Auteur: Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est ancien journaliste à Libération (1980-1985) puis au « Monde » (1985-2001). Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale, et a notamment été correspondant du « Monde » en Allemagne au moment de la chute du mur de Berlin, et à l’OTAN pendant les guerres de Yougoslavie. Il est l'auteur d'une biographie d’Ariel Sharon, parue aux éditions Perrin à l’automne 2006, et de la "Lettre à mes amis propalestiniens", La Martinière, 2005.

Campagne présidentielle française 2007 : le lever du rideau

 

        Je me propose de traiter deux aspects de la situation actuelle en France : tout d'abord l'actualité politique et l'état des lieux avant la présidentielle française qui aura lieu au mois de mai 2007, et en deuxième partie, une évocation des thèmes qui risquent de se trouver au centre du débat national à l'occasion de ces échéances électorales.

        Il s'agit donc de réfléchir à "l'après Chirac". Je veux d'emblée balayer une hypothèse qui serait celle d'un Président de la République se présentant à sa propre succession : après Chirac ce serait donc encore Chirac. Il réitérerait alors l'exploit réalisé par François Mitterrand en 1988, qui a été de se représenter pour un mandat de 7 ans à l'âge de 72 ans. Chirac a 74 ans, la seule conjoncture qui, de mon point de vue, pourrait donner un semblant de crédibilité à cette hypothèse serait une brusque et dramatique dégradation de la situation internationale qui pousserait des électeurs et la société française à se regrouper derrière un dirigeant expérimenté. Encore faudra-t-il admettre, ce qui est loin d'être certain que cette hypothèse soit supposée rassurante pour le peuple. Vous conviendrez avec moi que cette hypothèse est sans doute la moins probable, et pour moi en tout cas la moins souhaitable. Sa prise en considération aurait de surcroît comme conséquence de mettre un terme prématuré à cet exposé parce que si après Chirac, c'est Chirac, il n'y a plus rien à dire.

        Évidemment à l'Élysée on laisse courir, on entretient même des bruits d'une possible candidature de Jacques Chirac. Mais c'est simplement un système bien connu pour maintenir le suspense pour que le président dans sa dernière année de mandature ne soit pas comme le disent les Américains un « lame duck », un « canard boiteux » et qu'il puisse continuer à agir avec une marge de manœuvre minimale pour le temps qu'il lui reste à passer à l'Élysée.

        Une fois cette hypothèse mise de côté, bien qu'on ne puisse pas totalement l'exclure, on se trouve dans la situation du spectateur avant le début d'une pièce de théâtre. On est entré dans la salle, le rideau n'est pas levé mais on a quand même quelques petites idées de ce qui risque de se passer sur la scène, on entend des musiciens accorder leurs instruments, quelques fois ça fait des « couacs ». Nous sommes actuellement au début du mois d'octobre 2006, c'est-à-dire un peu plus de 6 mois avant les élections, et les positions sont en train d'être occupées sur le terrain.

        Mais il faut d'abord évoquer ce qui est sûr, ce qui est d'ores et déjà certain.

        l y aura vraisemblablement un nombre de candidats qui sera sans doute inférieur à ce qu'il était lors de l'élection présidentielle de 2002 où ils étaient 14, mais qui devrait approcher la dizaine. Cela peut paraître un peu bizarre à ceux qui sont habitués à l'élection présidentielle américaine où hormis les candidats fantaisistes ou de témoignage, il n'y a que deux candidats sérieux qui entrent en ligne de compte, à la fois dans les sondages et dans le débat public. Nous aborderons ce point plus en détail dans la deuxième partie, quand nous présenterons les questions relatives aux crises des institutions françaises. Au fil des années, l'élection présidentielle au suffrage universel, depuis son instauration en 1965 s'est révélée comme l'élection clé de la vie politique française, celle qui détermine la position de chacune des formations politiques pour les 7 et maintenant 5 années à venir. Pour exister politiquement et pour avoir accès au financement public, il faut que les formations politiques obtiennent un certain nombre de voix dans les élections nationales et notamment à la présidentielle. Ainsi un parti qui ne présentait pas de candidats à la présidence de la république, serait à la fois financièrement, médiatiquement et politiquement en voie de marginalisation. C'est un vrai problème qui se reposera dans le cadre d'une réflexion institutionnelle, qui fait que des candidats se présentent de toute façon à la présidentielle tout en sachant qu'ils n'ont aucune chance de parvenir au second tour.

