Auteur: Houria Abdelouahed

Maître de conférences à l'UFR Sciences humaines cliniques de l'université Paris-Diderot, psychanalyste et traductrice, elle est l'auteur de plusieurs articles, parmi lesquels « Une image semblable à sa mère. La Vierge et Jésus » (l'Évolution psychiatrique 73), 2008, « Réminiscence du corps » (Topique 109, 2009). Elle a traduit : Adonis, le Livre, Seuil, 2007, et Adonis, Histoire qui se déchire sur le corps d'une femme, Mercure de France, 2008, et, avec Adonis, Dîwân de la poésie arabe classique, Gallimard/Poésie, 2009.

L’érotique d’un voile

« Vous êtes un habit (libâs) pour elles et elles sont un habit pour vous » (Coran 2 :187).
Deux corps étendus ou enroulés l’un sur l’autre jouissent dans la rencontre charnelle et sexuelle. Telle est l’interprétation des deux grands exégètes : Tabarî (9e siècle) et Râzî (13e siècle) qui insistent, dans leur commentaire de ce verset, sur la dimension érotique de la peau. La peau de l’un, écrivent-ils, devient un habit (ou une vêture dans la traduction de Jacques Berque de ce verset) pour l’autre. Le terme arabe est libâs, de la même racine que iltibâs (confusion), tant il est vrai que la rencontre sexuelle va de pair avec la perte des limites.
Ainsi, le texte sacré, pour exprimer la jouissance de deux êtres sexués, choisit la métaphore d’une vêture (ou habit). Or, c’est cette objectivation du libâs (habit, vêtement) qui vient aujourd’hui symptomatiquement (sous la forme du voile) habiter l’espace politique et social. Non seulement, cette objectivation renforce la hiérarchie et la répartition des tâches entre les hommes et les femmes de la culture arabo-musulmane, mais elle condamne également les ressources poétiques de la langue (en sonnant le glas du sexuel infantile où se ressource tout travail de métaphore), ainsi que l’idée même de l’humain comme étant ce semblable qui réfléchit ma propre totalité.

 Hijâb : le parcours d’un mot

Procédons d’abord par un rappel : al-hijâb (qu’on traduit par voile) n’est nullement mentionné par le Coran comme synonyme d’un quelconque vêtement. Le terme figure comme métaphore : « Nos cœurs sont enveloppés d’un voile épais » (Coran 38 :32 ; 41 :5 ; 17 :45). Il désigne aussi la ligne séparant le paradis de la Géhenne (1) – laquelle ligne relève plutôt de ce qu’Ibn Arabi nomme ‘âlam al-khayâl, ou monde imaginal, dans la traduction de Henry Corbin -, l’opposition entre l’humain et le divin, comme signe d’une altérité radicale (2). Enfin, il désigne la vision interdite du divin dans l’au-delà (c’est l’adjectif mahjûbûn, voilés, qui est alors utilisé [3]).
Dans son acception matérielle, le hijâb figure deux fois comme synonyme du rideau. Dans la sourate 19, il vient séparer Marie des siens (4), au moment de son recueillement, et, dans la sourate 33, il permet de distinguer les femmes du prophète : « Quand vous demanderez quelque objet aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile (hijâb). Cela est plus pur pour vos cœurs et pour leurs cœurs » (Coran 33 :53). Si, dans la première sourate, le hijâb est le signe de la spiritualité (ici de la femme qui, dans l’amour du divin, transcende le terrestre), dans la seconde, il désigne l’espace privé du prophète en lien avec la puissance du désir et l’attrait du libidinal. Le grand commentateur et exégète Tabarî (9e siècle) donne l’interprétation suivante : afin de célébrer son mariage avec Zaïnab, réputée pour sa grande beauté, le prophète invita quelques amis. Mais ces derniers, après le repas, tardèrent à partir, empêchant le prophète de jouir de la nouvelle épouse. Las, ce dernier dut attendre le départ du dernier convive pour énoncer avec fermeté : « C’est un hijâb (rideau) entre vous et moi. » Une autre version relate un incident survenu lors d’un repas où la main d’un convive frôla celle d’Aïcha, la jeune épouse du prophète. Et comme « il est demandé à la peau de répondre » (Roland Barthes), le prophète sépara les deux espaces (public et privé). Mais, dans les deux versions, ce sont les épouses du prophète qui font l’objet de l’intérêt coranique qui rappelle : « O, vous les femmes du prophète ! Vous n’êtes comparables à aucune autre femme. » Et le Coran de continuer : « Restez dans vos maisons, ne vous montrez pas dans vos atours comme le faisaient les femmes au temps de l’ancienne ignorance (jâhiliyya ûlâ [5]). » Les femmes, explique Tabari, doivent se soustraire à toute tentation afin de ne pas attiser le désir de l’adultère. D’où cette injonction qui fut traduite par : « Ne vous montrez pas dans vos atours (walâ tabarrajna) comme le faisaient les femmes au temps de l’ancienne ignorance » (trad. Denise Masson) ; « Demeurez dans vos maisons. Ne vous parez pas des parures de l’ignorance originelle » (trad. André Chouraqui) ; « Gardez-vous dans vos maisons, abstenez-vous des exhibitions du premier paganisme » (trad. Jacques Berque).
Le terme de tabarruj (d’où tabarrajna, traduit par : Ne vous exhibez-pas, abstenez-vous, ne vous montrez pas dans vos parures, ne vous parez pas des parures…) pris, dans les différentes traductions, comme synonyme d’un accoutrement compromettant car trop séducteur, désigne en fait tabakhtur, à savoir la démarche. Quant à l’expression la « première jâhiliyya (paganisme, première ignorance…»), elle s’offre, dans le flux des interprétations de Tabarî, comme un temps insaisissable, temps qui se perd dans les brumes d’un passé aux traces indiscernables, aux contours plus mythiques qu’historiques.
Or, les théologiens d’aujourd’hui relient directement ce verset, qui s’adresse exclusivement aux épouses du prophète, à un autre qui demande aux croyantes de « rabattre leurs voiles sur leurs poitrines, de ne montrer leurs atours qu’à leurs époux ou à leurs pères » (Coran 24 :31, trad. Denise Masson). Pourtant, le Texte demande de rabattre le khimâr (le voile) sur les juyûb (les fentes). S’agit-il des fentes sexuelle et fessière (d’où l’utilisation du pluriel), ou seulement de la saignée entre les deux seins ? Et que désigne l’injonction « ne montrer que l’extérieur de leur beauté » ? S’agit-il de la beauté du corps, celle des artifices féminins, ou encore de la beauté du vêtement ? Ce dernier, comme le rappelle le grand théologien Râzî (13e siècle) qui conseille, d’ailleurs à la femme de s’habiller en fonction des conditions du travail et du contexte géographique, peut être un artifice apprécié, comme en témoigne la sourate 7 (6).

