écrivains, des artistes, voire des religieux (musulmans compris), ne cèdent pas devant le chantage des terroristes. Réflexion du metteur en scène allemand Hans Neuenffels, à l’adresse des responsables de la déprogrammation d’Idoménée : « Ce ne sont pas ceux qui vivent dans la foi islamique qui me font peur. Ce sont ceux qui veulent nous faire avoir peur de la foi de ces gens, qui me font peur ».

Par Jacques Henric, , publié le 24/01/2007 | Comments (0)
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Vive la provocation !

 

Editorial paru dans art press, mars 2006.

 

D’abord, un peu d’étymologie. Provoquer : de pro « devant, avant » et de vocare« appeler ». Provoquer : appeler, faire venir, faire parler, susciter une réponse qu’on ne souhaite pas donner à une question jugée gênante… Provoquer est un mode précieux du discours et de la pensée. Comme de l’art et de la littérature. Pas de provocation ? Soit. Alors balançons à la poubelle, Sade, les auteurs libertins, Voltaire, Spinoza, l’abbé Meslier, Averroès, Lautréamont, Rimbaud, Nietzsche, Dada, les écrits surréalistes, Breton, Aragon, Bataille, Picabia, Dali, Genet, Rushdie, toute la presse satirique de tous les siècles… « Pas de provocation ! », c’est le cri effarouché de politiciens, de journalistes, de religieux, de théologiens, de philosophes de toute obédience. Ils ont bien tort, ces messieurs car la provocation fait causer, et en l’occurrence celle déclenchée par ces caricatures de Mahomet parues dans un journal danois puis dans France Soir. Caricatures « médiocres », aime-t-on à répéter, sans doute, mais quand il s’agissait de caricatures visant la personne du pape, on avait dans ces régions des médias le sens esthétique bizarrement moins développé. Qu’a-t-on appris d’intéressant grâce à ces caricatures ? 

1) Que notre bonne vieille république laïque, lorsqu’il est question de la liberté d’expression, réagit plutôt mieux que nos voisines démocraties américaine et anglo-saxonne.

2) que les professions que je nommais plus haut sont constituées d’une grande majorité d’hypocrites, de faux-culs avérés, voire de lâches. (Peu de réactions des collègues – qui ont le cuir si chatouilleux quand ils sont eux-mêmes menacés de licenciement ou empêchés de s’exprimer librement – à l’endroit du journaliste de France-Soir viré par le patron du quotidien).

3) Que la gauche, une fois de plus, reste le nez piteusement dans son assiette, et qu’il faut que ce soit un Sarkozy qui tienne sur cette affaire les propos les plus justes et les plus fermes.

4) Qu’on a bien du mal à percevoir une réaction du fameux Islam modéré (qu’allait donc faire monsieur le Recteur de la mosquée de Paris chez monsieur Chirac ?).

5) Qu’il n’est plus temps d’appeler Voltaire au secours, parce qu’« ils » sont devenus fous, mais que c’est plutôt, à la vue des foules hurlantes appelant à la mort des « blasphémateurs », de gilets pare-balles dont nous allons avoir besoin.

6) Que ces aspirants à une tyrannie mondiale et totalitaire, s’ils sont bêtes et méchants, ils sont aussi (comme les papelards théologiens musulmans qu’on voit défiler sur les écrans de télé) parfaitement incultes. Taboue, dans l’Islam, la représentation de Mahomet ? Interdite ? Ah bon ! Qu’ils jettent un œil à notre numéro Religions d’art press ou au catalogue de la superbe exposition présentée par Abdelwahab Meddeb à Barcelone, qui y verront-ils ?  Comme on vous le montre la vignette ci-dessus d’un manuscrit musulman du début du 14e siècle, ils y verront un exemple, parmi bien d’autres, de la figuration de la personne du Prophète chevauchant tranquillement à côté de son copain Jésus…

Par Jacques Henric, , publié le 23/10/2006 | Comments (0)
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Le drame même de la création

Paru dans art press, no 263, avril 2006, sous le titre « En humble laboureur de la langue ».

Pierre Guyotat : Coma. Editions Mercure de France, 2006.

 

