Auteur: Marion Graf

Marion Graf, née à Neuchâtel, est traductrice de russe et d’allemand (parmi ses traductions récentes, plusieurs livres de Robert Walser aux éditions Zoé), et critique littéraire spécialisée en poésie. Auteur de plusieurs chapitres consacrés à la poésie dans L’Histoire de la littérature en Suisse romande (sous la direction de Roger Francillon, Payot, 1996-1999). Avec José-Flore Tappy, elle a réalisé une Anthologie de la poésie en Suisse romande depuis Blaise Cendrars (Seghers, 2005).

Littérature en Suisse romande : l’année 2006

          Délibérément sélective, la synthèse que l’on va lire met l’accent sur les œuvres qui sortent des chemins battus et illustrent la présence, en Suisse romande, d’une littérature de qualité, au-delà des quelques noms que l’on cite habituellement. De la grande œuvre de fiction à l’essai ou au poème, ou même à des formes inclassables, cette année, tous les genres font parler d’eux.

 

 

          Un roman, un « vrai », avec un imaginaire personnel, un souffle narratif, des personnages, une cohérence, une langue inventive : quatre romans parus en 2006 satisfont à ces exigences. À commencer par les 477 pages de La Corde de mi d’Anne-Lise Grobéty (Campiche) qui, après plusieurs livres de contes, nouvelles ou récits pour la jeunesse, revient à un genre qu’elle avait délaissé depuis Infiniment plus, paru en 1989. Deux histoires s’enchevêtrent étroitement, celle de Luce et celle de son père, luthier dans une vallée jurassienne, dont elle tente de percer le secret. C’est notamment grâce au style subtilement travaillé que l’auteur donne présence à la figure juvénile, tourmentée de la narratrice.

          De livre en livre, l’écriture romanesque est pour Rose-Marie Pagnard une façon d’incarner une méditation sur l’art et sa nécessité. Au centre de Revenez chères images, revenez (Le Rocher, sorti de presse aux derniers jours de 2005), le peintre et décorateur de théâtre Wunderling et sa femme, écrivain, confrontés à la mort de leur fille unique, Mirjam. Quelles sont les circonstances de l’accident qui l’a fauchée alors qu’elle se rendait au Conservatoire ? Comment le peintre, replié sur son deuil, reviendra-t-il à « la grande obligation enchanteresse », à ses pinceaux, à ses couleurs ? La réponse reste suggérée par une oscillation surprenante entre l’évocation réaliste et les paillettes de l’illusion et du fantastique. Sa part d’ombre est tout l’art de ce récit.

          Dans Les Déménagements inopportuns d’Ivan Farron (Zoé), le narrateur, un professeur de lycée, la veille de Noël, déserte Zurich et le domicile conjugal sans prévenir, « sur ce qui ressemblait à un coup de tête » ; parti pour Paris, il rentre à Zurich par le train suivant, s’installe dans une chambre d’hôtel, fait une excursion à Bâle, la ville de son enfance, regagne enfin son domicile. Le discours intérieur du narrateur, tissé de réminiscences, rêveries, suppositions et imaginations formulées essentiellement au plus-que-parfait et au conditionnel passé ou présent, installe le récit dans une troublante irréalité. En vertu d’une nécessité aussi irrésistible qu’inexpliquée (« Je me méfiais de ma propre méfiance ») le narrateur ne cesse de s’évader hors d’un présent dont ses déplacements ne font que modifier les lignes de fuite.

          Michel Layaz, qui a signé plusieurs romans d’apprentissage, revient au thème de l’adolescence dans Il est bon que personne ne nous voie (Zoé), un récit dédoublé en deux versants. Chaque soir le narrateur, âgé, vivant dans une maison de retraite, enclenche son enregistreur et parle comme quand il avait quinze ans, l’âge des initiations à la vie, à la mort, à l’amitié, à la saveur des mots et au mystère des images. La nuit, il « griffonne deux ou trois choses dans un cahier marron », comme des notes de Journal. Tout entière au présent, adressée à son infirmière « Lucie-Lucifer », ange de vie et de mort, cette double narration gomme la distance temporelle, le temps rétrécit, premier et dernier amour se mêlent, et même le rire déferle sur la grande plage du bout de la vie.