 Le lieu de l’angoisse

Si le nom adosse l’humain à sa condition d’être mortel, le visage, parce que voyant visible, est ce qui permet à l’homme de s’appréhender dans l’œil de son vis-à-vis et de voir le reflet de lui-même. L’étymologie latine (vultus, us) ou grecque (prosapon) ou arabe (wajh, de la même racine que la muwâjaha, le face à face) rappelle cet « entrelacs » (Maurice Merleau-Ponty) entre voir et être vu. C’est dans le face-à-face que l’homme peut se regarder. Et « ce qu’on présente de soi au regard d’autrui et qui est le socle de mon identité » (Jean-Pierre Vernant) est accolé à la nomination.
Or, le voile (particulièrement la burqa [7]) défait la réflexivité entre le voyant et le visible, le percevant et le perçu, de telle sorte que le voyant (la femme), cessant d’être visible, ne peut plus me fournir l’image qui me fait un. Curieux destin alors pour celle qui se définit comme miroir puisque mar’a (femme) est de la même racine que mir’ât (miroir).
Est-ce pour empêcher la pétrification de l’homme, que la femme doit voiler son visage et ses cheveux telle une Gorgone à la chevelure vipérine ? À ce moment, le voile ne signifie pas uniquement la servitude de la femme sur la scène sociale, mais son assujettissement à un discours sur le corps féminin en lien avec ce qui demeure chez l’homme comme une angoisse archaïque devant l’inquiétante étrangeté du féminin. Le familier qui aurait dû rester à l’ombre, disait Freud, et dont la vue serait en prise avec la résonance angoissante du fantasme de la castration. Du moment où l’œil n’est pas seulement un organe d’autoconservation, mais porte la puissance de la pulsion érotique, l’organe de la vue devient le lieu de l’angoisse. Et comme dans la logique fantasmatique et onirique du déplacement du bas vers le haut, les cheveux sont l’équivalent de la toison pubienne de la mère – dont la vue est insoutenable -, il vaut mieux, afin d’éviter la loi du talion, voiler que perdre la vue.

