Auteur: Umar Timol

Né à l’île Maurice, Umar Timol est l’auteur de trois recueils de poésie, La Parole Testament, Sang et Vagabondages, édités aux Editions l’Harmattan. Il a contribué à de nombreuses anthologies, à Maurice et à l’étranger. Il a aussi écrit un scénario de BD, Les yeux des autres, qui a été publié dans l'ouvrage collectif, Visions d'Afrique ( l'Harmattan ). Il est un des membres fondateurs de la revue de poésie mauricienne Point Barre, une revue transversale et plurielle qui publie aussi bien des poètes mauriciens que des poètes provenant des quatre coins du monde. Il est le titulaire d’une bourse du Centre National du Livre (CNL), qui lui a permis, dans le cadre d’une résidence d’auteur au Festival des Francophonies en Limousin, d’achever l’écriture de son premier roman Journal de la vieille folle.

Poèmes, 2

Aphorismes

Aphorismes : De la poésie pour gens pressés.

Un trop-plein de lucidité est le foyer d’infection du suicide ou de la foi.

L’amitié amoureuse est un pieux mensonge qui nous mène souvent au pieu.

Nous avouons tous des préférences musicales mais nous chérissons surtout les
concerts de nos louanges.

Le vieil homme et l’amour : mâchoire qui attend un râtelier.

Les amoureux qui n’ont plus rien à se dire ont l’angoisse de la parole blanche.

Le secret de l’amour : Le désir d’aimer précède la rencontre avec l’être aimé.

Un euphémisme c’est dire du bout des lèvres ce qu’on a au fond des tripes.

En feuilletant le livre de la vie de l’être qu’on aime, on n’ose trop
parvenir au mot de la fin.

Fanatique : être que l’ambiguïté terrorise.

On interroge dans le miroir le regard des autres mais on n’y voit que sa propre
misère.

Les pauvres ont inventé l’humour et les femmes laides le charme.

La vie en famille dément tous les rêves d’une société juste et fraternelle.

Titre à la Une : Suicide d’un mégalomane. Il s’était mis en tête
d’écrire le manuel de l’autodérision.

Après la rupture, on se met à penser tout bas ce qu’on disait tout haut.

Les belles femmes sont mesquines, perfides, égoïstes et cruelles. Du
moins c’est ce que les laides insinuent.

La dérive des continents est le bourreau du nationalisme.

Le jeune est un croyant et son Créateur est la mode.

Nous sommes tous des politiciens – vils et corrompus – sauf qu’on en parle moins
dans la presse.

L’homme voit le monde par le trou d’une serrure et c’est la mort qui
en a la clef.

Ni salauds, ni maquereaux : le slogan pour la libération des hommes.

Entre l’homme et la femme, il faut choisir le moins pire. L’homme a
inventé la bombe nucléaire, la femme la perfidie.

L’homme est un nœud de contradictions que la mort seule parvient à dénouer.

La littérature est un miroir qui dévoile ce que nous ne sommes pas.

Il est recommandé de cesser de tomber amoureux après cinquante ans car c’est à partir de cet âge que le ridicule commence à tuer.

Le flatteur fait les yeux doux avec sa bouche.

Un homme qui tombe amoureux à dix-sept ans est un poète, à cinquante ans c’est un satyre.

L’indifférent fait la sourde oreille avec les yeux.

Le ridicule ne tue pas mais la mort lui est parfois préférable.

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Aimer

je t’aime parce que je ne sais toujours pas ce que je suis, parce que
je ne sais quel sens donner à ma vie, parce que je n’arrive pas à me
pardonner, à me défaire de mon passé, parce que mon présent est œuvre
du chaos et que mes lendemains se conjuguent à l’ennui et au
désespoir, je t’aime parce que tu m’expurges de la chair pourrie qui
m’enserre et me révèles dans ma nudité, précaire et vulnérable, seul,
seul, je ne suis qu’une statue de sable qui attend que la houle bleue,
que tes yeux charrient, l’érode, je t’aime parce que je veux croire
que tu es plus forte que la mort, plus forte que les rides du temps,
parce que je ne veux pas mourir, finir dans un cimetière, dans un
trou, des os dans un sac, mourir sans savoir ce que je suis, je t’aime
pour toutes ces raisons et plus encore mais je ne sais plus, je ne
sais trop, je ne veux plus comprendre, je t’aime et je t’aime parce
que je veux m’ériger peuple de sang dans ton cœur alors que je ne suis
que cendre à tes pieds, je t’aime.

