Auteur: Françoise Vergès

Françoise Vergès, née en 1952, historienne et politologue française, est enseignante au Goldsmiths College (Université de Londres), présidente du Comité Pour la Mémoire de l’Esclavage (CPME) et directrice de la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise (MCUR).

10 mai 2008 : une date pour la mémoire de l’esclavage

“Mesdames et Messieurs, bonjour.

 

Je voudrais parler de ce qui nous a conduits aujourd’hui à cette cérémonie du « 10 mai ». C’est d’abord un long combat contre le silence. C’est le résultat d’un long combat pour faire connaître, et reconnaître, une histoire.

Dès 1848 s’installe ce que les historiens appellent « le long silence de la nation ». En France, on ne parle plus de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions. En 1948, date anniversaire de l’abolition, a lieu à la Sorbonne le premier centenaire avec Aimé Césaire et Gaston Monnerville. Aimé Césaire parle alors de cette date « immense et incontournable », mais il précise que le racisme est là, qu’il est toujours là, et que le combat doit continuer. Pour nous, dans l’Outre-mer, c’est dans les années 1960 que ce silence se fissure. Nous nous approprions cette histoire. Nous en parlons, nous disons combien nos langues, nos histoires, nos cultures sont aussi nées de deux siècles d’esclavage et d’un siècle de colonisation directe. Nos langues sont les véritables archives de cette histoire.

À l’île de La Réunion, les noms, la vie, les résistances des marrons sont de nouveau célébrés. La musique, les arts, la culture se nourrissent de l’appropriation de cette histoire. Un mouvement naît dans l’Outre-mer, et ce mouvement conduit au décret de 1983, qui reconnaît les dates locales de l’abolition de l’esclavage dans les quatre départements d’Outre-mer : pour La Réunion, il s’agit du 20 décembre, car, comme vous le savez, le décret de 1848 n’est pas annoncé au même moment dans chacune des colonies esclavagistes – Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion. Le décret de 1983 annonce une première reconnaissance symbolique. En France métropolitaine, il faut attendre les années 1990 pour qu’on commence à avoir une prise de conscience de l’importance de cette histoire. Il y a l’exposition « les anneaux de la mémoire » à Nantes, en 1989, le bicentenaire de la Révolution Française. On reparle donc un peu de ces choses, mais cela reste essentiellement cantonné chez les chercheurs.

La prise de conscience est tout de même là. C’est surtout en 1998, avec le cent cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, que commence véritablement, en France métropolitaine, un mouvement social et culturel qui va toucher le monde de la recherche et de l’enseignement. Dès 1998, il y a des dépôts de propositions de loi, dont l’une, faite par des députés de La Réunion, Claude Hoarau, Élie Hoarau et l’actuelle députée maire, Madame Huguette Bello. Une des propositions de loi est finalement acceptée, est discutée. Elle conduit à l’adoption, en 2001, de la loi dite « loi Taubira ». Cette loi proposait qu’il y ait un comité de personnalités installé pour décider d’une date de commémoration nationale, et d’actions dans le domaine de la recherche, de l’enseignement et de la culture, afin de mieux faire connaître cette histoire si mal (re)connue. Ce comité est installé en 2004 : il s’agit du Comité Pour la Mémoire de l’Esclavage (CPME), présidé jusqu’en 2007 par Maryse Condé, que vous connaissez tous certainement. Nous avions pour mission de proposer une date de commémoration nationale et des modalités d’actions dans le domaine de la culture et de l’enseignement. En 2005, nous remettons notre premier rapport au premier ministre. Nous faisons un état des lieux des manuels et des programmes scolaires, ainsi qu’un état des lieux de ce qui a déjà été fait, notamment dans les domaines des expositions. Nous demandons également aux Archives Nationales d’établir un guide des sources sur la traite négrière, l’esclavage et leurs abolitions. Ce guide permet aux chercheurs de savoir précisément où ils doivent se rendre dans les archives départementales. Le guide est publié en 2006. Nous demandons aussi à la direction des Musées de France de faire un inventaire de tous les objets relatifs à la traite négrière, l’esclavage et leurs abolitions. Ce qui permet de comprendre comment les artistes français se sont représentés la traite, l’esclavage et leurs abolitions, du XVIe au XIXe siècle – inventaire que vous pouvez trouver sur le site du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage (CPME). Nous soulignons encore que c’est un point fort pour l’enseignement, pour la recherche ainsi que pour toutes les actions culturelles qui peuvent en découler.

Pourquoi un point fort ? Pendant quatre siècles, la France organise la traite négrière et l’esclavage. Cela va affecter le droit, la philosophie, la littérature, l’art, le commerce. Cela va mettre en relation plusieurs continents. C’est par conséquent une des premières mondialisations qui met en relation le continent africain, le continent européen, le continent américain et, du côté de l’Océan Indien, le continent africain, l’Europe, Madagascar et des îles… Maurice, La Réunion, les Seychelles… C’est une véritable mondialisation dans tous les domaines. On ne peut donc pas contourner ce moment, et c’est pour cette raison que nous soulignons que c’est un point fort. C’est un point fort qui doit devenir quelque chose d’extrêmement important dans l’enseignement. Nous demandons aussi qu’il y ait un centre de ressources et de documentation : qui est très demandé par les enseignants et par tout un public, dont des associations, qui veulent savoir vers qui se tourner pour obtenir des informations scientifiques. Il existe certes des sites, mais la demande est pour un site scientifiquement agréé. En 2006, le gouvernement, comme le rappelait Éric Alendroit, accepte toutes les propositions du CPME, et un décret de mars décide que le 10 mai deviendra journée nationale de commémoration des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions.