        Si l'on essaie de décrire ce que sera la scène en mai 2007 ; ce qui est sûr n'est pas toujours le plus réjouissant : il est certain que Jean-Marie Le Pen sera à nouveau le candidat populiste, le candidat du Front National, cette fois-ci à l'âge de 78 ans ; et si avez suivi les événements politiques français, et notamment l'élection présidentielle de 2002 vous savez là que ce n'est pas un candidat négligeable dans le paysage politique. Sa présence au second tour après l'élimination du candidat de la gauche, Lionel Jospin a constitué une surprise et un traumatisme. Il le sera encore une fois. Il y a quand même une petite incertitude concernant sa candidature mais très réduite. Pour pouvoir être candidat à l'élection présidentielle, il faut obtenir le parrainage et la signature de 500 élus répartis dans au moins 30 départements français. La surprise de l'élection de 2002, au cours de laquelle Jean-Marie Le Pen, incite nombre d'élus locaux à ne pas vouloir répéter cet accident. Il aura donc, sans doute, beaucoup plus de mal cette fois-ci à recueillir les 500 parrainages mais selon toute vraisemblance il les aura quand même, car son élimination avant l'élection provoquerait des turbulences politiques incontrôlables. L'exclusion de la compétition d'un homme et d'une formation qui recueillent depuis deux décennies plusieurs millions de suffrages serait un facteur de déstabilisation très grave. La droite classique l'a bien compris, et fera en sorte que Le Pen puisse se présenter. Il sera donc présent et il entend bien réitérer « l'exploit » d'arriver en seconde position qu'il avait réussi lors de l'élection présidentielle de 2002, ou son discours populiste et anti-immigrés lui a assuré les suffrages de tous ceux, notamment dans les classes populaires, qui se sentent abandonnés par "l'establishment" de droite comme de gauche.

        En revanche cette obligation d'obtenir 500 signatures d'élus locaux va sans doute éliminer l'un des deux candidats de l'extrême gauche française.

        Une des spécificités françaises, c'est que dans un pays économiquement développé, qui connu les événements mondiaux que nous avons tous connus, - l'effondrement du communisme soviétique, la révélation des horreurs du maoïsme finissant -, il existe encore des centaines de milliers de Français dont les voix se portent sur les candidats dont les théories politiques et économiques sont à peu de choses près celles développées par Léon Trotski, ou de Fidel Castro sur la révolution permanente, la haine du capitalisme et de l'économie de marché, l'exaltation d'un tiers-mondisme salvateur, etc. Mais ces candidats-là obtenaient souvent des signatures d'élus locaux, particulièrement de gauche, qui au nom de la liberté d'expression leur accordaient leur parrainage même sans être d'accord avec les idées qu'ils défendaient, pour signifier qu'il est de bonne démocratie que tout le monde puisse avoir le droit à la parole. Cette fois-ci, échaudés par l'expérience de 2002, les dirigeants socialistes et le premier secrétaire du parti socialiste François Hollande en particulier, ont donné comme consigne très stricte à leurs élus de ne pas accorder leur parrainage à ce type de candidat qui risque de mettre en difficulté le candidat du principal parti de gauche. Le candidat trotskiste sera soit Arlette Laguiller, du groupuscule sectaire Lutte Ouvrière, c'est-à-dire la doyenne des candidats - elle se présente depuis 1974 à la présidence française, c'est un monument qu'on ressort tous les 7 ans, et maintenant tous les 5 ans, soit le facteur Olivier Besancenot de la chapelle trotskiste rivale Ligue communiste révolutionnaire, dont la popularité, notamment chez les jeunes repose sur son aspect juvénile et avenant, alors que son discours reprend avec un vocabulaire "branché" les litanies traditionnelles de l'extrême gauche.

        Il y aura c'est également certain, un candidat du parti communiste français parce qu'eux, ils n'ont pas de problème pour avoir les signatures, comme ils ont encore un reste d'implantation électorale locale vestige d'une époque où ce parti stalinien recueillait le quart des suffrages populaires à l'échelle nationale était tout puissant dans les villes ouvrières. Ce sera donc Marie-George Buffet, la secrétaire nationale du parti communiste français, qui fait actuellement autour de 3 à 5 % des voix. Pour effacer la déroute électorale du 1er tour de 2002, (3,37% des voix) la candidate communiste essaie de rassembler autour d'elle l'ensemble de la "gauche antilibérale", mais les rivalités internes à ce courant, où le dirigeant paysan José Bové se pose aussi en rassembleur potentiel, ne devrait pas aboutir à une candidature d'union.