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Exorciser

J’entends t’exorciser. T’empêcher ainsi de procéder au pillage de mes sens. J’entends, avec mes mots, avec ces mots qui ne  veulent rien dire, qui ne revendiquent rien, qui ne sont rien, t’exorciser. Il faut que tu cesses d’infester ma vie. J’ai mieux à faire. Je veux que tu t’en ailles. Je ne veux plus être une loque, un animal, qui se morfond à tes pieds. Je veux t’exorciser, avec mes mots, avec ces mots, qui ne veulent rien dire, qui ne revendiquent rien, qui ne sont rien. Je veux rendre mon corps à l’insoumission. Il faut que tu cesses de me saccager. Je veux défaire cette appartenance. Croire ainsi que je suis parvenu à me débarrasser de toi, que je n’ai plus besoin de toi. Et puis chuter. Parce qu’il a suffi d’un mot, d’un regard. Chuter comme une pierre qui se désagrège dans la lave. J’entends avec mes mots, avec ces mots, qui ne veulent rien dire, qui ne revendiquent rien, qui ne sont rien, t’exorciser. Absoudre ce culte. Avec mes mots, inciser la matière gluante qui m’incinère, qui m’empêche de respirer, de souffler, d’être. Pour que ne demeure qu’un cœur, dénudé, gangréné, empli de terreur et de solitude, qui règne sur l’autel de ta chevelure. Je ne veux plus chuter. T’aimer. Penser à toi. Te désirer. Avoir mal là, cœur, veines, artères, artères pourries, os, os broyés, sang, sang, sang travesti. Je n’en peux plus. Je veux t’exorciser avec mes mots. Avec mes mots, avec ces mots, qui ne veulent rien dire, qui ne revendiquent rien, qui ne sont rien. Avec mes mots. T’exorciser. Alors donne-moi donc tes mains et tes griffes et tes yeux, donne-moi reliquat de tes songes ou fragment de ta chair, voilures de tes nuits ou caverneuses de ta peau, donne-moi ton amour même si tu ne m’aimes pas, donne-moi ton amour, donne le moi, maintenant, tout de suite, amour qui m’ombre et m’aveugle pour que je puisse en faire un crucifix encensé de mots qui servira à t’exorciser jusqu’au bout de mon souffle, de ma mort.

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Qui donc es-tu ?

qui donc es-tu ? es-tu du territoire de la nostalgie et des origines ?
es-tu des lieux de l’oubli et de sa mémoire ? es-tu créature qui me
ressouvient le vouloir du créateur ? es-tu miroir qui captive et
prolifère mes velléités d’absolu ? es-tu destin enroué sous les traits
du hasard ? ou es-tu chaos fané sur mes lèvres déjà livides ? es-tu
rêve en effraction de l’absence ? ou es-tu royaume de sang qui fonde
le pacte de ma déchéance ? es-tu apparence qui ressasse le désaveu de
la mort ? ou es-tu la mort crucifiée sur les brisants de mon souffle ?
qui donc es-tu ? et qui me le dira ?

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Histoire d’Q

Elle ne veut plus me caresser. Elle ne veut plus caresser ma grosse queue.

Comment ose-t-elle ? How dare she (Oxford accent, s’il vous plaît) ? Ki couillonade ca (Sodnac accent, s’il vous plaît) ?

Ne suis-je pas après tout un demi-Dieu, la beauté incarnée, une espèce d’Amir Khan avec le corps de Sharuk (l’humour de Clint, la force de Jet Li) ? Ne suis-je donc pas tendre, doux et rond comme Casimir de l’Ile aux Enfants ? N’est-il pas vrai de dire que toutes les femmes se traînent à mes pieds dans l’espoir d’un regard, un seul ? N’est-il pas vrai que mon charme est divin et qu’il ferait (mon charme pas Dieu !) succomber une pierre, même celle de Sisyphe (je suis aussi philosophe) mais mon Dieu (décidément je n’arrête pas de parler de Lui aujourd’hui) quel long préambule, vous me pardonnerez, je suis aussi un intellectuel (parfois brillant, le plus souvent génial), ce n’est vraiment pas de ma faute, je n’y peux rien.

Et donc, au risque de me répéter, elle ne veut plus me caresser.