En décembre 1981, au terme, selon ses propres mots, de « toute une année d’effondrement progressif, physique, physiologique et même social », Pierre Guyotat est trouvé inanimé dans sa petite chambre de la rue de la Gaieté. Il était tombé du lit de camp où il dormait et avait roulé sur le carreau. Catherine Brun, dans l’essai biographique qu’elle a consacré à l’auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats (livre adapté pour la scène de Chaillot par Antoine Vitez, au moment même où le corps de Pierre Guyotat atteignait son point de dégradation ultime), évoque avec beaucoup de tact la longue usure et l’état désespéré auxquels était parvenu Pierre Guyotat avant de perdre connaissance et d’être conduit par le SAMU dans le service de réanimation de l’hôpital Broussais. C’est sur ce long processus d’une dépression qui avait mis en péril sa vie que revient aujourd’hui Pierre Guyotat dans un superbe écrit, au titre lapidaire, Coma. « Ce récit, prévient-il dans son avant-propos, je le porte en moi depuis que, sortant au Printemps 1982, d’une crise qui m’avait amené au bord de la mort, je me contraignais à reparler en mon nom personnel ». Cette crise, Catherine Brun  – à partir de documents d’époque, de témoignages de proches de Pierre Guyotat, d’entretiens que celui-ci a donnés à des journaux –  en a décrit les phases et tenté d’en donner l’origine. Des amis en ont été les témoins impuissants et parfois maladroits. Ce fut probablement mon cas. Nous étions en mesure de percevoir les raisons extérieures, les plus évidentes, de cette lente consomption d’un organisme vivant : l’hostilité d’un milieu journalistique et éditorial, l’incompréhension d’une partie de la classe littéraire pour qui l’abandon par Pierre Guyotat d’une langue « normative » menait à une impasse, les censures répétées, les successifs refus éditoriaux des manuscrits et les combats épuisants auxquels ils contraignaient Guyotat, les divers maux physiques, les abus et les excès divers, de travail, de drogues, de médicaments, une alimentation déficiente… Tout cela, nous en étions conscients, et nous suivions, souvent au jour le jour, la progression du mal. Mais ce qui nous échappait, ce qui ne pouvait que nous échapper, c’était l’essentiel, et l’essentiel c’était le drame même de la création, de cette création-, qui se jouait depuis des années, depuis les premiers écrits, depuis Tombeau, mais bien avant encore, depuis la petite enfance de Pierre, depuis ses premières lectures à l’origine, pour une part, de sa vocation, depuis ses premiers poèmes et ses premiers dessins. Or, c’est de cet essentiel qu’il est question dans Coma. On pourrait, en faisant vite et gros (et pour une grande part faux), avancer que Coma se déroule selon la logique d’une sorte de chemin de croix christique. On aurait la succession des stations de la croix conduisant inéluctablement au sacrifice final. Sauf, et c’est en cela que la comparaison serait hasardeuse et illégitime, sauf que le Christ était, comme Artaud, un « suicidé de la société », plus exactement un « suicidé » de l’humanité, un innocent au milieu d’un monde coupable. Comme Sade, qui déclarait que ce n’était pas sa façon de penser qui avait fait son malheur, mais celle des autres. Pierre Guyotat n’est pas dans cette logique revendicative et accusatrice-là. Certes, le monde extérieur ne lui a pas fait de cadeaux. Suicidé de la société, on peut soutenir qu’il l’a été pour une large part. Mais il ne se pense pas en innocent dans un monde coupable. Tout au contraire, sa tâche, quasi surhumaine, dans son travail d’écriture, c’est précisément de prendre sur lui la monstruosité du monde. « Comment un médecin même savant, écrit-il,pourrait-il comprendre que mon épuisement ne procède que d’une torture d’ordre artistique ? » ; « …je ne souffre plus que d’une seule douleur, celle de cette langue dont je sais la beauté trop dure déjà pour moi-même (…)… cette langue dépasse ma pauvre force, elle va plus vite que ma pauvre volonté. Elle me scandalise, me fait rougir, à d’autres moments rire, non d’une langue de fou, mais d’artiste trop fort pour l’être humain, que je suis encore ; de prophète de moi-même donc ». La grandeur de Coma tient à ce que le récit d’une véritable descente aux Enfers – où souffrances physiques et morales, crises d’angoisses, humiliations subies au cours des internements psychiatriques, agressions physiques et psychologiques, deviennent le terrifiant quotidien de Pierre Guyotat –  est paradoxalement un chant indemne de toute récrimination, de toute plainte, de toute haine, un chant parfois étrangement pacifié. « Je suis quelquefois frappé ; dans les gares, où l’on me retient au bord du quai. Qui me frappe ? De quelle autorité ? Policiers, pères de famille, employés ? Je n’en éprouve aucune colère. Seuls mes os réclament justice ; je suis ainsi fait, que ce n’est jamais “moi”, qui suis insulté, battu, repoussé, mais dans ma personne, quelque chose du dessus, une réalité organique, solidaire ou une solidarité historique, voire métaphysique, je ne me suis toujours ressenti, pensé, qu’en tant que médium, intermédiaire, messager. Et l’on m’a toujours beaucoup aimé comme tel, celui qui apporte la lumière ou celui qui la rétablit dans le cœur de l’autre ». Les mots qui reviennent le plus souvent dans Coma ? Doux , douceur … Une langue vécue comme « un doux bain de colère », une « insomnie douce », une « douceur tentatrice de ce chant », des « hommes rudes et doux », la « douceur des enfants », l’entrée dans la « dépression douce »…

Dans Coma, se mêlent présent et passé, personnages réels et grandes figures de l’Histoire et de la Mythologie. Les souvenirs surgissent, s’enchaînent, éclairent le moment présent, lequel en retour nourrit de sens nouveaux telle scène de l’enfance ou de l’adolescence, telle rencontre et tels instants vécus avec un homme ou une femme aimés. Mais l’humain n’est pas le seul centre des grandioses rêveries et de la pensée en perpétuelle effervescence de Pierre Guyotat. Il y a les bêtes, les objets les plus humbles, et le vaste univers. « Écrivant, je suis dans l’axe central de la Terre, mon existence d’humble laboureur de la langue est fichée dans cet axe, dans l’axe de ce mouvement, plus grandiose que le seul mouvement humain : le mouvement planétaire ».

C’est une vision poétique du réel qui impulse continûment le récit, lui communique son rythme, bouleverse la logique linéaire du temps. Le goût d’une confiture offerte par un ami, et voilà Pierre Guyotat transporté dans un désert du Nord Niger. La vue d’une boîte de petits pois et c’est le souvenir de sa tante qui surgit, survivante de Ravensbrück grâce à un reste d’une boîte de conserve trouvée dans une latrine du camp. Et quand, plus tard, commence l’agonie de sa tante sur un lit d’hôpital, l’auteur de Samora Mâchel arrange les oreillers et les cheveux de sa proche parente avec la même précaution et la même douceur qu’il met à caresser dans son écrit la chevelure de son héros. Vie d’un côté, littérature de l’autre ? « Un débat entre littérature et vie, oui, peut-être, mais pas entre ce que moi j’écris et la vie ; parce que c’est la vie, ce que fais ».