Auteur: Lucien-Samir Oulahbib

Docteur en sociologie, Lucien-Samir Oulahbib est chargé de cours à Lyon 3 et Paris X, et habilité à diriger des recherches en sciences politiques.

Ce que révèle l’affaire DSK : un 11 septembre moral

Le masque tombe : lorsque l’on lit, dans Le Monde, que les détectives lancés sur le passé de la supposée victime (pas DSK, non, la femme de chambre) vont traquer creuser dénicher si elle a menti, fait par exemple un ” faux” à 18 ans, en gros si elle a trafiqué ses papiers pour venir aux USA, et aussi si elle a des moeurs légères, pourquoi elle vit seule, etc, etc, etc, croyant ainsi pouvoir faire un lien avec son mensonge supposé contre DSK, preuves ADN ou pas qui peuvent être fragilisées si DSK plaide non coupable d’un rapport non consenti mais par contre partie prenante d’un rapport consenti ; là est aussi semble-t-il le second volet de sa future défense qui laisse dire par certains spécialistes que dans ce genre d’affaires le parole contre parole va vers l’acquittement. Nous n’en savons rien pour l’instant en ce sens qu’il n’est pas dit que toutes les preuves détenues par le procureur et qui lui ont permis d’avoir l’accord du Grand Jury (ce qui n’est pas toujours le cas quand les preuves semblent fragiles) soient, toutes, des preuves aisément réfutables.

En tout cas, deux réflexions peuvent être tirées :

1°/ il n’est pas possible de ne pas remarquer que cette façon d’enquêter visant à discréditer la victime supposée en vue de faire des corrélations statistiques est bien fragile car en quoi avoir fait un faux papier à 18 ans permet de dire que l’on a menti à 32 ans sur une accusation de viol ? De plus cette façon d’opérer a toujours été dénoncé par la gauche y compris morale : en quoi le fait d’être immigrée avec de faux papiers fait de vous un délinquant en puissance? C’est exactement l’argument qu’utilise encore la gauche lorsqu’elle dénonce les corrélations entre immigration et délinquance, or, là, les avocats de DSK vont tenter d’établir cette corrélation, et ce, avec le soutien haletant de toute cette génération pendante qui n’avait de cesser de traîner Besson dans le caniveau. Quelle retournement de situation ! Car quand bien même DSK serait blanchi, cette façon de procéder, elle, ne sera pas acquittée.

2°/ Cet acquittement serait rendu possible parce que aujourd’hui dans l’univers de l’imaginaire sexuel ce qui était autrefois considéré comme des perversions ou des pathologies a basculé comme genre sexuel dont on ne se permet pas de dire quelque chose, même au Canard Enchaîné. Toute une littérature, aux USA y compris, en Europe, a par exemple considéré que le viol pouvait ne pas être un crime, surtout s’il s’effectue entre des personnes qui se connaissent, c’est d’ailleurs ce que le ministre anglais de la Justice, Mr Clarke, vient de dire. Ne parlons pas des “basic instinct”, “Hannibal”, “Drakula”,  de toute cette littérature fascinée par le mal, dans laquelle Juliette ne peut que mourir, Orphée ne peut que se retourner, littérature réhabilitée par Bataille et Blanchot parce qu’il faut traquer la certitude d’être plutôt que rien jusque dans l’intimité, le tout amplifié par les petites mains (dont Foucault), où il est de bon ton d’associer violence et sexe (au fur et à mesure que l’on pose toute institution comme violence, enfermement), toute cette philosophie issue de certains aphorismes de Nietzsche en appelant à libérer la bête qui est en nous asservie par la civilisation judéochrétienne et le rationalisme, pour faire place à la libération de tous les instincts, jusqu’à la mise à mort (excitation ultime pour Foucault), où un individu peut se transformer en satyre, loup garou, vampire (façon de faire très prisée dans les contrats sado-maso), et aller aux vêpres la seconde suivante, à une manif “alter” (défendre les sans papiers par exemple) tout en préparant une bonne soupe aux choux comme le faisait ce bon docteur Petiot.

