Auteur: Hélène Keller-Lind

Hélène Keller-Lind est journaliste indépendante. Elle collabore actuellement à www.resiliencetv.fr et Actualité Juive. Elle participe également à la traduction des Bulletins de Palestinian Media Watch. Portraits, interviews, analyses, compte-rendus d'événements, faits de société, ouvrages, films, etc.

La philosophie cannibale

 

Ou comment la philosophie peut être utilisée pour détruire, ce que démontre Lucien Oulahbib qui démonte, point par point, les écrits et pensées de Derrida, Deleuze, Foucault, Lyotard, ces philosophes qui, écrit-il, « ont été encensés comme vecteurs principaux de cette époque charnière » qu’ont été les années 60. Avec qui, dit-il, « ils n’ont rien à voir, » alors qu’ils ont contribué à répandre des idées nihilistes qui surpassent tout ce qu’a pu véhiculer Nietzsche. Et le danger vient du fait qu’ils seraient « les plus grands penseurs français du XXe siècle, » comme le « clament en boucle certains médias maillant le moyen et le grand public. »

Ouvrage philosophique, historique et politique aussi, « La Philosophie Cannibale » démarre très fort avec l’extrait d’un texte de Michel Foucault qui est proprement scandaleux car il minimise la portée d’attouchements sexuels d’un adulte sur une enfant. Et, irruption du présent, l’auteur dénonce, à ce propos, la réalité d’une « tradition » liée aux dernières épousailles de Mahomet avec Aïcha, « qui avait entre neuf et treize ans, » tradition qui « perdure, tout à fait légalement, par exemple en Iran. »

Dans un premier chapitre, « Légitimité du désensorcellement, » Lucien Oulahbib montre comment ces quatre philosophes, si révérés pourtant, « préfèrent poser, d’emblée, la suprématie de la règle sur l’universel et sa loi morale. » Avec, en toile de fond, « l’ascension d’un pouvoir, celui de Mahomet, dont la règle est devenue la nouvelle vérité. »

Choc encore de lire, dans le chapitre « Saillies, » que pour Lyotard, Saddam Hussein n’était que « le produit des chancelleries occidentales » et que « Muhammad fut l’imam du socialisme. » Quant à la modernité elle est, pour lui, une maladie, puisqu’il faut « tenter de s’en guérir. »

Quant à la manière dont ces quatre auteurs appréhendent la psychanalyse, Lucien Oulahbib démontre qu’il leur importe, non pas de renforcer le moi, mais de « le démanteler, le disperser. » Et il y voit « une diabolisation de tout ordre, pouvoir, sens… » « une loi morale détruite » ce qui aboutit à, nouveau choc, ce que « les Brigades Rouges ou la Fraction armée rouge, » soient « soutenues par Deleuze et Guattari.. » participant donc même « d’un combat anti-occidental. »

Avec, en corollaire, une « liquidation de l’art, » et une « production nihiliste, » qui, nourrit, « de fait, l’islamisme. » Le tout sous des dehors de « Visages d’Anges, » titre du chapitre. Puis, dans son « Décodage, mode d’emploi,» l’auteur met à mal, entre autres, toute tentative de défense de ces nihilistes lorsqu’il est affirmé, par exemple, que Blanchot, maître à penser de Foucault, avait été « l’ami intime de Lévinas. » « Lévinas a été l’ami d beaucoup de monde… » rétorque Lucien Oulahbib. Qui souligne aussi qu’il « s’agit d’empêcher que l’existence passe à l’être, » comme dans l’exemple de ce qu’a écrit Michel Foucault sur les prisons, livre fait pour « brouiller les pistes. »

Dans « Généalogie du Meurtre » Lucien Oulahbib examine ce qui fait que pour Blanchot, ce précurseur des quatre philosophes, « le but est d’agir comme Brutus, » et qu’il faut « rompre… avec ‘la barbarie polie et camouflée qui nous sert de civilisation’. » D’où une apologie du communisme. Même si le mot est mis entre guillemets.

« Derrida, Deleuze, Foucault, Lyotard ou la pensée anti 68, » démontre Lucien Oulahbib pour qui les quatre philosophes permettent de « nourrir les illusions communistes et tiers-mondistes » alors que 68, « effervescence complexe, » découle d’années 60 « mouvement qualitatif » dont il retrace les péripéties qui passent par Technique, Ville, école, université, groupes léninistes ou trotskistes, gauche socialiste, et les variantes américaines ou françaises. Sur fond de « guerre d’Algérie, guerre du Vietnam, conflit judéo-arabe. » Avec le sens de l’art, de la science ou de la fiction.

D’où la colère de l’auteur qui reproche à ces « néo-bigots aux frugales désespérances » leur « pensée mutilante… » qui « tend précisément à faire échouer ce qu’il y avait de mieux dans 68… » alors que lui se fait le chantre du « vivre sa vie »… avec « une pensée appuyée sur la loi morale »… ce qui « implique, en effet, plus de critique, d’ordre…Au sens d’organisation, d’innovation, etc. » Rejet donc, de ces « mutilateurs » qui « veulent continuer à faire mal, » grâce à leurs « Suivantes, » qui « persistent. Avec hargne. » Car, selon eux, « il faut vous saigner, enseigner, à blanc. Résultat ? Page blanche. Pour votre bien. Seuls, eux, ont le droit de survivre (d’apprendre, de vivre) » accuse l’auteur. Et l’on a ici un aperçu de la très belle langue plastique du livre, avec ses jeux de mots, son rythme ciselé, qui collent à l’idée.

Lorsqu’il lui faut « Tourner la Page, » Lucien Oulahbib évoque à nouveau le 11 septembre et pourfends le « dar(al-Islam), celui du sans » et un emblématique « film franco-libanais, Terra Incognita » qui exprime « l’émergence lancinante d’un désarroi. » Loin de toute quête essentielle de « sens » alors que « la destruction du sens se transforme en marchepied de l’antimodernité. » Avec les dangers d’un gouffre nihiliste où les « Suivantes » de ces quatre auteurs risquent de nous précipiter.

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