Auteur: Thomas Bouvier

Thomas Bouvier est né en 1962 à Genève. Son premier roman, "Demoiselle Ogata", lui valut le Prix Rambert (Éditions Zoé, 2002). Il est le fils de l’écrivain Nicolas Bouvier.

Ces voisins inconnus, VII

Sommaire

Sidonia Soguel repose très seule sur la table d’autopsie. De son corps émane un silence très différent de celui des objets forcément silencieux qui l’entourent. Ses longs cheveux noirs sont sagement rangés sous les épaules, ses mains blanches reposent sur le dos offrant au plafond des paumes plus blanches encore, ses deux pieds forment un V un peu trop ouvert pas vraiment symétrique. Ses seins amples abandonnés à la pesanteur débordent de chaque côté du thorax.

Elle est seule. Elle est nue. Elle est glacée. La pièce aveugle est presque silencieuse, de temps en temps perturbée le « clac » sec du système de climatisation qui maintient la pièce à 18 degrés. Précisément. Près de sa tête se dresse une tablette d’aluminium sur laquelle sont posés en désordre un maillet, un petit burin à tête large, un costotome, un entérotome, un scalpel, une pince à dure-mère et un simple couteau dont les affûtages successifs ont griffé et terni le chrome de la lame. Les murs et le plafond sont blancs. Le sol est recouvert d’une peinture vert pâle un peu élimée déjà. Les néons sont éteints. À l’exception du corps, toute la pièce est plongée dans la pénombre. De la bouche ouverte de Sidonia Soguel monte une colonne de silence compact. C’est que, contrairement aux choses dont elle n’a jamais pris le parti, Sidonia Soguel, voilà peu de temps encore, émettait des sons articulés. Le sang pulsait chaud dans son cerveau, ses lèvres, sa langue, ses bras, ses pieds. Elle riait à gorge déployée, pleurait, formait des milliers de phrases aux inflexions complexes, regrettait, se réjouissait et jouissait aussi. Voilà peu de temps encore, elle était au bord de l’eau avec deux hommes nus. Voilà peu de temps encore, elle s’inquiétait de savoir si son fils avait bien mangé, si on l’avait bien traité à l’école, s’il apprécierait la surprise culinaire qu’elle lui avait préparée pour le samedi suivant. Sidonia Soguel avait bu un blanc limé à une table de la Rote Fabrik avant de se diriger vers le lac en compagnie de son collègue de la commission CASTORP. Plus jamais sa bouche n’émettrait un son. Plus jamais sa main ne ferait un mouvement. Du visage de Sidonia Soguel monte vers le plafond le non-regard de ses yeux fixes. De la lampe circulaire à centaines d’alvéoles fixée à un bras articulé descend sur son cadavre un cône de lumière implacable.

Très bas, au ras du sol, s’étale le ronronnement discret d’un disque dur. Le système de climatisation émet son petit « clac », l’hélice du ventilateur s’anime et pulse doucement l’air dans la pièce. « Tac » le moteur s’est déclenché, l’hélice laissée à elle-même achève de tourner en roue libre de plus en plus lentement. Et se fige. Sous le petit bureau près de l’entrée, le système de l’ordinateur est passé en mode « économie ». Le disque dur tout à coup privé d’énergie tourne sur son élan puis effectue ses dernières rotations en émettant un long « vuuuuuh » moribond. Maintenant, la pièce est parfaitement pleine, pleine du silence qui sourd continûment du corps très blanc d’où ne jaillira plus aucun rire.