          L’adolescence est au centre de deux autres récits : Quidam de Thierry Luterbacher (Campiche), et Se faire oublier, le premier roman du jeune Jurassien Lucien Christe (L’Age d’Homme). Quant à Claire Genoux, elle publie un recueil de sept nouvelles (Ses pieds nus, Campiche), chacune centrée – trop systématiquement peut-être – sur un personnage bousculé dans son intimité par une intervention ambiguë, à la fois viol et libération.

 

          De nombreux auteurs choisissent une démarche d’inspiration autobiographique : récit rétrospectif, enquête familiale ou autofiction. Ici encore, mentionnons les quatre livres les plus marquants. « On ne connaît pas ses proches. Rien de nos plus proches. Je ne sais rien de mon frère. » Ces trois phrases ouvrent Poisson-Tambour de Corinne Desarzens (Campiche), un ample récit où la narratrice s’interroge sur le suicide de son frère qui, souffrant de schizophrénie, s’est jeté sous un train. Lumière crue sur un passé familial oppressant, mais aussi, vitalité d’une écriture baroque, digressive, qui accueille une foule d’objets et de détails avec une attention gourmande aux mots et aux situations. Il arrive que ces qualités d’écriture fassent merveille dans la forme courte : Corinne Desarzens en donne un échantillon dans « Le Verbe être et les secrets du caramel (L’Aire).

          Découvrir à l’âge mûr que l’on n’est pas le fils de qui l’on croit : faut-il en rire ou en pleurer ? Entre verve burlesque et désarroi, gravité et humour, c’est cette révolution identitaire qu’évoque Le Fils du lendemain, de Bernard Jean (pseudonyme de Jean-Bernard Vuillème). Le narrateur se rend au cimetière pour déposer un cactus sur la tombe de son père biologique ; allègre et distancié, le récit enchaîne les péripéties qui atteignent un homme qui éprouve soudain le monde à l’envers.

          Le Tour du corps en quarante-quatre amants (L’Aire) d’Isabelle Guisan compose, de manière légère et fragmentaire, le roman elliptique d’une génération qui avait vingt ans en 1968. Discontinus, mais tous inscrits dans la mémoire de son corps, voici 188 fétus d’une existence, comme autant d’éclats de bonheur et de révolte, refus, passions et désirs aux accomplissements escamotés, vite emportés, restitués avec une rapide précision sensorielle…

            L’année où j’ai appris l’anglais de Jean-François Duval (Ramsay) évoque l’été 1968, tel que pouvait le percevoir un jeune homme accomplissant un stage linguistique à Cambridge ; un récit tout en finesse, qui évoque la révolte du rock, les amitiés et un premier amour, une théière et deux biscuits, les œufs « sunny side up » et des clarks flambés au whisky, le tout aussi capiteux et précis qu’une sauce à la menthe.

 

          Dans le domaine de la poésie, Empreintes est la maison d’édition de référence. Signalons ici trois recueils : Roussan de Pierre-Alain Tâche, poète épris d’une géographie et d’une culture européenne. Montée à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, une exposition lui a par ailleurs rendu hommage, accompagnée d’un important catalogue au titre évocateur : Pierre-Alain Tâche. Une poétique de l’instant. Grande voix de la poésie romande d’aujourd’hui, José-Flore Tappy construit une œuvre d’une solaire âpreté ; Hangars, son cinquième livre, trace un parcours à la fois intérieur et poétique, cherchant un appui nécessaire dans des mots et des paysages pauvres, «pour y voir clair». Saveurs du réel est le premier recueil, prometteur, d’Antonio Rodriguez : une poésie où les dissonances et l’ironie cassent net l’épanchement lyrique.