Elle ne veut plus caresser ma grosse queue. Elle, une espèce de Sharon Stone avec le corps de Deepika Padukone, une petite sotte qui vient d’on ne sait où, qui parle un français potiche (contrairement à votre serviteur qui a vécu longtemps en France et qui maîtrise parfaitement la langue de Molière, vous apprécierez son accent créole délicieux satiné de français), qui se donne des airs parce qu’elle est comptable (peut-on, Seigneur, imaginer de métier plus sot, compter des chiffres à longueur de journée et en plus ça vous fait gagner beaucoup d’argent !) m’a foutu à la porte. Mais pire, elle considère désormais avec dédain ma belle et grosse queue. Elle insinue, la perfide (veuillez noter messieurs, dames que je suis un féministe mais que la pratique des femmes m’a appris certaines vérités cruelles) que ma queue (sublime soit dit en passant) ne lui convient plus !

Et je me retrouve donc à la porte, le séducteur de ces femmes, au passé glorieux, celui qui a permis la découverte et l’exploration de nouveaux abysses (remarquez ici la subtile allusion poétique, je laisse entendre, je suis un poète aussi mais il faut que j’arrête d’énumérer tous mes talents, on finira par croire que je suis un arrogant ! je précise que je déteste la vulgarité).

Mais, croyez-moi, j’ai ma dignité, ma fierté, je suis stoïque, fort, viril, je ne vais pas me laisser faire, I will survive (as long as I know how to love, I know I will stay alive), je suis beau et la beauté m’a toujours épargné et m’épargnera toujours la bassesse. Eh oui, oh oui, je m’en irai le crépuscule venu, à la mer, assister aux déchéances de ce soleil qui inondera ma queue de ses ardeurs. Oh oui, je m’en irai là-bas mourir du mal de l’amour, je m’en irai crier ma révolte sur les récifs et offrir en pâture ma chair (délicieuse, il paraît) aux requins affamés (espèce en voie de disparation, il faut bien les nourrir). Oh oui (fin, ding ding, de la séquence poésie), il faut passer à autre chose. Je vous propose donc un flashback pour mieux situer dans le contexte historique et phénoménologique (c’est le philosophe en moi qui parle, je n’y peux rien !) ma mésaventure. Je vous préviens que All is true, tout ca ki mo pé raconté vrai (on croit entendre nos politiciens à l’heure des élections) mesdames, préparez vos mouchoirs, c’est encore mieux qu’une recette de cuisine, qu’un Mills and Boons, qu’une énième conversation à propos des frasques de votre enfant et messieurs, c’est mieux qu’un match de foot, qu’une finale de coupe du monde ou qu’un film qu’on dira chaleureux et chaud sur le net.

Flashback (1)

La scène. Nous sommes en boîte. Moi, beau, comme d’habitude, mon corps sublime s’exerce sur le dance floor, moi, être quasi divin, créature de Bollywood et Hollywood, je me trémousse comme Salman, je sautille comme Tom (Cruise évidemment), je virevolte comme Akshay ou Donkey Kong (personnage de Manga, je souligne, pour les incultes), je suis élégant, parfait, on se croirait dans une pub pour un jus de fruit tellement c’est bien fait, tellement je suis bien fait. Elle, fruit des tropiques, saveur subtile de l’orient, peau douce, qu’une crème antirides a enrichie (en promo chez votre détaillant le plus proche) et chevelure qui s’étend jusqu’aux confins de l’espace-temps et des multivers (l’astrophysique est mon dada).

Moi, elle. Elle, moi. Nous.

Elle me voit. Et se produit le déclic, coup de tonnerre sous les cils (vous avez bien lu, c’est bien cils) des tropiques. Elle s’approche de moi et me dit des mots doux, des mots infinis. Viens chez moi. Aime-moi. Je t’appartiens. Et je sais désormais que personne ne parviendra jamais à nous séparer. Nous sommes soudés. Unis. Par un même désir. J’arrive ma belle. Je suis à toi. Tu es à moi. Je suis toi. Tu es moi. Nous sommes nous. Je ne parle pas mais elle devine déjà toutes mes pensées. Et je me mets, pour célébrer l’avènement de l’amour, à danser, comme un fou, sur le dance floor, comme Sharuk dans Om Shanti Om, je m’élève, je m’envole, plus haut, toujours plus haut, comme un derviche, vers le nirvana soufi et je me dissous dans le néant de l’être, comme du sucre dans du the très chaud.

Flashback (2)

La scène : Appartement chic dans les Plaines-Wilhems, c’est l’hiver, il fait froid (évidemment) mais son corps est comme un four.