Pourquoi « mémoires » ? Parce que ce sont dans les mémoires populaires que ce sont perpétué le souvenir de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions. Et c’est en liant ces mémoires, en faisant ce travail sur les mémoires et sur les écrits, que nous pourrons écrire un récit partagé par tous. Dès 2006, il y a des manifestations partout en France métropolitaine, et déjà dans l’Outre-mer, des associations, des collectivités et des écoles prennent – s’approprient – l’histoire. Il y a un besoin de mieux la comprendre et la connaître. En 2007, a lieu l’inauguration d’un monument au Jardin du Luxembourg, à Paris, et de nouveau, de nombreuses manifestations, que vous pouvez retrouver sur le site du CPME : toutes les descriptions, tout le recensement.

Pourquoi le 10 mai ? Nous le savons, il y a plusieurs dates : il y a les dates locales, dont le 20 décembre à La Réunion, et d’autres dates. Il y a aussi des dates historiques : le 4 février par exemple – pour le 4 février 1794, première abolition de l’esclavage. Il y a encore le 27 avril, pour le 27 avril 1848. Puis, il y a une date en août, commémorant le début de la révolution haïtienne… Une date en décembre aussi, qui est une date de l’ONU. En somme, il y a plusieurs dates. Le défi était de trouver une date pour toute la France. Nous avons alors non pas choisi une date du passé, mais une date du présent, puisque la date devait tous nous réunir. Cette date ne devait être liée à aucun moment historique du passé, ni à aucun territoire localisé. Il fallait avant tout souligner par cette date qu’il s’agit de l’histoire de la nation tout entière. C’était cela qui nous importait. Et le 10 mai était la date où tous les élus de la nation avaient adopté à l’unanimité en seconde lecture, la loi déclarant traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Le 10 mai se réfère donc à une action citoyenne et à une action internationale par rapport à cette notion de « crime contre l’humanité » ; notion discutée à travers le monde, comme par exemple en Afrique du Sud… Cette notion de « crime contre l’humanité » et de comment contraindre les États, les communautés a, à la fois, faire (re)connaître ces crimes et faire en sorte qu’on puisse dorénavant les prévenir. Le message était par conséquent que cette histoire a existé, qu’elle est notre héritage à tous, qu’elle est l’héritage de tous les Réunionnais, de tous les Français, de tous les citoyens. Mais aussi de l’humanité tout entière. Il y a les héritages d’exils, les héritages de souffrance, il y a aussi les héritages de résistances… L’abolition fut un long combat. Les captifs et les esclaves furent les premiers abolitionnistes, et dès le départ ils se révoltèrent : ils se révoltèrent sur les lieux de la capture, pendant le trajet jusqu’aux ports négriers, dans les ports négriers, dans les navires négriers, sur les plantations. Les captifs ont été les premiers résistants. En somme, ils n’ont pas arrêté de résister. Résistance à la fois de petit marronnage, de grand marronnage. Les grands marrons que nous connaissons bien à La Réunion, sont des grands combattants de la liberté, ce sont les seules personnes libres qu’il y avait dans cette colonie esclavagiste puisqu’ils n’étaient, comme les colons, ni sujets du roi, et comme les esclaves, ni « meubles », comme le stipulait le Code noir. C’étaient des personnes souveraines et libres.

Par la suite, le mouvement abolitionniste va s’étendre. C’est cela qu’il faut aussi comprendre. Partout dans le monde, il y a eu des combattants de la liberté : en Jamaïque, à Cuba, aux États-Unis, en Angleterre, en France, en Afrique, à l’île de La Réunion, à l’île Maurice, etc. C’est ce mouvement transcontinental, international, au-delà des origines et des cultures qui nous donne un message de solidarité internationale. Quand l’oppression est connue, il y a des personnes partout pour défendre la liberté et la justice. Si c’est un crime contre l’humanité, l’humanité doit répondre. C’est pour cela qu’a lieu cette journée des abolitions. Il faut bien comprendre dans les abolitions, le sens de ce long combat et l’importance de ce combat, comme un combat pour la justice et contre le racisme. Et aussi, bien sûr, comme un héritage qu’il nous faut préserver et faire vivre. Les héritages culturels de ces grands mouvements de déportations à travers le monde qui font que nous avons aujourd’hui des musiques, des cultures, les nôtres dites créoles, mais aussi la grande culture du Brésil, les cultures aux États-Unis, les cultures dans les Caraïbes, les cultures en Afrique, les cultures en Europe, qui sont parties intégrantes du patrimoine culturel de l’humanité. Toutes ces musiques, toutes ces langues, toutes ces connaissances, toutes ces philosophies, tous ces savoir-faire, que la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise (MCUR) aussi valorise, et qui pour le CPME sont un héritage aujourd’hui dans notre présent… un héritage qui appartient à tous.

En conclusion, c’est là une histoire nationale : l’histoire de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions nationales, mais c’est aussi l’histoire de l’humanité et l’histoire d’un long combat pour plus de justice, plus de liberté et, une histoire contre le racisme.

 

Je vous remercie, et vraiment je trouve que cette cérémonie est très belle et très symbolique. Le fait de planter un arbre de la liberté en l’honneur de toutes ces personnes qui ont combattu partout dans le monde, c’est un très beau geste. Merci donc à tous les élèves, enseignants et chefs d’établissements qui ont participé à cette action, que j’ai d’ailleurs fait connaître et qui est sur le site du CPME parmi les actions de 2008, parce que je trouve que c’est une très belle action. Je vous remercie encore.”

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