Dans ce contexte, des bleus, des griffures, relevés sur l’un et l’autre des protagonistes de la suite 2806, apparaissent comme des marques normales du rapport amoureux made in 2011 à un moment historique où ce genre de comportement est considéré comme un exemple à suivre si l’on ne veut pas paraître coincé, réactionnaire, c’est même recommandé si l’on veut monter dans la hiérarchie oligarchique de la gentry politico-médiatique dominante ; pas étonnant que devant cet état de décomposition avancé, les extrêmes se renforcent. Qu’un conseiller d’éducation monte une pièce de Bataille parlant d’urine et de fornication à des élèves de seconde comme j’ai pu en être le témoin lorsque j’étais pion dans les années 90 souligne bien en quoi la pratique du harcèlement, la transformation de certaines fêtes en parties fines où tout ce qui est interdit est permis (si Dieu est mort tout est permis) ne peut que déboucher sur une compréhension des comportements limites, et de telle sorte que l’association réussie entre immigrée faux papiers délinquance sera considérée comme une victoire si la dénonciatrice se transforme en accusée, blanchissant ainsi DSK. La pensée fasciste, l’esthétique nazie, après tout Galliano, Lars Von Trier, en savent quelque chose, mais eux ont eu la folie de le dire… Ce n’est pas le cas dans le drame bourgeois classique où la négation (et la négation de la négation en privé…) reste reine…

Toute cette affaire ne peut que susciter le plus profond dégoût, et il n’est guère étonnant que cela ronge au plus profond y compris au Café du Commerce paraît-il qui ne parle plus que de cela. Même le regard sur (toutes) les femmes changent lorsque les moeurs de la “haute” vous sautent ainsi à la gueule. C’est un 11 septembre moral.

http://www.lucien-sa-oulahbib.info/article-ce-que-revele-l-affaire-dsk-un-11-septembre-moral-74376210.html

 

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3 Responses to “Ce que révèle l’affaire DSK : un 11 septembre moral”

  1. Savoyard dit :

    Analyse interressante.Elle peut s’ appliquer à tous les êtres questionnés pour jauger leur morale.
    Dsk semble avoir gagner un match… Alors qu’ il commence son action par un mensonge ( vis à vis de Mlle Schwartz) et un manque de respect vis à vis d’ autrui. Il y a beaucoup de personnes qui le soutiennent, malheureusement sans pousser une analyse de faits enregistrés.

  2. Bravo pour votre analyse pertinente. Je l’ai reprise intégralement sur mon blog, avec vos liens.
    Selon la “haute” il y aurait donc des pulsions positives ou négatives, pour les mêmes faits, selon le grade du ou des individus sur l’échelle sociale. Et c’est ainsi, qu’apparaît un réseau constitué d’ “élites”, qui se servent, selon leurs besoins, dans le vivier de la populace : organes, jeunes enfants etc…..

  3. Jean-Claude Hubi dit :

    Le propre de la civilisation – un de ses axes essentiels, du moins – résidant dans l’effort de limiter la violence spontanée des rapports sociaux en y mettant de plus en plus de droit, c’est-à-dire d’interdiction, l’humanité a beaucoup de mal à réutiliser ses impulsions, quasi biologiques, ainsi comprimées. La culture nous y aide en sublimant les actes horribles, devenus objet de contemplation ; la religion nous obsède du corps souffrant du Christ. Nous avons connu les spectacles cathartiques du cirque, nous gardons l’abomination sanglante des courses de taureaux. De temps à autre un criminel extraordinaire devient grande cause nationale, silence des agneaux aidant, s’il consent à dévorer ses victimes ou à les dépecer bien savamment.
    Nous contemplons alors ces monstres avec dégoût et fascination : ils sont nous et pourtant nous ne sommes pas eux ; ils sont le côté obscur qui nous attire et auquel nous savons résister. lIs sont utiles pour nous montrer le chemin que nous avons parcouru.
    Mais nous sommes aujourd’hui devant un cas bien plus complexe, et ce que nous contemplons, ce n’est plus un spectacle horrible (cela a déjà été dit, je ne me mettrai pas les féministes à dos en minimisant le crime commis), c’est le vertige de la chute. Voilà un homme à qui tout souriait, avec familles et belle femme, une carrière d’enfer, des perspectives politiques inouïes, une fortune presque pesante, qui en une nuit perd tout et se retrouve plus bas que nous ! Roche Tarpéienne et Capitole, le cas n’est pas nouveau, mais il est moderne et exemplaire.
    Foudroyée, la classe politique reste immobile. Elle serait surprise si elle n’avait pas su, elle est sidérée parce qu’elle n’avait pas cru. Car à travers l’homme qui aujourd’hui souffre elle est tout entière visée : la loi est donc commune ? Nous faisons la loi, et la justice nous l’applique ? Cria cuervos, dit l’espagnol, y te sacaran los ojos.

    N’en doutons pas, l’homme qui souffre aujourd’hui sera un sujet de thèses, de livres, de films, s’il n’écrit pas lui-même, pénitence ultime, le récit de sa chute. C’est à ce prix qu’il s’en libèrera, puisqu’il sera redevenu utile. En attendant il nous venge des grands à qui tout réussit, il nous aide à nous estimer meilleurs que lui, il nous soulage des perversions que nous n’osons plus avoir.

    Osons, simplement, la compassion.