Auteur: Nabile Farès

Nabile Farès est un écrivain et poète né en Algérie en 1946. Après avoir suivi ses études en Algérie, puis en France (Doctorat en Sociologie et thèse en Philosophie et Sciences Humaines), il s'est installé à Paris où il exerce en tant que psychanalyste.

« Entre Juifs et Musulmans… »

 

          Entre Judaïsme et Islam une histoire est demeurée en suspend depuis si longtemps que ce temps ancien et passé affecte encore, non l’ensemble des juifs et des musulmans, mais des juifs et des musulmans, des chrétiens, pour qui, d’une façon controversée et durable, sont impossibles, sans assujettissement, domination, effacement, guerres, une transmission et une filiation entre judaïsme et islam, islam et judaïsme, transmission et filiation dont, à plus d’un égard, faits historiques, faits spirituels, le christianisme fait aussi partie, ne serait-ce qu’au titre de la naissance de l’islam, de son développement, de ses affrontements.

          D’où le tollé de protestations contre les propos de l’évêque Williamson contre la vérité historique, matérielle, terrible, de l’existence des chambres à gaz, et, de fait, de l’antisémitisme. Qu’en serait-il du déni de l’esclavage, des colonisations, tortures, emprisonnements, et des tentatives nécessaires de réconciliation.

          Si Judaïsme, Islam, Christianisme, ont en commun autant de schismes, de guerres internes qu’externes, il faut accepter et reconnaître que des trois religions celle qui a connu une relégation, mise à l’écart, persécution historique profonde, tentative d’extermination, pendant plus de deux siècles, est bien le judaïsme, et lui seul, même si durant la Reconquista Christiana, l’inquisition, les musulmans furent persécutés, pourchassés, tenus de quitter les pays européens, Espagne, Portugal, Sicile, d’autres, où ils vivaient, travaillaient, écrivaient, se cultivaient, développaient les échanges, le commerce, les traductions, la culture.

          Aujourd’hui, il semblerait que la transmission de la culture, et les trois religions en font partie, le développement de la civilisation, ne seraient restreints qu’à un seul endroit, lieu, de l’histoire événementielle et intellectuelle, l’Occident, avec un grand « O » évidemment et de plus un Occident restreint à l’Europe, cette Europe qui fut prise par et dans cette ignominie nazie, aussi maudite et envahissante que la peste thébaine, comme si l’humanité qui n’était pas, n’est pas européenne, n’avait pas, elle aussi, fait en sorte que de la culture, de la civilisation, soient possibles, indépendamment des guerres, des barbaries, des destructions toujours à l’œuvre pour l’appropriation des biens, des ressources, des richesses, des gloires, des vanités et des prestiges, comme si d’autres cultures, d’autres civilisations, d’autres sociétés, n’avaient pas inventé des façons de vivre, de penser, d’aimer, d’être, n’avaient pas créer des œuvres qui figurent, heureusement aujourd’hui comme œuvres précieuses pour et de l’humanité.

          Dans les monothéismes d’aujourd’hui – on notera le caractère paradoxal de l’expression d’un monothéisme à trois – existe cette prétention colossale et inachevée d’avoir été et d’être encore les seuls garants d’une humanité de l’humain, du divin, ce qui permet assez allègrement de traiter « les autres » de barbares, sauvages, impies, inadapté(e)s à la cité, plein de haine et de… bien d’autres choses encore. Pour autant que l’on veuille bien parler de la civilisation, de son développement, des femmes, des hommes, en des termes appropriés et non pas de couverture idéologique néfaste, idéellement – relative aux idées et non pas aux idéaux – incongrues, il est bon de rappeler ces authentiques et justes phrases de Lévi-Strauss prononcées lors des cérémonies à Washington du deuxième centenaire de la naissance de James Smithson (1965) ; phrases dites pour l’anthropologie, certes, mais celle-ci ne s’occupe-t-elle pas précisément de l’histoire, de la civilisation, de la culture ?

          « L’anthropologie est née d’un devenir historique au cours duquel la majeure partie de l’humanité fut asservie par une autre, et où des millions d’innocentes victimes ont vu leurs ressources détruites avant d’être elles-mêmes massacrées, réduites en servitude, ou contaminés par des maladies contre lesquelles leur organisme n’offrait pas de défense. L’anthropologie est fille d’une ère de violence ; et si elle s’est rendue capable de prendre des phénomènes humains une vue plus objective qu’on le faisait auparavant, elle doit cet avantage épistémologique à un état de fait dans lequel une partie de l’humanité s’est arrogé le droit de traiter l’autre comme un objet. »

          Objet jeté, déchu, et non sujet d’une histoire, d’une culture, d’une langue, ce qui fut et est destructeur de toute reconnaissance et transmission culturelle appropriées.

          Juifs et Musulmans, Chrétiens, tout aussi bien, sont convoqués, avec d’autres,

à une reconstruction des transmissions religieuses et politiques, à une reconnaissance en partage de la vérité qui échappe, d’un dieu resté connu par les paroles et les livres, les histoires rapportées, mais inconnu en son être, dont l’inconnaissabilité ne peut être confondue avec un territoire, des territoires, une géographie ; dont l’inconnaissabilité et absence ne peuvent être tenues pour une catastrophe mais un gage de réflexion précisément sur la transmission, la filiation « entre », pour emprunter un terme à Daniel Sibony, « entre » croyants et non-croyants, justement, sur le sens de l’humain, de l’inhumain en l’homme, d’une humanité commune en partage.

          Plutôt que de témoigner d’une foi, d’une force, d’une croyance en la vérité religieuse, l’affrontement religieux, politique, témoignerait plutôt de sa faiblesse, de sa peur, de son impossibilité à penser, comprendre, aimer, accepter l’absence de « ce » dieu et cette épreuve pour l’humanité.

          Dans une interview donnée à propos de sa déportation à Ravensbrück, Germaine Tillion eut, entre autres, bien entendu, ces mots : « Pour se voir reconnu comme être humain il ne suffit pas de naître. »

          On pourrait ajouter : quelle histoire, pour le devenir, le rester !

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