“Combattre le déni de l’Histoire” : Entretien avec Jacques Henric

Paru dans « Le Monde des Livres » le 4 mai 2007.

 

 

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Sous le titre “Politique”, l’ancien militant communiste et proche du groupe Tel Quel livre ses mémoires où se mêlent les figures politiques et intellectuelles qui ont accompagné son parcours et ses engagements.

 

 

 

 

 

Né en décembre 1938, Jacques Henric a vécu sa petite enfance dans la guerre. A 20 ans l’attendait une autre guerre, qui ne disait pas son nom, celle d’Algérie. Il a été enseignant, et communiste jusqu’au début des années 1970. Il a été proche du groupe littéraire Tel Quel, et, depuis maintenant trente-cinq ans, participe à l’aventure d‘Art Press, au côté de Catherine Millet, qui partage sa vie. Il a publié pour la première fois en 1969 (Archées, Seuil, “Tel Quel”). Vingt-deux livres ont suivi, romans et essais.

Celui qui paraît aujourd’hui, Politique, n’est ni un roman ni un essai. C’est un livre de mémoire éclatée – “je ne raconte pas toute ma vie”, dit-il -, mais pas infidèle. C’est un récit alerte, à la fois grave et drôle, un texte de combat aussi, ne dédaignant pas la veine pamphlétaire, marqué par un grand souci d’honnêteté, “un désir d’être le plus juste et le plus vrai possible”.

“Je me suis aperçu que mes amis les plus jeunes ne savaient rien de notre histoire, explique Jacques Henric. J’ai voulu leur raconter comment un certain nombre de gens, dont j’étais, avaient vécu la seconde moitié du XXe siècle. Comment, pour nous, littérature et politique ont entretenu des liens constants. Comment on pouvait être à la fois communiste et antistalinien. Comment nous avons été affrontés à une amnésie et à une falsification à propos de l’écroulement de la France en 1940 et de Vichy. Comment nous avons subi le traumatisme de la guerre d’Algérie. Pourquoi nous avons admiré le maoïsme. Quelle littérature nous avons aimée, défendue. Et pourquoi nous avons écrit. J’ai voulu dire nos passions et nos erreurs. Ce n’est pas une autocritique, je déteste ce mot soviétique, c’est simplement regarder et comprendre ce que nous avons fait, dans telle ou telle circonstance historique.”

En quatre temps, “Comment on est ce qu’on devient”, “Les mémoires qui flanchent”, “Comme le temps va”, “Adieu aux hippopotames”, Jacques Henric se raconte et remet quelques pendules à l’heure. Avec vivacité parfois, avec verve, mais sans aigreur et sans ressentiment. “J’ai eu envie d’en finir avec ce refus de faire l’Histoire qui a cours, de combattre le déni de l’Histoire. Et aussi de m’opposer à ce “A bas les modernes” qui devient à la mode chez certains intellectuels. Quand je vois qu’on essaie d’annexer Barthes pour grossir les rangs de ces anti-modernes ! On assiste, partout, à une tentative de restauration, que je pense sans lendemain, mais que je trouve détestable.”

Si, comme Jacques Henric, on pense que, nécessairement, l’Histoire doit être faite, que Marguerite Duras, Maurice Blanchot et bien d’autres, devenus intellectuels de gauche après-guerre, n’ont rien gagné à cacher leurs compromissions ou leurs anciens penchants pour la droite extrême, on lira avec passion Politique.

TALENT POUR LES CROQUIS

On y croise de grandes et de petites figures politiques et littéraires, d’Aragon – avec ce qu’il faut d’admiration comme de recul devant “cet homme complexe et immense” – à Eugène Ionesco, d’André Stil à Jacques Laurent, de Jacques Duclos à Jean Kanapa, de Louis Althusser à Roger Garaudy, de Pierre Klossowski à Jean Genet, de Jean-Edern Hallier à Bernard-Henri Lévy, ou encore à l’étrange Alain Ravennes, écrivain mort jeune, du sida, mais lié un temps à Art Press, dont Henric dévoile la personnalité double et trouble.

Non seulement Jacques Henric a une bonne mémoire, mais il a un grand talent pour les croquis, comme pour la description de scènes du quotidien ou de moments d’histoire. Ainsi d’Aragon, revenant avec Henric, dans une DS noire conduite par un chauffeur du Parti communiste, sur les lieux où il avait failli mourir pendant la Grande Guerre, citant Joyce : “L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller” et ajoutant : “Tu comprends, p’tit, pourquoi mes amis et moi (…) on a fichu un beau désordre dans la littérature ?” Ou le même Aragon, croisé à Toulon en 1970, “vieux dandy jouant les éphèbes”, “dépouillé de sa vieille peau d’hétéro, entamant une nouvelle vie, rêvée sans doute par lui depuis longtemps. Lui, sans complexe, libre, émouvant d’une certaine façon”.