À la cafétéria, Franz est tiré de sa rêverie par une assiette qui vient d’exploser sur le carrelage. Une grosse dame s’est retournée brusquement dans la queue et de son coude gras a fait littéralement gicler un plateau chargé des mains d’une jeune fille pâle qui, aussitôt, est devenue toute rouge. Revenu à lui, Franz tire une bouffée imaginaire de sa cigarette imaginaire et l’écrase dans un cendrier imaginaire. Depuis trois ans, la Cafétéria est « rauchen verboten » et Franz ne s’y habitue pas. Il tend la main vers la petite bouteille verte embuée de froidure et prend une gorgée au goulot. Un moment, il laisse le liquide stagner dans sa bouche et noyer ses papilles. Le goût de la bière le détend. Avant hier, il a travaillé sur le corps de Sidonia Soguel. Il est inquiet. Il sent que cette affaire s’immisce en lui de manière tout à fait inhabituelle. Il est médecin légiste depuis dix ans, reconnu pour ses qualités et sa perspicacité. Il est un animal à sang froid et il le sait. La dernière grosse affaire qu’il a traitée était une fusillade : un gendre idéal avait, lors d’un repas de famille, vidé son fusil d’assaut sur l’assemblée, mortellement touché ses beaux-parents, sa femme, ses deux enfants, et grièvement blessé d’autres convives. Après quoi, comme c’est souvent le cas dans ce genre d’affaire, il avait retourné l’arme contre lui. Franz avait vu défiler sur sa table toute la petite troupe et n’avait ni tressailli ni éprouvé quoique ce soit de spécial en manipulant les corps petits des deux enfants dont les visages ravissants avaient été déchirés par les balles. Mais cette fois, pour la première fois, Franz sentait que quelque chose, à son insu, se glissait en lui. Dans la matinée, il avait pu déterminer que Sidonia avait eu des rapports sexuels avant sa mort. Il avait prélevé dans le vagin des échantillons de sperme qu’il avait aussitôt transmis au laboratoire d’analyse. Vingt-quatre heures plus tard, sa collègue l’appelait pour lui dire que la semence trouvée dans le vagin différait de celle retrouvée sèche sur les habits que Sidonia avait laissés sur la rive.

Franz tire une longue bouffée sur la cigarette imaginaire qu’il vient d’allumer à son briquet imaginaire. Sidonia avait été vue pour la dernière fois au bord du lac, près de la Rote Fabrik, nue, en compagnie de deux hommes pas très habillés non plus. On avait identifié et retrouvé le premier : un professeur mélancolique, marié, pas d’enfant. Les inspecteurs l’ont cuisiné toute une après-midi sans trouver d’incongruités majeures dans son récit : il avait laissé Sidonia en compagnie de l’autre homme, était rentré chez lui et avait passé la nuit en compagnie de sa femme. Quant au deuxième homme, il manque toujours à l’appel.

La cafétéria s’est peu à peu vidée du bourdonnement des conversations mêlées. Il ne reste que deux infirmières assises à une table près de la fenêtre qui sirotent leurs cafés en silence. Les tables silencieuses sont recouvertes de plateaux où s’amoncellent pêle-mêle les restes de nourriture, les serviettes souillées, des bouteilles en pet et des sachets de sucre à moitié vide maculés de tâches brunâtres. La serveuse africaine achève de passer la panosse à l’endroit où a explosé le plat du jour. Franz pense que la piste du professeur mélancolique ne donnera rien. De toute façon, la comparaison de sa semence avec celles retrouvées sur le corps et les habits livrera tout de suite des éléments permettant, soit de le serrer d’un peu plus près, soit de l’écarter assez vite des suspects sérieux. Une chose dérange Franz. Une chose beaucoup plus gênante que l’absence du deuxième homme. Il n’en aurait pas encore mis sa main au feu, mais il était presque sûr que Sidonia n’était pas morte depuis plus de quarante-huit heures : les lividités cadavériques indiquaient même un temps un peu plus court, temps qui s’expliquait par le séjour dans l’eau froide. Et cela faisait six jours qu’elle avait disparu. Sa disparition avait été signalée le soir même par les puéricultrices qui s’occupaient de Nino, l’enfant de Sidonia. Ne la voyant pas venir, elles avaient essayé de l’atteindre par tous les moyens sans succès et après plusieurs heures d’attente avaient prévenu la police. Il reste donc quatre jours pendant lesquels on n’a pas la moindre idée des faits et gestes de Sidonia. Franz remue lentement l’idée de ces quatre jours aveugles. Il sent que les interrogations levées par ce blanc de la carte sont en train de lui préparer quelques nuits difficiles. Franz, sans le vouloir vraiment, suit les galbes prometteurs de l’infirmière restée seule à la table près de la fenêtre, sent monter dans sa paume le souvenir d’une fermeté élastique et laisse son regard vaguer plus loin, au-delà de la baie vitrée. Entre les immeubles brille un ciel bleu parfaitement stupide. Il prend une dernière gorgée de bière – elle n’a presque aucun goût -, ramasse son paquet de cigarettes imaginaire, le met dans sa poche, se lève et se dirige vers les ascenseurs.

