Auteur: Lucien-Samir Oulahbib

Docteur en sociologie, Lucien-Samir Oulahbib est chargé de cours à Lyon 3 et Paris X, et habilité à diriger des recherches en sciences politiques.

Egypte: les analyses à courte vue

          Il est incroyable d’observer que certains dirigeants comme Benyamin Netanyahou (qui, faute de mieux, aurait dû continuer à rester silencieux) ou encore comme Daniel Pipes, que l’on a connu plus clairvoyant, confondent L’Egypte et l’Iran, et pourquoi pas le Pakistan, même si, pour ce dernier pays, ce n’est pas officiellement énoncé. Or, ce n’est pas parce que l’Iran khomeinyste se réjouit de ce qui se passe que nous assistons sinon au même processus qu’en 1979 du moins à quelque chose de similaire : où est d’ailleurs le Khomeiny égyptien ? Il est plutôt question d’une jeunesse à l’avant garde incarnée par le Mouvement du 6 Avril.

     On peut certes gloser sur sa supposée naïveté en montrant plutôt du doigt les Frères Musulmans, (on verra bien qui sera aussi montré du doigt en islamisme lorsque ce sera le tour de l’Algérie…) et ce comme si l’on (marchés financiers, politiciens machiaveliens) espérait presque que les FM soient une réelle alternative afin de mieux légitimer l’idée de la dictature militaire alors que les FM sont divisés, minoritaires, et, surtout, je persiste et signe, ils ne sont pas à la hauteur des foules urbanisées égyptiennes que j’ai vu en 2002, (et ce sont elles qui donnent le là pas les campagnes, surtout en pays dominés par l’arabo-islamisme) ; les foules urbaines (et aujourd’hui de plus en plus techno-urbaines) forment la classe moyenne que d’aucuns d’ailleurs ne voyaient qu’en Tunisie (ou la sociologie spontanée des commentateurs); elles savent bien que l’islam fondamental proposé n’est pas la solution, mais le problème ; alors qu’elles aspirent plutôt à concourir dans le monde néomoderne d’aujourd’hui aux côtés des peuples du monde, aux côtés des Brésiliens, des Indiens, des Africains, à nouveau en marche plutôt que de perdre leur temps dans les utopies d’autrefois maintenus sous poumon idéologique artificiel par la gauche relativiste métamorphosée alter/écolo, elle qui professait autrefois le marxisme léninisme qui a amené l’Afrique et l’Asie à la faillite.

     En effet, l’épopée de la Troisième Voie, système auto-centré professé par l’égyptien marxiste Samir Amin (le terme Voie étant repris aujourd’hui par Edgar Morin) a été une complète erreur car elle a étatisé l’économie incapable d’innover, tout en créant une bureaucratie prédatrice corrompue. Le peuple égyptien, et sûrement également le palestinien (mais les voix dissidentes sont écrasées dans un silence général) en ont assez des fausses solutions, ils veulent une paix réelle qui sera bien plus défendue par un système démocratique qu’un régime dictatorial. Que veulent tous ceux qui défendent la dictature ? L’aventure vers la guerre pour la sauver à terme ? Il est décevant de penser que l’on ne se souvienne pas des méfaits d’un Saddam ; il ne semble pas que l’Irak actuel soit une menace pour Israël avec des Kurdes en expansion, et des shiites dans le Sud qui servent plus en fait de tampon contre l’Iran. La démocratie est préférable à la dictature, et si certains s’offusquent de voir des gens prier dans les manifestations alors qu’ils défendent mordicus ce droit dans les rues parisiennes, c’est qu’ils n’ont rien compris à la démocratie, et qu’ils confondent les époques : l’Egypte de 2011 n’est ni l’Iran de 1979 ni l’Allemagne des années 30. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas des tensions voire des affrontements. Et l’armée égyptienne ne semble pas faire ce calcul aventuriste contrairement à ce qu’il semblait, sans doute parce que le processus démocratique n’est pas nécessairement incompatible avec ses intérêts comme il a été vu dans les pays africains et sud américains. Et que l’aventure que lui proposent la Syrie et le Liban sous la férule de l’Iran ne l’emballe pas plus que cela tant elle peut plus perdre que gagner, donnant alors là oui pour le coup une opportunité au nationalisme islamisé.

     Il est donc dommage que d’aucuns semblent regretter la férule d’un Mobarak alors que ce n’est que reculer pour mieux sauter. Une Egypte démocratique n’aidera pas nécessairement plus, comme actuellement, les deux tendances palestiniennes à refuser de discuter des solutions politiques sérieuses, elle pourrait même les y inciter au contraire. En tout cas, il est très présomptueux d’expliquer que l’actuel soutien au processus démocratique équivaut à la cécité qui existait lors la révolution iranienne alors qu’à l’époque un Foucault par exemple soutenait Khomeiny lui-même, pas du tout les forces démocratiques. Ce fut d’ailleurs le déclencheur pour la pensée postmoderne relativiste démonisant l’idée démocratique, l’universalisme, on voit sur quoi cela a abouti : la diabolisation croissante d’Israël, l’alliance généralisée entre l’islam radical et l’ultra gauche qui aujourd’hui a réussi à influencer nombre de cercles politico-médiatiques en France et en Occident en racialisant la critique contre l’islam solution. L’irruption d’un réel processus démocratique en Egypte (et aussi en Algérie) pourrait enrayer cette spirale, pourquoi faire la fine bouche ? Mais la notion d’audace a disparu du vocabulaire depuis longtemps. Et pas seulement en France.

http://www.lucien-sa-oulahbib.info/article-egypte-les-analyses-a-courte-vue-66271480.html

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