 Le plus parfait des miroirs

La grande révolution au sein du corpus musulman n’est pas celle des Mu’tazilites (comme scolastique de l’islam), mais celle de la mystique. Le voile n’y est jamais évoqué dans la réalité objective et palpable d’un quelconque tissu. Si, pour certains textes mystiques, la vision jouissive du divin suppose la chute du voile, pour Ibn Arabi (13e siècle), la grande proximité – de même que l’éloignement – peut être un voile. Les lettres et les noms sont également un voile quant à l’ego, il est akthaf al-hujub al-hissiyya (le plus épais des voiles sensibles). Et c’est dans cette approche de l’image, du voile et du miroir qu’apparaît la femme. Elle prête ses traits au divin qui devient, dans le chant de Rûmî, Layla, belle et bien-aimée, une convive à jamais. En outre, ce n’est pas l’image du fils qui réfléchit le divin, mais bien la femme.
Ibn Arabi écrit : « La féminité est ce qui circule dans le monde (al-unûtha sâriya fî al wujûd) », « l’humanité n’est pas la masculinité (adh-dhukûriya laysat al-insâniya) ». Pour lui, la contemplation de Dieu dans la femme est la plus parfaite : « Elle est le plus parfait des miroirs. » Si, pour les théologiens, la femme est entièrement ‘awra (littéralement ce qui est borgne), pour Ibn Arabi « la ‘awra est le lieu du secret divin ». C’est dans le hors langage que se loge le secret du sexe, du côté du Réel. Il est d’ailleurs frappant de constater que le terme de farj (sexe) qui désignait aussi bien le sexe de l’homme que de la femme, parce qu’il implique l’idée de fente et d’ouverture désigne, aujourd’hui, le seul sexe de la femme.

 Le voile de la féminité

« C’est le rapport de chaque discours à la mort qui le rend possible », écrit Michel de Certeau. Or, au nom de la tradition, la plupart des fuqahâ’ (docteurs de la loi) non seulement dénient la charte des Droits de l’homme et les principes civiques sous prétexte qu’ils sont nés en Occident, mais ils opèrent, au sein de l’immense corpus arabo-musulman, une dichotomie qui réduit au silence la mystique, la poésie, la philosophie… Condamnant ainsi la pensée, ils poussent à une régression jamais égalée dans l’histoire des civilisations. Brandissant à l’orée du troisième millénaire l’étendard de l’identité, ils s’opposent à un travail d’écriture au présent et condamnent la succession des générations, ainsi que toute possibilité d’ouverture sur un avenir commun avec les autres. Or, le travail sur la source nécessite la béance d’un écart. Et l’identité est une construction, jamais achevée, toujours à venir, transformée par l’épreuve de l’étranger.
Nos fuqahâ’ ne cessent de multiplier les fatwa sur le démon qui ne cesse de harceler l’humain. Or, le démon n’est que la projection de cette part obscure de nous-mêmes. Et cette violence contre les femmes en dit long sur la non-acceptation de cet Autre en soi, le refus de la part féminine opaque et énigmatique que les hommes portent en eux-mêmes et qui soulève cette question : qu’en est-il de l’altérité pour un sexe ? Il est vrai que la femme exprime davantage le féminin. Elle est Autre, énigmatique. Sheherazade ne dit-elle pas au roi : « Si ce voile tombait, me supporterais-tu un seul instant ? » Il s’agit du voile de la féminité. Enveloppée dans son mystère, la femme est orientée vers une intériorité invisible et féconde. Or, pour que l’être humain puisse être fécond, dit Maître Eckardt, « il est nécessaire qu’il soit femme. Femme est le mot le plus noble qu’on puisse attribuer à l’âme, plus noble que vierge ».

(1) « Un voile épais est placé entre le paradis et la géhenne » (Coran 7 :46).
(2) « Un voile est placé entre nous et Toi » (Coran 41 :5).
(3) « Non, ils seront ce jour-là voilés de leur Seigneur » (Coran 83 :15). Denise Masson traduit : « séparés de leur Seigneur ».
(4) « Elle plaça un voile entre elle et les siens » (Coran 19 :17).
(5) Coran 33 :32-33.
(6) Coran 7 :31.
(7) En arabe, al-burqu’ ou al-burqa’ est un terme qui appartient au vocabulaire bestiaire. « Il est réservé aux dawâb et aux femmes des bédouins », dit Ibn Manzûr (13e siècle). Or, dawâb (pluriel de dâbba) désigne les montures, les animaux rampants ou les bêtes de somme. Al-mubarqa’a est la shât (brebis).

Envoyez Envoyez


2 Responses to “L’érotique d’un voile”

  1. moreau alain dit :

    Admirable article ! Merci, en effet, de nous rafraîchir l’esprit, bien loin des litanies intérressées sur la question. Quel dommage que votre intelligence et vos connaissances, à la fois sensibles et intelligibles, ne soient pas plus connues et publiées sur la place publique !.. en lieu et place de nos idéologies mortes, nous européens…

  2. Kenneth Brown dit :

    Merci