        Il y aura un candidat centriste, François Bayrou, qui représente une droite modérée issue de la tradition du catholicisme social français du MRP (Mouvement républicain populaire). Bayrou, essaie de moderniser le discours de ce courant politique, plus européen, moins centralisateur que la droite issue du gaullisme. Ce n'est pas quelqu'un d'inintelligent et il essaye de s'affirmer entre les deux grands blocs de la droite et de la gauche. Il a du courage de le faire ; ce n'est pas simple, parce qu'il subit de plein fouet tous les assauts, en particulier d'une partie de la droite. Son entreprise est néanmoins périlleuse, car une partie des députés et sénateurs de son parti ne peuvent être élus qu'avec une alliance avec les autres formations de droite. En 2002, François Bayrou avait obtenu 6,5 % des voix. Un score inférieur signerait la fin de son aventure politique.

        Il y a un candidat de la droite extrême, Philippe de Villiers, le président du conseil général de Vendée qui représente, la France rurale, anti-européenne, et traditionaliste.

        J'ajouterai qu'il y aura comme pour la dernière élection, une candidate écologiste. Cette fois-ci c'est Dominique Voynet, ancienne ministre de l'environnement de Lionel Jospin qui a été choisie par le parti Vert après moult péripéties internes à ce parti un peu chaotique. Dominique Voynet qui a été ministre dans le gouvernement de Jospin sera donc la candidate des écologistes français. Elle a actuellement beaucoup de mal à se faire entendre, car les thèmes écologiques sont maintenant repris par tous les autres partis, et des personnalités médiatiques, comme le producteur de télévision Nicolas Hulot lui volent la vedette sur un créneau où le parti Vert a été longtemps le seul à s'exprimer. Enfin, last but not least, nous devrions avoir un candidat du mouvement Pêche, Chasse, Nature et Tradition, une autre spécialité française qui se veut la voix de la France rurale, méfiante envers Paris et Bruxelles. Ce candidat aura vraisemblablement ses 500 signatures puisque beaucoup de maires ruraux sont sensibles aux pressions des chasseurs et pêcheurs qui constituent une partie importante de leurs électeurs. Leur thème central est « l'Union Européenne nous empêche de chasser les oiseaux comme nous le voulons, donc laissez-nous faire ! ». Je crois qu'un tel parti obtiendrait le vote de beaucoup de Louisianais, je sens qu'ils sont un peu dans cet état d'esprit. Voilà donc ce qu'on appelle les « supporting actors ».

        Maintenant passons à la situation des formations politiques dont les candidats ont des chances réalistes d'accéder à la présidentielle. Je commencerai par la droite, une droite qui est apparemment déjà en ordre de bataille, je dis « apparemment » car la réalité est plus problématique. Elle est apparemment en ordre de bataille pour l'élection présidentielle, ayant choisi de placer à la présidence du principal parti de la majorité l'Union pour un Mouvement Populaire (UMP), Nicolas Sarkozy, l'actuel ministre français de l'Intérieur, qui s'est déclaré candidat et qui a toutes les chances d'être investi à la fin de cette année par son parti, pour la bonne et simple raison qu'il en contrôle de tous les rouages du sommet jusqu'à la plus petite section. Donc Nicolas Sarkozy va être sûrement le candidat du plus grand parti de droite à la présidentielle. Sera-t-il le seul de sa mouvance à se présenter ?