 

          Certains auteurs se dérobent aux étiquettes génériques : Frédéric Pajak, dans J’entends des voix (Gallimard), revient au genre hybride et aux obsessions qui l’ont fait connaître : texte, image – Pajak est un admirable paysagiste -, autobiographie constituent une chambre d’échos où se croisent de grandes ombres : parents disparus, artistes fous, marginaux ou suicidés : « Il n’y a jamais de morts : il n’y a que des voix ».

          Telle pourrait être aussi la conviction de François Debluë : ses Conversation avec Rembrandt (Seghers) proposent une démarche originale, entre biographie et confession, et engagent à la faveur des autoportraits de Rembrandt une conversation imaginaire fervente, intime.

          Le récit-reportage d’Yves Rosset, Les Oasis de transit ; Relations de voyages (Campiche), rend compte en 525 pages d’une année de pérégrinations planétaires, à l’intersection des aléas individuels, de rencontres et de lectures multiples, des soubresauts de l’histoire et des boursouflures monotones de la mondialisation.

          Quant à Étienne Barilier, c’est en essayiste qu’il soumet la société mondialisée à une réflexion brillamment argumentée. Dans La Chute dans le Bien (Zoé), il s’en prend à la dictature du discours « vertueux » et moralisateur dans les médias, et jusque dans les milieux artistiques, et revendique une identité européenne basée sur une forme de lucidité sceptique, toujours perfectible.

          Pour clore ce survol, indiquons quelques rééditions et publications d’intérêt documentaire :

          Rééditée en quatre volumes chez Bernard Campiche, la poésie d’Alexandre Voisard est présentée par ce spécialiste des lettres jurassiennes qu’est André Wyss. À l’occasion des 90 ans de Maurice Chappaz, les éditions Fata Morgana, à Montpellier, rééditent plusieurs livres du poète valaisan, et proposent, rassemblés en un recueil, les principaux comptes-rendus que Philippe Jaccottet, au fil des ans, a consacrés à son aîné (Pour Maurice Chappaz).

          Alors même que paraît un somptueux album mettant en regard des photos des roches de la Verzasca prises par Blaise Hoffmann et un texte de Nicolas Bouvier (Les Leçons de la rivière, Zoé), les éditions L’Age d’Homme publient les 700 pages de la correspondance que Thierry Vernet, compagnon de route de Bouvier lors du fameux voyage dont est issu L’Usage du monde, a entretenu avec sa famille entre Belgrade et Kaboul… (Peindre, écrire chemin faisant)

          À tout seigneur, tout honneur : couronnons ce panorama par Ramuz. Depuis quelques années, grâce à l’exploration systématique des archives et des manuscrits du romancier, par une équipe de chercheurs universitaires, Ramuz apparaît dans sa stature d’écrivain d’avant-garde, parmi les plus grands rénovateurs de la prose narrative de son siècle. En 2005, alors même que sortait en France l’édition intégrale des romans chez Gallimard dans la collection de la Pléiade, les trois volumes du Journal, qui paraissaient aux éditions Slatkine à Genève, lançaient les Œuvres complètes : d’ici à 2012, une trentaine de volumes redessineront entièrement les contours de l’entreprise ramuzienne… Parus en 2006 : Premiers écrits (un ensemble de poèmes et de proses, des conférences, et même un roman inédit) et deux volumes de Nouvelles et morceaux. Le futur écrivain, aux prises avec la langue et les formes, construit, expérimente, en lecteur et en travailleur acharné, d’une intelligence toujours insatisfaite. Pas de doute : cette année, Ramuz est le plus jeune auteur romand.

          « On a autre chose à faire dans la vie que d’écrire des livres », déclarait Blaise Cendrars, dont le quinzième et dernier volume des Œuvres complètes vient de paraître chez Denoël.

          Vraiment ?

Envoyez Envoyez