Franz tire voluptueusement sur sa cigarette. Une cigarette bien réelle cette fois. Aucune loi n’a encore eu l’outrecuidance de transformer son appartement en espace non-fumeurs. Par la fenêtre de sa cuisine coule la rumeur mourante de la ville. Il n’est que dix-huit heures et sa rue est déjà d’un calme oppressant. Au loin, une portière claque, vite suivie du Nuk-nuk. du système de verrouillage à distance. Juste sous la fenêtre, il entend la voisine qui promène son vieux chien complètement démoli dont les griffes grattent faiblement le trottoir. Voilà deux jours qu’il a bouclé son rapport. Rien ou presque à ajouter aux semences trouvées sur les habits et dans le vagin de la victime. Pas de trace de torture ou de violence particulière : os du crâne intacts, pas de fractures des membres, aucune perforation de la peau. Outre les contusions causées par les heures passées dans le barrage, rien à signaler. Aucun signe n’a plaidé en faveur d’une mort naturelle. Et pas la moindre trace d’intoxication. Les seules choses à peu près sûres sont le moment du décès à plus ou moins douze heures et le fait que Sidonia Soguel était morte avant d’avoir été plongée dans l’eau. C’est maigre. Maigre et agaçant au plus haut point. Franz n’a rien su trouver qui pourrait faire avancer l’enquête de manière significative. Il sourit en pensant à la tête que fera le Herr Professor de Romanistique quand les inspecteurs lui demanderont son obole de sperme. Il l’imagine debout dans la petite pièce aveugle, son godet de plastique posé sur la tablette à portée de main, en train d’ouvrir les revues spécialisées sur des rondeurs roses et glacées. À moins que récemment, le service se soit fendu d’un lecteur DVD dernier cri qui fait résonner les murs marron des plaintes et des suppliques de femmes plantureuses assaillies par les coups terribles de phallus asiniens. Franz sourit plus franchement, il sait très bien qu’aucun sperme n’est nécessaire pour obtenir une empreinte génétique. Une petite goutte de sang prélevée au bout d’un doigt ou un simple frottis des muqueuses de la bouche suffisent amplement. Cette fois, Herr Professor sera quitte de la petite séance d’onanisme vertueux.

Tout à l’heure, Franz ira errer dans le quartier chaud. Boira un peu plus que d’habitude. Fera peut-être un crochet par la couche d’une femme aimable qui n’attend de vous rien d’autre que de l’argent. Il écrase sa vraie cigarette dans un vrai cendrier posé sur la vraie table de sa vraie cuisine, se lève, ferme la fenêtre, reste un instant stupide la poignée dans la main en proie au souvenir de la poitrine ouverte de Sidonia. Un coup de klaxon le ramène à lui. Non, il n’ira pas dans le quartier chaud mais plutôt prendre un verre à la Rote Fabrik. Il commandera deux blancs limés, dégustera lentement le sien en repassant dans sa tête les événements de la journée, offrira l’autre à l’âme errante de Sidonia dont le corps remplit maintenant un tiroir glacé à la morgue, puis il ira faire un tour au bord de l’eau sur le dernier endroit de la terre à avoir accueilli les plantes longues, chaudes et souples des pieds de la belle endormie.

Le réveil indique quatre heures trente-deux. Franz, assis sur la cuvette des WC, rassemble péniblement les lambeaux d’un rêve sombre : Sidonia, de l’eau jusqu’à la taille, lui fait des signes qu’il ne comprend pas, il entre dans le lac tout habillé, l’eau est noire, elle est froide et il grimace en sentant qu’elle imbibe les habits et s’immisce jusqu’à la peau. Sidonia tend vers lui ses longs bras blancs, il l’embrasse et la serre contre lui. Le corps est tout à coup inerte et lourd, il le traîne jusqu’à la rive, essaie en vain de le ranimer, la mâchoire de la morte tombe, il distingue dans la bouche une petite boule de papier froissé et la retire précautionneusement, elle est imbibée de salive et il lui faut la déplier très lentement pour ne pas déchirer le papier. Assis sur la cuvette, il fait un effort pour se souvenir des mots écrits sur le lambeau humide. Ça lui revient par bribes. Il y avait : « Soi, l’ange du Soi. » et aussi : « Dieu soigna l’os. » et encore : « Sosie – Lugano – DI » Hagard, il titube jusqu’à la cuisine, griffonne les mots sur la liste des commissions et va se recoucher.