        Pour comprendre une élection présidentielle à venir, il faut aussi regarder ce qui s'est passé lors des élections précédentes. On gomme celle de 2002 qui a été une élection un peu spéciale : il y avait un président sortant seul candidat de la droite classique, ce qui est une exception dans la Vème République depuis le départ de Charles de Gaulle en 1969. Si on prend l'élection de 1995, il y avait 2 candidats issus de ce même parti de droite, qui étaient Jacques Chirac et Édouard Balladur, à ce moment premier ministre. Il y a eu une compétition interne lors du premier tour dans cette élection. À quelques mois des élections, personne n'aurait misé un kopeck, ou une piastre comme on dit ici, sur Jacques Chirac qui apparaissait dépassé par Édouard Balladur. Jacques Chirac hait littéralement Nicolas Sarkozy et a essayé de faire tout ce qui était en son pouvoir pour éviter que ce soit lui qui soit désigné pour sa succession. Les raisons de cette détestation sont diverses : elles sont moins d'ordre idéologiques que personnelles. Jamais Nicolas Sarkozy n'a fait partie du "clan Chirac" et il a commis l'impardonnable : soutenir Édouard Balladur à la présidentielle de 1995. La dernière tentative de déstabilisation de Sarkozy par Chirac, qui a failli réussir, a été de nommer comme premier ministre son plus proche collaborateur, Dominique de Villepin, de telle façon à ce que ce dernier puisse prendre une stature qui soit de nature à le mettre en concurrence avec Sarkozy. Je signale que Villepin n'a jamais été élu nulle part dans aucune élection même si ne serait-ce que la plus modeste élection municipale en France. Malheureusement pour Chirac, ce candidat potentiel s'est fracassé au printemps 2006 lors de mouvements divers parmi la population qui se sont produits à l'occasion d'un projet de loi visant à modifier les contrats de travail pour les jeunes.

        Valery Giscard d'Estaing vient de publier le troisième tome de ses mémoires (Le pouvoir et la vie, éditions Compagnie des 12) qui raconte la dernière période de son septennat, et l'élection à laquelle il a été battu en 1981 par François Mitterrand. Il raconte l'anecdote suivante que j'ai trouvée savoureuse. À cette élection-là, Giscard d'Estaing et Jacques Chirac étaient également candidats mais Giscard D'Estaing devançait Jacques Chirac et était donc le seul candidat de la droite au second tour contre Mitterrand. Pour savoir ce qu'allaient faire ces militants chiraquiens, Giscard raconte qu'il prend son téléphone et met une chaussette ou un mouchoir devant le combiné pour déguiser sa voix et appelle la centrale du parti de Chirac en disant : « Je suis un électeur gaulliste, j'aimerais savoir ce qu'il faut faire dimanche prochain ». Il obtient en réponse qu'il ne faut surtout pas voter pour Giscard : « abstenez-vous ou votez Mitterrand ». Ce type de comportement à l'intérieur de la droite française démontre que les déchirures liées aux ambitions personnelles ont toujours eu plus de conséquences que celles qui se sont passées à l'intérieur de la gauche. Au vu de cette expérience, il n'est pas impossible qu'une partie des gaullistes joue l'échec de Sarkozy parce qu'ils savent très bien que si ce dernier gagne, leur clan à eux sera éliminé de la surface de la politique française alors qu'ils auraient quelques chances de revenir en succédant au candidat de gauche qui aura été élu. Tout cela, ce sont des comportements qui peuvent paraître immoraux, et aberrants, mais la politique française plonge ses racines dans les mœurs florentines de la Renaissance importées par les Médicis.... Revenons au 21e siècle pour constater, à la lumière de l'expérience passée, que la position de Nicolas Sarkozy n'est pas aussi facile qu'elle peut apparaître au premier abord.

        La situation au Parti socialiste présente en revanche un caractère de nouveauté indéniable. Ce n'est pas la compétition interne de plusieurs candidats, tranchée par un vote des militants qui en est la caractéristique : cela s'était déjà produit en 1995, où Lionel Jospin l'avait emporté sur Henri Emmanuelli. Ce qui fait la spécificité de la situation actuelle, où trois candidats, Ségolène Royal, Dominique Strauss Kahn et Laurent Fabius se disputent une investiture lors d'un vote qui aura lieu le 16 novembre 2006, avec un éventuel deuxième tour au cas où aucun des candidats n'ait obtenu la majorité absolue des suffrages des quelques 250 000 militants du PS. La situation s'est vite décantée, la tentative d'un retour de Lionel Jospin ayant piteusement avorté, et le retrait d'un Jack Lang dont la popularité dans les sondages ne se retrouve pas dans les rangs de son parti.

