Auteur: Pascal Bruckner

Pascal Bruckner est romancier et essayiste. Il est titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un doctorat de Lettres. Il fut professeur invité à l'Université d'Etat de San Diégo en Californie (1986) et à la New York University (1987-1995), et Maître de conférence à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris (1990-1994). Depuis 1987, il collabore au Nouvel Observateur.

Pascal Bruckner: “Le devoir de mémoire, une soupe morale servie à tous”

(publié dans Valeurs Actuelles, 21 Mai 2015)

Philosophe et essayiste, Pascal Bruckner creuse, depuis trente ans, à travers des ouvrages comme “Le Sanglot de l’homme blanc” (Seuil) ou “la Tyrannie de la pénitence” (Grasset), ce curieux “masochisme occidental”qui pousse certains pays à cultiver la repentance et l’autodénigrement. Dévoiement de l’héritage chrétien, de la pensée critique, pente natu­relle du régime démocratique : le goût de la contrition n’est pas près de nous passer. Ses conséquences sont pourtant mortifères.

Après l’avoir déjà fait pour nombre d’épisodes de son histoire, la France continue aujourd’hui à demander pardon. Que penser de ce devoir de mémoire à sens unique ?

II faut rappeler que « devoir de moire » est une expression de Primo Levi. Il incitait les survivants des camps de concentration à témoigner de ce qu’ils avaient vécu pour lutter, non contre l’oubli, mais contre le scepti­cisme des vivants, personne n’étant spontanément prêt à croire ce qu’ils racontaient. On a vu la même chose avec Soljenitsyne ou Grossman pour le Goulag. Aujourd’hui, le devoir de mémoire est devenu un mot d’ordre politique, une soupe morale servie à tous, un leitmotiv sans profondeur. Nous devrions être contemporains de tous les souffrants, les persécutés de l’Histoire. Le risque étant qu’on fasse de chaque jour du calendrier l’occasion d’un sanglot, d’un remords. Souve­nons-nous de Sarkozy proposant que chaque élève “adopte” un enfant juif déporté durant la guerre…

Vous dites que la victimisation ne referme pas les plaies mais qu’elle en crée de nouvelles. La concurrence mémorielle favo­rise-t-elle le communautarisme?

Le point de départ de la parole victimaire, c’est la Shoah, qui a constitué une jurisprudence non seu­lement juridique, mais aussi morale et politique. On l’a entendu à propos de l’inauguration par François Hol­lande du Memorial ACTe (pourquoi, d’ailleurs, ce terme anglais ?) dans la bouche de groupes indépendantistes guadeloupéens :”Puisque les juifs ont eu leur réparation, nous voulons la nôtre, nous aussi.” Voilà l’événement fondateur. Auschwitz a complète­ment transformé le statut de la vic­time, devenu aujourd’hui le statut le plus désirable. Pouvoir se dire vic­time, c’est bénéficier d’une ligne de crédit illimité auprès de vos contemporains et être exonéré de tout devoir.

D’où la compétition victimaire. Chaque fois qu’un groupe veut accéder à la lumière publique, il ne peut le faire que par l’entremise de la victimisation. Alors seulement il obtiendra une sorte de réparation morale, financière ou juridique. Et cette compétition victimaire se double d’une transmission héréditaire: les fils des victimes sont des victimes, les fils des bourreaux sont des bourreaux…

Quel rôle a joué la Collaboration dans l’émergence de ce mouvement de repentance perpétuelle?

La Seconde Guerre mondiale reste la référence à travers laquelle nous persistons à lire l’actualité contemporaine. Tous les combats, toutes les luttes son articulées autour de l’accusation de “collabo” ou de “fasciste”. C’est la reductio ad Hitlerum, facilité rhétorique dont très peu se privent. La Collaboration a ajouté, à des degrés divers, au discrédit moral des Français, alors même que l’on sait que 70% de la communauté juive française a été sauvée…

 Que penser d’un État qui s’excuse ainsi sans cesse? 

Autant le geste de Willy Brandt s’agenouillant devant le monument aux héros du ghetto de Varsovie relevait d’une symbolique extrêmement puissante, autant, aujourd’hui, nous faisons face à une mécanique vide. En France, l’État-repentance a été inauguré par Jacques Chirac; c’est lui qui l ‘a orchestré, qui l’a rendu public. Or le rôle de l’État n’est pas de s’excuser en permanence mais de régner. Dans certains pays, ces tâches symboliques sont dévolues au président, qui ne règne pas mais incarne la nation. Quand le président, comme c’est le cas en France, dirige aussi l’exécutif, il y a une confusion des tâches préjudiciable à l’intérêt du pays…

Et puis le risque est d’entretenir, du côté des persécutés, une mémoire de la revanche qui rend illusoire la fin d’un conflit. La chose est pourtant possible: les protestants et les catholiques se sont livré une guerre atroce dont il reste une histoire mais qui ne donne lieu à aucune polémique publique, à l’exception tragique de l’Irlande du Nord. Il faut laisser les morts enterrer les morts. On peut faire des films, des livres, on peut surtout laisser l’historien faire son métier. Il est toujours dangereux de faire la mémoire militante: on rouvre des plaies, on désigne des coupables…

Ce goût de la contrition va-t-il passer?