***

Marie-Claire me secoue tendrement par l’épaule. Je me retourne et grogne avec la ferme intention de ne pas me lever. C’est samedi après tout ! Elle insiste : « Chéri, je sais que c’est samedi et qu’il est tôt mais c’est ce type de la police, ce… Kambli. Il insiste pour te parler, te parler tout de suite ! ». Je fais la grimace, m’étire, me lève péniblement en essayant deux ou trois fois ma voix pour ne pas avoir l’air du type qu’on a tiré d’un profond sommeil. Ce truc-là ne marche jamais : on reconnaît toujours des lourdeurs lentes dans la voix de quelqu’un qui vient d’être brutalement tiré du sommeil.

***

La cafetière napolitaine se met à crachoter doucement. Franz la sort du feu et verse le liquide presque noir dans une petite tasse de porcelaine, s’assied et allume une cigarette. Hier soir, il est allé à la Rote Fabrik, a vidé son petit blanc en face du verre embué de fraîcheur qu’il a offert au fantôme de Sidonia puis est allé perdre ses pas le long du lac. L’air était doux. On entendait le floc faible des vagues sur les galets. Franz s’est assis. Deux femmes gracieuses et nues jouaient au badminton dans les derniers rayons du soleil. Il ne leur prêta aucune attention. Il se surprit à deux reprises en train de murmurer tout seul, le regard perdu dans la brume qui se formait lentement au-dessus de l’eau. Il s’adressait à Sidonia, lui parlait comme si elle était vivante, là, juste à côté de lui dans la douceur du jour finissant. Il s’excusait auprès d’elle de n’avoir pas mieux pu faire son travail, de n’avoir pas su trouver plus d’indices. Légèrement attristé par le vin, il se mit même à pleurer en silence murmurant de temps en temps entre ses dents : « Aide-moi Sidonia, parle-moi, parle-moi ! Aide-moi à trouver le salaud qui a fait ça. » En réponse, il n’eut que les gloussements des filles qui avaient cessé de jouer et se rhabillaient tout en lançant vers lui des coups d’œil narquois. Il était rentré à pied, suivi de près par l’ombre de celle dont il avait minutieusement exploré le corps pendant une matinée.

Franz a devant lui les phrases griffonnées tôt ce matin. « Soi, l’ange du soi. » et « Dieu soigna l’os » ne lui inspire rien. Il s’attarde un moment sur « Sosie – Lugano – DI » et se souvient que le deuxième homme parlait l’italien, que le premier homme, le lettreux mélancolique, l’avait manifestement pris pour un autre puisque le vrai Pozzi était cul-de-jatte, habitait Genève et n’avait pas mis ses moignons à Zürich depuis des lustres. Il prend une gorgée de café, laisse un moment ses yeux s’enfoncer entre le sommet des immeubles dans le ciel bleu parfaitement stupide. Franz regarde les phrases, sentant qu’elles recèlent un message qu’il ne sait pas déchiffrer. Il essaye d’imaginer le rire de Sidonia, le timbre de sa voix, sa façon de marcher et d’embrasser son fils Nino. Franz s’inquiète : il devient sentimental. Sentimental et stupide. Il prend le morceau de papier, le froisse et le met à la poubelle. Lui, Franz Hohensonne, un rationaliste, un scientifique, un matérialiste forcené, est assis dans sa cuisine en train d’essayer de déchiffrer les énigmes d’un message que, d’outre-tombe, la victime lui aurait envoyé par l’entremise d’un rêve ? Il reprend une gorgée de café et prononce à haute et intelligible voix une phrase qu’il pensait ne jamais devoir prononcer : « Franz, je crois que tu vas avoir besoin d’un psychiatre ! ».

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