        Si cette compétition s'était limitée à l'affrontement de Fabius et de Strauss-Kahn, on se serait trouvé dans un schéma classique : Fabius se présente comme le champion de la "gauche" du parti, celle qui a voté non au référendum sur la Constitution européenne, et veut augmenter les salaires et prestations sociales, le second comme un "social-démocrate" réaliste, soucieux d'augmenter la taille du gâteau à partager avant d'en distribuer les parts.

        Mais il y a un phénomène nouveau, atypique dans l'histoire du parti, l'irruption comme favorite de Ségolène Royal, l'épouse du premier secrétaire du PS.

Un auditeur : Sa compagne !

Rosenzweig : Ils ont quand même fait 4 enfants ensemble... l'avenir de leur couple me semble intéressant à observer. À supposer que Ségolène Royal devienne Présidente de la République, l'avenir politique de François Hollande me semble difficile à prévoir...

        Ce qui est nouveau dans le phénomène de Ségolène Royal, c'est qu'elle a joué l'opinion, les sondages, l'image, la campagne de presse pour s'imposer dans un parti qui avait les traditions plutôt, je ne dirais pas bolcheviques, mais des traditions d'un parti à l'ancienne où il fallait faire son chemin à l'intérieur, devenir secrétaire de section, élu local, et ainsi de suite... tout un curriculum qui vous menait du militantisme de base jusqu'au sommet. Elle a surpris tout le monde en jouant sur l'image, sur le fait qu'elle représente un certain renouveau politique, un discours qui n'est pas un discours d'idéologie, si vous voulez, l'antithèse de Lionel Jospin qui était passé par l'école trotskiste avant de rejoindre le parti socialiste. Ségolène Royal n'a, à mon avis, des conceptions idéologiques repérables dans un schéma traditionnel. Issue d'une famille de militaires catholiques traditionalistes, elle est passée "à gauche" lors de ses études à l'ENA, cette pépinière de hauts fonctionnaires et d'hommes politiques. Ses détracteurs affirment que c'est par calcul carriériste, car toutes les places étaient occupées à droite, mais on doit lui faire crédit que sa fidélité, à François Mitterrand d'abord, dont elle fut la conseillère à l'Élysée, au PS ensuite. C'est une vraie politique, capable de s'investir sur le terrain dans son fief poitevin, mais ce n'est pas une idéologue. Jospin et Royal ce sont deux époques, deux manières de faire de la politique qui s'affrontent. J'ai déjà risqué, avant cet été, un pronostic dans mondesfrancophones.com. Il y a longtemps déjà que Ségolène Royal serait, à mon avis, la candidate du parti socialiste lors de la prochaine élection présidentielle, ce qui donnera à cette élection un caractère de nouveauté, d'imprévisibilité quant à son résultat final qui sera intéressant à suivre.

        Je terminerai cette présentation du petit théâtre à la française sur le fait que, à l'intérieur du parti socialiste, Lionel Jospin joue à l'égard de Ségolène Royal le même rôle de nuisance que Chirac joue à l'égard de Sarkozy à l'UMP. C'est une question de génération ancienne qui ne supporte pas ceux qui s'imposent dans la génération qui vient.

        Le mot qui va dominer cette campagne électorale ce sera le mot « crise », notamment non pas une crise en général mais une série de crises dont chacun constate qu'elles existent. Les principaux candidats sont d'accord. Je les énumère rapidement - j'ai amené quelques bouquins. Nicolas Baverez qui vient de sortir un livre qui s'appelle « Que faire ? », c'est une allusion à Lénine. En 2005, Baverez a écrit « La France qui tombe ». Il y a un autre livre de l'ancien rédacteur en chef de l'Express, Denis Jeambar qui s'appelle « Nos enfants nous haïront » (Seuil).

        C'est le succès d'un genre littéraire actuellement en France qu'on appelle le « déclinisme ». Vous savez, ceux qui ont endormi leurs enfants savent qu'il est beaucoup plus efficace de leur raconter des histoires qui font peur que des histoires de gens gentils. Ça ne les intéresse pas les gens gentils. Donc les français adorent se faire peur en lisant des déclinistes. Quand on écrit un livre, et qu'on dit tout va bien, on en vend 500 exemplaires. La mode parisienne fait aussi partie de ce spleen des élites de St Germain des Prés, elle est de dire que tout va mal, donc il faut relativiser. Lorsqu'un Allemand succombe à ce syndrome c'est encore pire. Il devient alors d'une tristesse insondable sur la vie et sur le monde. Kohl répondait au déclinisme germanique : « Die Lage ist Better als die Stimmung », « la situation est meilleure que le sentiment ». De la France, on pourrait aussi dire cela aujourd'hui.

