Auteur: Jérôme Meizoz

Jérôme Meizoz est né en Valais en 1967, et vit à Lausanne. Docteur ès lettres (UNIL Lausanne) et sociologue de la culture (EHESS, Paris), Jérôme Meizoz enseigne la littérature française à l'université de Lausanne. Lauréat du « Prix Alker-Pawelke » de l'Académie suisse des sciences humaines, 2005.

Les écrivains et l’argent : un tabou

Cet article est paru dans Le Courrier, Genève, samedi 9 décembre 2006.

 

À l’heure où les hommes politiques se penchent sur la crise de la chaîne éditoriale – le débat, en Suisse, sur le prix unique du livre n’en est que la partie visible -, il est juste de soutenir et saluer le travail de fond effectué par les libraires, les bibliothécaires et les éditeurs pour que se maintienne, en Suisse, un paysage littéraire diversifié. Mais dans tous ces débats, il est un acteur trop souvent négligé, que le grand public ne connaît qu’à travers l’écran du mythe, c’est l’auteur. Tout se passe comme si le statut d’auteur était assez rare et prestigieux pour qu’on n’ait pas, en plus, à le payer comme un travailleur. Or sans auteur, point de littérature. Condition sine qua non de toute vie littéraire, source de toute valeur produite en ces domaines, il est pourtant l’être le moins rémunéré de toute la chaîne du livre ! Et l’on hésiterait à parler d’«exploitation» ?

Rappelons que ce sont les diffuseurs et distributeurs qui prélèvent l’essentiel des bénéfices du domaine, suivis par les imprimeurs, les éditeurs et les libraires. L’auteur est toujours le dernier servi, et son revenu maximal atteint difficilement les 10 % du prix du livre. Ceci quand il touche les «droits d’auteur» qui lui reviennent. Mais la crise est telle, en Suisse, dans le secteur, que la majorité des auteurs est le plus souvent rémunérée à 7-8 %, voire pas du tout. Renoncer à ses droits pour que le livre existe est une pratique courante, il ne faut pas se le cacher.

Rien de nouveau sous le soleil : la rémunération des auteurs littéraires est un problème et un tabou ancien. Au moyen âge, les poèmes de Rutebeuf et de Villon criaient misère. Sous Louis XV, la bohème littéraire survit de petits travaux d’édition, de leçons et des pensions de la noblesse. Diderot ou Restif connaissent des années cruelles. Jean-Jacques Rousseau sera copiste de musique à tant la page : il veut préserver sa liberté de pensée et ne pas dépendre de la commande aristocratique. L’Ancien Régime finissant, l’auteur entre dans le marché libre de l’édition, qui se libéralise vers 1830 avec l’abolition de la censure et la naissance du journalisme moderne. La commande aristocratique disparaît, et les écrivains – l’alphabétisation croissante renforce leurs troupes – sont jetés dans la grande presse et dans l’édition. Balzac en fait le féroce récit dans Illusions perdues (1839), et le Romantisme des auteurs miséreux, aux soupentes glaciales, en témoigne. La fin de l’Empire n’est pas plus clémente pour Rimbaud ou Jules Vallès. Le phénomène de la pauvreté des auteurs est si visible qu’en 1856, le journaliste Charles Colnet publie une Biographie des auteurs morts de faim. La misère de l’écrivain devient un cliché trop souvent entouré d’un philanthropisme ambigu. Certains assurent, dès cette époque, que la misère favorise la création. Difficile d’imaginer argument plus pervers. Assurément, les auteurs ne partagent pas cet avis.

Les «politiques culturelles» d’état ne se développent qu’à la fin du XIXe siècle, avec une série d’aides, diversifiées jusqu’à aujourd’hui. Les prix littéraires, le mécénat privé et les droits d’auteurs (conquis dès après 1789) assurent tant bien que mal la survie des auteurs. L’expérience de Charles-Albert Cingria (1883-1954), par exemple, en dit long sur la difficulté à vivre de sa plume. Entre les commandes, l’écriture personnelle, l’aide des amis, quelques prix littéraires, Cingria passe des périodes de restrictions sévères, voire de misère. Hébergé par les uns, nourri par les autres, il n’aurait pu continuer son œuvre sans le soutien d’amis et de protecteurs fortunés. Révolté par ces conditions faites à l’auteur, il écrivit deux articles aux titres éloquents : «Tarifs de misère» et «Le métier tenu pour rien». Ainsi note-t-il en octobre 1944 :

«Pensez en effet à ce que sont payés des articles de trois ou cinq pages où se produit un effort comparable à celui d’une vaste conception architecturale ! […] Il en va de l’écrivain comme d’une domesticité que l’on rétribue de mauvais gré, à des tarifs à peine supérieurs à ceux d’il y a soixante ans, avec cette différence que le valet de chambre ou la cuisinière sont nourris, logés, éclairés, blanchis tandis que l’homme de lettres en est réduit à mille pitreries et prodiges d’ingéniosité pour avoir le droit de respirer.
Ce qu’il y a d’injuste en tout cas – mais plus qu’injuste : ce qu’il y a de positivement scandaleux – c’est cette différence des tarifs entre les cantons suisses allemands et les nôtres. Voilà qui me fait bien regretter de n’être pas né zurichois. Je serais là-bas tout à fait à l’aise.» (L’Action, no. 34, 13 octobre 1944)

