Auteur: Lucien-Samir Oulahbib

Docteur en sociologie, Lucien-Samir Oulahbib est chargé de cours à Lyon 3 et Paris X, et habilité à diriger des recherches en sciences politiques.

Bombay : le dessous des cartes

Massacrer, en particulier des civils, prendre en otage des juifs, cibler des hôtels de luxe, des cinémas et théâtres, restaurants, cafés, un hôpital pour femmes/enfants, et des centres financiers exprimant la modernité libérale, tout cela (très bien organisé, coordonné) n’a bien peu à voir avec des revendications locales, (autrement des institutions indiennes auraient été principalement visées et les assassins n’auraient pas demandé les passeports aux otages en visant britanniques et américains), mais émerge plutôt pour signifier que la reconquête de l’Inde est en marche, déjà dans l’imaginaire ; voilà le sens de ces attentats, et ce dans la droite ligne de ceux qui touchèrent l’Espagne, car la moindre parcelle de terre conquise appartient désormais et à jamais au sacré qu’il s’agit de retrouver, défendre, étendre, telle est la force de cet impérialisme qui sait si bien se masquer en religion. S’il ne s’agit évidemment pas de réduire l’islam au Djihad, ce dernier lui appartient, aussi, contrairement à ce que prétendent certains.

 

Il s’agit donc d’imiter les conquêtes du passé ; sauf que, ce faisant, ces massacres prouvent seulement que dans leur imitation si fidèle l’on est bien loin de la version pacifiste vendue aux occidentaux ou cultivée chez eux et par certains d’entre eux, montrant du doigt tous ceux qui disent le contraire. La version djihadiste de l’islam n’est pas cette résistance au dit néolibéralisme comme le cultivent certains black blocs faute de mieux, mais une vision ultra réactionnaire qui d’ailleurs trouve ses relais en Occident autant à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite parce qu’elle renoue avec la tradition nihiliste aspirant à la violence comme fin dernière. On est bien loin des analyses anthropocentriques voyant seulement en ces assassins, et ce parce qu’ils viennent d’un « Sud » magnifié (ou le discours du « bon sauvage » en réalité), de pauvres victimes de la globalisation, incapables, par essence, de faire le mal (on disait cela aussi des FARC avant la libération d’Ingrid Betancourt) ; on leur enlève ce faisant, parce que cela ne se peut, la capacité préméditée de nuisance propre à tout être humain lorsqu’il refuse de limiter son droit de nature. Mais pour l’analyse aseptisée qui tient lieu désormais de canon géopolitique, il n’y a que des gentilles natures et des gentilles cultures, et si certains (s)ont la mort comme idéal et projet, eh bien ce n’est pas de leur faute, mais de la nôtre, nous, en Occident, c’est « à cause des Occidentaux en général et leur action en Irak et en Pakistan en particulier » claironne le people new age Chopra (dans une interview à CNN le 27 novembre, jour de Thanksgiving by the way). Pourquoi serait-ce de notre faute si certains en Islam refusent la jeune modernité démocratique (elle n’a que trois cents ans) aussi universelle (et imparfaite) désormais que l’électricité ? Mais parce que enfin ! Circulez, il n’y a rien à voir. Fin de partie. En attendant Godot, (il vit (à) Téhéran paraît-il). Tristes tropiques.

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