 

        Comme même les paranoïaques ont des vrais ennemis, les pays mélancoliques ont cependant de vrais problèmes, je vais vous en citer quelques-uns.

        En France, il y a le problème des institutions, et ça c'est difficile à expliquer en Amérique, parce que vous avez la chance, vous les américains, d'avoir des institutions qui se sont révélées toujours plus fortes que les hommes qui les ont utilisées, et qui ne se sont pas laissées distordre. La France, en revanche, use ses Constitutions à un rythme régulier, et jamais en France une constitution ne peut être considérée comme définitive. Je ne rentrerai pas dans les détails, mais cela vient du fait qu'elles se sont toutes construites pour contrer l'ordre antérieur et non pas comme quelque chose de positif. On a fait la constitution de la troisième république pour contrer l'empire et les monarchistes. On a fait la constitution de la quatrième république en pensant à Vichy, on a fait la constitution de la cinquième république en pensant aux errements du régime des partis de la quatrième république.

        Actuellement je crois que même ceux qui ne le disent pas ouvertement sont plus ou moins conscients que la cinquième république, son système ni présidentiel ni parlementaire est arrivé au bout du rouleau, au bout du chemin pour la raison suivante : l'une des caractéristiques du rapport des pouvoirs en France c'est qu'il y a deux sources de légitimité populaire. Il y a le Président de la République, qui lui est élu au suffrage universel, et le parlement qui est élu également au suffrage universel. Mais le Président de la République n'est pas responsable devant le parlement, pour cela il a un premier ministre qu'il nomme. C'est quelque chose qui est un facteur de confusion, ce n'est ni un régime parlementaire, ni un régime présidentiel mais un régime mixte. Cette constitution qui était naturellement taillée aux mesures du Général de Gaulle. Mitterrand finalement ne s'y était pas mal adapté. Il en a néanmoins perverti l'esprit en acceptant de rester président après la cohabitation alors que les électeurs avaient élu une majorité qui lui était hostile en 1986. Jacques Chirac a porté à son sommet cette distorsion de l'esprit de la Constitution, en ne tenant aucun compte du suffrage populaire. À deux reprises, il a été battu non pas comme Mitterrand à l'occasion d'échéances électorales normales mais lors de scrutins qu'il avait lui-même provoqués : la dissolution de l'Assemblée nationale en 1997, et le référendum sur la Constitution européenne de mai 2005.

 

        En outre, avec le système électoral majoritaire, une grande partie des gens ne se sent pas représentée dans les assemblées c'est-à-dire que les candidats par circonscription c'est celui qui a le plus de voix qui est élu, ce qui fait que si on ne fait pas partie d'un grand parti, on a peu de chance d'être représenté au parlement. Si l'on est membre d'une pétition ne peut être élu que si on fait un accord avec un grand parti qui vous laisse des places. Une partie de l'opinion ne se sent pas représentée au parlement, donc cela ajoute à la crise institutionnelle. Sarkozy a déjà donné comme élément de réponse qu'il était favorable à un véritable régime présidentiel et à la suppression du poste de premier ministre Le président de la République serait alors responsable devant le Parlement, ce qui n'est pas le cas actuellement. Les gaullistes traditionnels, on s'en doute, ne sont absolument pas d'accord, quant à Ségolène Royal elle ne s'est pas encore prononcée sur cette affaire-là, mais on ne peut noter que, parmi ses porte-paroles est un jeune avocat, Arnaud Montebourg, qui milite pour le retour au régime parlementaire et la suppression de l'élection du président de la république au suffrage universel. En tout cas le débat est ouvert, je crois qu'on aboutira, je pense, pendant cette législature, à un remaniement constitutionnel qui s'avère absolument nécessaire.