Le cri d’alarme a-t-il été entendu ? Les aides culturelles et l’intervention des sociétés d’auteurs veillent aujourd’hui à des conditions meilleures. Mais une étude récente de Bernard Lahire sur la condition matérielle de 503 écrivains français montre que la plupart sont condamnés à un double métier, et souvent dans des conditions financières précaires, très défavorables à l’écriture. En Suisse romande, l’écrivain Eugène, par exemple, a tenté durant dix ans de vivre de sa plume. Il a ainsi accepté diverses commandes de la presse et des éditeurs, donné des lectures. Or, il constate aujourd’hui qu’il ne parvient pas à tirer un revenu décent de cette activité. Pire, son écriture personnelle a régressé devant les textes mercenaires qui dévorent tout son temps. Ainsi Eugène a-t-il adressé, en 2005, une Lettre ouverte au Conseil fédéral soulignant ce paradoxe : «Je suis pauvre parce que j’essaie de vivre de ma plume.» (Quarto, nº 20, 2005, p. 70). Inutile de préciser que cette lettre est demeurée sans réponse.

Les causes de la précarité des auteurs sont diverses et anciennes. L’inégale répartition des revenus dans la chaîne du livre en est une, on l’a vu. La taille réelle du marché suisse en est une autre : la taille du public en Suisse romande semble insuffisante pour qu’un auteur vive de ses ventes. Ainsi 92 % des auteurs romands ont une seconde profession, – chiffre à peu près équivalent en France – et l’écriture se fait à temps volé. À ces difficultés s’ajoute un obstacle symbolique : en Suisse, l’activité d’écrivain est peu valorisée, peu familière ou reconnue auprès du grand public. La professionnalisation de l’activité d’écriture y demeure un sujet controversé, même parmi les écrivains. L’Institut littéraire suisse (ILS), à Bienne, propose aux jeunes auteurs des ateliers, des cours, une découverte des arcanes de la profession, et des réseaux pour se faire connaître. Mais la Suisse n’est pas, contrairement à la France, une nation littéraire. Notre imaginaire national n’est pas construit sur des figures littéraires. «Écrivain» n’est pas considéré comme une profession : ce statut d’indépendant ne donne ainsi pas droit au chômage. Les écrivains pourront-ils un jour justifier de leur appartenance aux intermittents du spectacle, au même titre que les comédiens et musiciens ? La situation des écrivains en Suisse est assez comparable, à ce titre, à celle de danseur, qui, très peu reconnue jusqu’ici, est en voie d’organisation. On peut se demander, au fond, pourquoi l’activité d’écriture ne peut être perçue comme un travail. Une très longue tradition venue de l’aube du Romantisme, identifie l’écriture à une vocation désintéressée et souffrante. L’artiste travaillerait dans l’obscure gratuité ! Ainsi occulte-t-on la condition matérielle des auteurs.

Plus gravement : quelles sont les conséquences de cette précarité sur la création, les œuvres ? Non seulement les éditeurs, menacés économiquement, hésitent de plus en plus à publier des œuvres exigeantes, novatrices ou difficiles. Mais encore les auteurs précaires, pressés par le besoin, voient leur temps de création diminuer comme peau de chagrin. Risquent de ne pouvoir continuer, dans ce contexte de crise, que les auteurs les plus stabilisés dans un second métier.  Les écrivains cherchent à concilier leur passion des mots avec les métiers de la culture. Ainsi, en Suisse romande, 75 % des auteurs se recrutent dans trois secteurs : journalistes, enseignants et cadres culturels en général. Moins de 12 % des écrivains ont des professions manuelles, comme chauffeur de bus, tailleur de pierre ou berger. La pratique littéraire la plus légitime reste l’apanage des cercles lettrés ou médiatiques. N’y a-t-il pas là risque de s’enfermer dans des visions limitées du monde social ? N’est-ce pas une porte ouverte à des relations incestueuses entre le pouvoir, les médias et la culture ?

Une campagne pour sensibiliser au statut et aux droits des auteurs vient d’être lancée par le European Writer’s Congress (EWC), association européenne d’écrivains (www.yourauthor.org). Son intitulé insiste sur une évidence essentielle pour toute la chaîne du livre : Texts don’t grow on trees (les textes ne poussent pas sur les arbres) !

 
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Références

Pascal Brissette, La Malédiction littéraire. Du poète crotté au génie malheureux, Montréal, Presses Universitaires de Montréal, 2005.

Bernard Lahire, La Condition littéraire. La « double vie » des écrivains, Paris, La Découverte, 2006.

Francillon Roger (dir.), Histoire de la littérature en Suisse romande, vol. 4, Lausanne, Payot, 1999.

Brotlos ?, numéro spécial de Quarto, no.20, 2005, Berne, Archives littéraires suisses.

Littérature et sciences sociales dans l’espace romand, numéro spécial de la revue A Contrario, vol. 4, nº 2, 2006, Lausanne, éditions Antipodes.

L’organisation des professions intellectuelles, numéro de Le Mouvement social, nº 214, janvier-mars 2006, sous la direction de Gisèle Sapiro.

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