Au contraire, cela risque fort de ne pas passer du tout! La contrition est liée à la nature des régimes démocratiques, qui ont mis la capacité à l’autocritique permanente au cœur de leur système, ce qui les distingue radicalement des régimes autoritaires et dictatoriaux. Or, la distance est infime entre l’autocritique et l’autoflagellation. La repentance est un dommage collatéral de cette grande conquête démocratique qu’est notre capacité à regarder nos crimes en face et à s’en corriger. Elle va donc continuer à s’étendre comme un feu de prairie…

Quelles sont les conséquences d’un tel état d’esprit sur la jeunesse d’un pays?

S’il fallait qu’on se souvienne de tout, sans fin, la mémoire de nos enfant serait saturée, et elle serait effrayante. Ce serait une caverne remplie d’horreurs. On ne peut pas faire des jeunes générations les contemporaines de tous les siècles passés, aucun d’entre nous ne pourrait absorber ça sans mourir de désespoir…Il faudrait plutôt réhabiliter un devoir d’oubli! Comme le disait justement Renan, “pour faire de l’histoire, il faut oublier l’Histoire”. Il faudrait aussi en finir avec cette pensée hypercritique qui démolit tout et veut nous faire croire que nous ne sommes rien d’autre que des barbares depuis l’aube des temps. De ce point de vue là, l’Amérique se distingue la France. Les jeunes générations américaines connaissent leur passé mais ne le remâchent pas. Elles se situent davantage dans le renouvellement. L’Amérique est un projet, la France, un chagrin.

Au lieu de battre sa coulpe, la France ne devrait-elle pas exiger de certains de ses interlocuteurs qu’ils regardent eux aussi leur propre passé?

Vis-à-vis de certains dictatures, c’es le problème du dialogue entre une démocratie et un régime autoritaire. Demander à ses dirigeants de regarder leur propre passé nous fera tout de suite accuser d’impérialisme. Il faut bien voir que l’Europe et les États-Unis ont accepté de porter les péchés du monde. Nous sommes la première civilisation qui a décidé de regarder sa propre ignominie en face et de voir quand et où nous avions failli à nos propres valeurs, pour éviter autant que possible de recommencer.

Ce remords pour les crimes commis est-il spécifiquement chrétien?

Le sens de la contrition ou l’examen de conscience existe dans l’Ancien Testament, il constitue aussi la base de la sagesse stoïcienne, mais le christianisme lui a donné une inflexion particulière. De là découle cette habitude occidentale de creuser ses plaies, de scruter son propre coeur: “le coeur de l’homme est creux et plein d’ordure” comme dit Pascal…Que l’on songe à Vatican II! Je ne connais pas d’autre religion ayant exercé une telle critique vis-à-vis de ses propres actes.

Propos recueillis par Mickaël Fonton

 

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Verbatim:  Sartre, les mots de la haine

«Trésor de nullité théorique, de contresens historiquede démagogie haineuse.» Ainsi Pascal Bruckner qualifie-t-il, dans le Sanglot de lhommblanc, la préface que Jean-Paul Sartre écrivit, en 1961, pour l’ouvrage les Damnéde la terre, du psychiatre et théoricien de la décolonisation Frantz Fanon. L’ensemble du texte, qui allait fonder l’idéologie tiers-mondiste, vaut le détour. Aux métropolitains :« Vous n’êtes pas des colons, mais vous ne valez pas mieux. Ce sont vos pionniers,vous les avez envoyés outre-mer, ils vous ont enrichis; vous les aviez prévenus : s’ils faisaient couler trop de sang, vous les désavoueriez du bout des lèvres […]Pauvre colon :faute de pousser le massacre jusqu’au génocide, et la servitude jusqu’à l’abêtissement, il perd les pédales […] Le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes […]En un premier temps de la révolte, il faut tuer: abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé: restent un homme mort et un homme Libre […] Avec le dernier colon tué, rembarqué ou assimilé, l’espèce minoritaire disparait, cédant la place à la fraternité socialiste.» M.F.

 

 

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2 Responses to “Pascal Bruckner: “Le devoir de mémoire, une soupe morale servie à tous””

  1. ML dit :

    Quand les accents seront à leur place ?

  2. moreau dit :

    Les propos de Bruckner sont roboratifs… Toutefois, gare à ne pas verser dans l’excès inverse; la démocratie, c’est l’éternel balancement entre un point de vue et son contraire, çà balance d’un extrème à l’autre du pendule. C’est vrai que d’un coté, c’est la pleurnicherie perpétuelle et l’acte d’accusation corrélatif; de l’autre, cependant, cela a été longtemps, et cela est encore, le déni. Voltaire, apr exemple, et son fameux discours sur la tolérance, l’affaire Calas. Mais qui rapelle que cette glore nationale fut trafiquant d’esclaves, exploiteur éhonté de ses paysans, lêcheurs de bottes de tous les “despotes” baptisés “éclairés” de son temps et d’un anti-judaïsme digne d’inspirer l’idéologie des nazis ? A quand tenir l’équilibre (equi-libre) entre ces deux réalités contradictoires ?