        Deuxième élément au centre du débat : l'intégration, notamment des immigrés. La crise du modèle d'intégration républicain comporte la problématique de la ville, c'est-à-dire que la constitution de ghettos de gens défavorisés souvent issus d'une immigration récente : la politique de l'immigration va être au centre du débat. Les émeutes des banlieues de l'automne 2005 ont imposé ce thème, et les réponses apportées par les uns et les autres seront déterminantes pour l'issue du scrutin Celui de 2002 avait vu un Chirac surfant sur le thème de l'insécurité l'emporter sur un Jospin jugé trop conciliant avec les délinquants de banlieue. Le débat, en 2007 devrait tourner autour des conditions d'une remise en marche de l'ascenseur social (qui a été très mythifié sur l'école de la troisième république) mais qui fait que chacun peut espérer avoir une chance de monter d'un cran dans l'échelle sociale s'il en manifeste les mérites par son travail.

        Le troisième débat est celui de la place du travail dans la société. C'est un débat qui concerne surtout la gauche. Est-ce que le rôle d'un parti social démocrate, d'un parti de gauche, est d'aller toujours plus loin dans la voix de la réduction du temps de travail, ce qui a été la dernière grande réforme faite en France (qui était la réforme des 35 heures) ? Ou est-ce qu'on ne va pas remettre le travail au centre du dispositif social de la vie française, de ne pas penser en terme de réduction mais d'aménagement, de choix personnel (travailler plus pour gagner plus, etc. C'est une réflexion où je pense que Ségolène Royal a déjà lancé quelques pistes en critiquant la mise en place des 35 heures et en suggérant qu'il y a une révision des dogmes à effectuer à gauche. Ses concurrents se situent sur une ligne plus classique, néo-keynésienne pour Strauss Kahn, et "gauche dure" Fabius.

        À droite, on débat sur la part libéralisme il faut insuffler dans le fonctionnement économique français centraliste et jacobin. Longtemps, les patrons français se sont reposés sur un État interventionniste en matière économique, il n'y avait rien de moins libéral, jusqu'à ces dernières années qu'un patron français.. Il y a un signe quand même qui indique que dans ce secteur les choses sont en train de bouger ; c'est le fait que le MEDEF, la grande organisation patronale française, a une nouvelle présidente Laurence Parisot qui pour la première fois depuis l'existence de cette institution vient des services ; elle est présidente d'un institut de sondage ; alors que jusqu'à présent c'était des gens de la grande industrie dépendant de l'État qui étaient à la tête et qui étaient en connivence. Par exemple quand Jospin était premier ministre, le président du patronat français était Ernest-Antoine Sellière, qui faisait parti de la même promotion de l'école nationale d'administration que Lionel Jospin. Il y avait donc un concubinage de l'état et de l'économie qui a toujours été là. Ça c'est en train un peu d'évoluer.

        Et enfin le débat sur l'avenir de l'Europe parce que la France s'est signalée au mois de mai dernier par son refus d'une constitution que son ancien président de la république, Valery Giscard D'Estaing avait passé sa retraite à élaborer. La France politique doit faire son deuil de son rêve "d'Europe puissance" qui serait en quelque sorte une plus grande France capable de se poser en concurrente et rivale de la superpuissance américaine. L'élargissement de l'Union à l'Est et l'habileté stratégique et tactique de Tony Blair ont imposé la réalité d'une Europe espace de démocratie et de libre-échange, ou chacune des nations garderaient ses prérogatives essentielles en matière de diplomatie et de défense. Un bilan devra être également tiré des échecs répétés de Jacques Chirac en politique étrangère dont la réalité apparaîtra à mesure que se dissipera l'illusion de la validité de son opposition frontale aux États-Unis. Cette attitude ne date pas, comme on le pense en général, du déclenchement de la guerre d'Irak en 2003, mais s'est manifestée également lors de la présidence Clinton comme en témoignent les Mémoires récemment publiés, de l'ancienne secrétaire d'État Madeleine Albright.

 

        Je terminerai par un souhait. Je souhaiterais personnellement que ce que Chirac a détruit de la manière la plus maladroite possible, la relation franco-américaine, trouve un nouveau souffle, parce qu'il est inadmissible qu'entre des pays partageant en gros les mêmes valeurs, et en tout cas ayant ensemble des valeurs que ceux qui les contestent n'ont pas, se trouvent dans une situation d'antagonisme. Il ne s'agit pas d'un retour à une quelconque vassalité, il s'agit d'un retour à un dialogue détendu et serein ou chacun peut amener ses arguments sans provoquer en France des sentiments anti-américains, en Amérique des sentiments anti-français.

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