Et là, alors qu’elle tient ma queue entre ses mains, qu’elle la caresse avec élégance, douceur, elle se met à me parler de sa vie, elle me parle de ses déroutes, elle me dit qu’elle est une grande incomprise, que son masque de femmes d’affaires cache une fille sensible au cœur grand comme ça, qu’elle n’attend qu’une chose, de rencontrer l’homme de sa vie, qu’elle est Cendrillon en quête de son prince charmant et je l’écoute, oui, je l’écoute car je sais écouter et elle n’arrête pas de parler, elle me raconte tout et je comprends que cet amour va s’épanouir, qu’elle va m’aimer encore plus, qu’elle ne pourra plus se passer de moi, que je suis son Romeo, son Majnoun et soudain elle se met à déclamer un poème car elle aime la poésie mais il ne faut pas en parler car elle en a un peu honte, j’hésite à vous le lire, je suis un grand timide après tout mais je n’ai pas vraiment le choix, il est trop beau, il est intitulé,

Ode à la Queue de Q

O queue toujours à mon service

toujours là pour m’aider

me soutenir

me comprendre

O queue

douce quand je souffre

molle quand je suis dure

dure quand je suis douce

O queue

aimante et aimant

qui me permet de vivre

O queue

tu m’enlaces le matin arrivé

et ainsi autorise mon envol

comme une pomme orange

O queue

tu me serpentes la nuit arrivée

pour me chuchoter

les connivences

O queue

tu es l’amour de ma vie

mon talisman

ma queue

mon amour

Nous avons ainsi vécu des moments délicieux (pour bien comprendre pensez à une scène dans La Petite Maison dans la Prairie) et non, cher lecteur, ma sœur hypocrite, il n’a jamais été question de sexe entre nous, c’était la communion des esprits, la rencontre des âmes, on s’élevait loin au-dessus des miasmes, comme deux magnifiques cygnes (ou est-ce un corbeau, je ne me souviens plus), on a vécu ainsi pendant des mois à l’abri des tempêtes du temps et que signifie donc le temps quand surgit l’osmose ?

Puis survint le drame. Je n’arrive pas en parler. Mais il le faut.

Il faut que je me réconcilie avec mon passé.

Flashback (3) Quelques mois plus tard.

La scène : Un appartement chic dans les Plaines-Wilhems. Il fait chaud mais son corps est comme un iceberg.

Elle revient du travail. Me demande si j’ai mangé. Je ne réponds pas. Je préfère ne pas répondre. J’ai l’intuition du néant. Du drame. Qui va bientôt se produire. Elle se rend dans la cuisine. Me parle de sa journée. Mais je ne veux pas l’écouter. Car elle va me parler du plus important. Mais elle attend. C’est fini. Je le sais. Je le sens. Et donc je prétends que je l’écoute. Je prétends qu’elle m’aime encore. Je prétends qu’elle aime encore ma queue. Et j’ai envie de vomir. J’ai la nausée. J’ai envie de me métamorphoser en un insecte, un cancrelat, là, maintenant, tout de suite, devenir autre. Pour ne pas souffrir. Je ne comprends plus. Mais je sais qu’il n’y a rien à comprendre. On ne décide au fond de rien. L’amour est ainsi. Elle s’approche de moi. Prends ma queue sublime entre ses mains. Me dit les mots. Les mots qui fracassent la mer gelée en moi. Elle me dit qu’elle est désolée, qu’elle m’aime bien, que je suis adorable, que je suis délicieux, que je suis son frère, que je suis un ange, que je suis génial, que je suis fabuleux, que je suis transcendant, que je suis magnifique, que je suis éblouissant, que je suis intelligent (cette fille est une adepte de la vérité) mais qu’elle ne m’aime plus. Elle aime quelqu’un d’autre. Elle me demande de partir. Tout de suite. Et elle a cette phrase. Une phrase qui tue. Ta queue n’est plus à la hauteur. Elle est désolée. Je dois plier bagage. Je dois partir. Et elle me le dit à nouveau. Elle aime quelqu’un d’autre.

Elle aime un autre chat.

Et voilà, chers lecteurs, mon cousin hypocrite, où j’en suis aujourd’hui.

Mais je ne vais pas venger. Je suis magnanime.

Je vais miauler ma douleur jusqu’à la mort. Sur le toit de sa maison.

Et ma queue, ma belle queue de chat énoncera dans le ciel limpide le souvenir de ses yeux.

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