Henric prend plaisir à faire des portraits vifs et précis de ses amis. Denis Roche, poète météore, magnifique traducteur d’Ezra Pound. “J’aime son côté dandy (ses fameux noeuds papillons…), son indépendance, sa désinvolture, son anticonformisme, son humour.” Pierre Guyotat. “Je garde aujourd’hui la nostalgie de ces nuits au cours desquelles, dans un long soliloque, Pierre évoquait son enfance, sa famille, la Résistance et la déportation de certains membres de celle-ci, son séjour dans l’armée en Algérie.” Philippe Sollers. “Les apparences sont trompeuses : le “mondain”, le “médiatique” Sollers est de tous les écrivains que j’ai connus un de ceux qui protège le plus sa vie privée et son travail d’écrivain. Il est, paradoxalement, un des plus solitaires.”

On n’en a jamais fini non plus avec ses anciens amis, dont on comprend mal ce qu’ils sont devenus. D’où l’évocation attristée et émue de l’amitié qui a lié Henric à Philippe Muray. “Quand on arrivait chez lui pour dîner, on le trouvait sur le pas de la porte pour nous accueillir, clope au bec, bouquin à la main, et charentaises aux pieds. Comment voulez vous qu’un adepte du chausson typiquement français (…) ait pu vivre sereinement l’envahissement de notre civilisation occidentale par des gadgets produits de toute évidence par la “post-Histoire”.” Mais Muray a échoué, comme romancier, à faire sienne l’exigence d’un de ses grands hommes, Céline, que l’écrivain mette “sa peau sur la table”. Il en a conçu une aigreur extrême et “a eu beau jeu, alors, de se faire l’inquisiteur et le procureur de petits “monstres” pas faits sur son modèle d’homme aux charentaises : pédés, gays and lesbians, pacsés, raveurs (…) tous ces dangereux contestataires de l’ordre patriarcal (…). Oublions tout cela, et retrouvons le Philippe Muray que Catherine et moi avons connu, avons aimé”.

On le voit, Jacques Henric ne biaise avec rien. Il ne se ménage pas et ne ménage personne. “Il ne s’agit ne de condamner ni de battre sa coulpe, mais de dire, précise-t-il. De dire enfin, par exemple, que cette avant-garde que nous étions n’a jamais été soutenue par la gauche. On a même vu ce paradoxe : tandis que je critiquais de manière positive les écrivains de Tel Quel dans la presse communiste – avant 68, après je ne pouvais plus y écrire -, Le Monde les combattait. Nous n’avons pas appartenu à la gauche bien-pensante. Elle nous détestait. Nous ne l’aimions guère non plus. Aujourd’hui, je n’aime pas plus son penchant pour le centrisme. Et je suis assez sidéré de voir se propager l’idée que la politique devrait être un lieu de consensus. Moi, je continue à penser que la politique est un lieu d’affrontement. Il faut de la place pour le négatif.”

Il est parfois dur, mais jamais bassement injurieux. Toujours lucide. En décrivant comment peut se développer une psychose de groupe, comment Tel Quel a pu peser sur certaines personnalités fragiles, voire les “broyer”. En combattant frontalement la droite littéraire, les “grognards” et les “hussards”, sauvant tout juste Morand, “mais qui n’est tout de même ni Céline, ni Genet, ni Aragon”. En dénonçant énergiquement “le rôle néfaste” joué selon lui par la revue L’Atelier du roman. En pointant certaines incohérences. “Il a fallu une bonne dose de mauvaise foi aux critiques de l’époque, hostiles à Tel Quel, écrit-il, pour nous reprocher notre formalisme, notre abstraction, notre hermétisme, l’absence de contenu de nos livres, en un mot notre refus du réel !… Les mêmes, soit dit en passant, qui, quelques années plus tard, étrangement nostalgiques d’un avant-gardisme littéraire pur et dur qu’ils n’avaient eu de cesse de conchier, nous accuseront (notamment Sollers, quand il écrira Femmes, moi quand je publierai chez Grasset), d’avoir retourné nos vestes, bradé nos théories, trahi notre passé.”

“Comme l’a souligné Debord, commente aujourd’hui Henric, les avant-gardes doivent se dissoudre quand elles ont fait leur temps, à tous les sens du terme : avoir modelé son époque et avoir terminé son parcours.”

Le Parti communiste, l’amnésie vichyste, la guerre d’Algérie, l’avant-garde littéraire et artistique. C’est autour de tout cela qu’Henric déploie le film de sa vie. S’il lui fallait un titre, ce serait “On a raison d’être moderne, de se passionner pour son temps, la politique, les livres.” Et, à la fin, s’inscrirait sur l’écran une dernière phrase : “Il faut résolument aimer la littérature.”

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One Response to ““Combattre le déni de l’Histoire” : Entretien avec Jacques Henric”

  1. […] où étaient exposés avec pudeur et détachement les affres du crabe. Jacques Henric, (voir aussi ici) connu aussi comme conjoint de la sulfureuse Catherine Millet dont le livre exposant sa vie […]